SONY DSCCommémoration

Daniel était fier de ses rosiers, qui étaient remar­qués dans tout le quar­tier. Il raflait sys­té­ma­ti­que­ment les pre­miers prix dans tous les concours de jar­di­nage orga­ni­sés dans le coin. Il pas­sait presque tous ses week-ends et ses soi­rées à leurs soins. Un dimanche après-midi, alors que, armé de son vapo­ri­sa­teur, il tra­quait le moindre para­site sur les tiges de ses fleurs, il vit un per­son­nage de petite taille à la peau rosâtre, aux che­veux hir­sutes, aux yeux moqueurs, vêtu d’un cos­tume bleu trop grand, tra­ver­ser son jar­din en cou­rant. Le drôle de bon­homme, qui por­tait un magni­fique gâteau héris­sé de bou­gies, s’arrêta à sa hau­teur et lui cria jovia­le­ment :

« Bon anni­ver­saire, mon cher Daniel !

— Mais… nous sommes le 23 avril, rétor­qua Daniel. Mon anni­ver­saire n’est pas aujourd’hui, c’est le…

— Oui, je sais. Je ne parle pas de l’anniversaire de nais­sance, mais de l’anniversaire de mort.

— L’anniversaire de… Mais qu’est-ce que c’est que cette his­toire ? Je ne suis pas mort !

— Je le vois bien, mon cher Daniel. Mais tu mour­ras un 23 avril. Mille excuses, je ne me suis pas pré­sen­té. Agha­tion, pour te ser­vir. Je suis un démon de l’enfer, char­gé de ce genre de com­mé­mo­ra­tion. »

Et il enton­na la célèbre chan­son, ou plu­tôt il en réci­ta les paroles, parce que l’air était rem­pla­cé par celui de la son­ne­rie aux morts. Pom, pom, popommmm, pom popom popom popommmm… Joyeux-Anni­ver­saire-mon très cher Daniellllll…

 « Je te laisse comp­ter toi-même les bou­gies. » ajou­ta le démon en sou­riant tou­jours.

Mais Daniel ne les dénom­bra pas. D’un grand revers de la bêche qu’il avait en main, il envoya la pâtis­se­rie et les bou­gies voler à plu­sieurs mètres, salis­sant même quelques roses au pas­sage. Mal­gré lui, il avait vu qu’il y en avait un peu plus d’une dou­zaine.

Aga­thion n’avait pas per­du son sang-froid. Comme si tout cela était nor­mal, il féli­ci­ta Daniel avant de s’éloigner.

« Magni­fique swing ! Tu n’es pas le pre­mier à trai­ter ain­si mes gâteaux, mais tu es un des plus effi­caces. À l’année pro­chaine. »

Daniel sen­tit comme un vent froid dans son dos.

Quelques semaines plus tard, Daniel avait réus­si à se per­sua­der qu’il avait rêvé. Et il oublia tota­le­ment l’incident.

L’année sui­vante, Daniel sor­tit comme d’habitude pour s’occuper de ses fleurs. Il sur­sau­ta lorsque Aga­thion contour­na le mas­sif de rosiers pour lui pré­sen­ter un gâteau en sou­riant et en braillant sa stu­pide chan­son. Daniel n’hésita pas. Il envoya val­ser la pâtis­se­rie et fei­gnit d’ignorer la pré­sence du démon.

Douze mois pas­sèrent. Le matin de la date fati­dique, Daniel était ten­du. Il alla dans le jar­din, sai­sit une bêche, et atten­dit. Aga­thion se poin­ta seule­ment le soir, et Daniel fut pris au dépour­vu. L’autre arri­va dans son dos, et beu­gla le tra­di­tion­nel « Bon anni­ver­saire ». Mais il n’eut pas le loi­sir de pour­suivre. Daniel se retour­na rapi­de­ment et il pro­pul­sa le gâteau encore plus loin que l’année d’avant.

Un an plus tard, il déci­da de ne pas sor­tir de la jour­née, pas même pour ses rosiers. Caché der­rière les épais rideaux de son salon, il guet­tait, mais ce fut en vain, puisque Aga­thion entra tran­quille­ment par la porte, pour­tant fer­mée à clé, et atta­qua la chan­son. Cette fois, Daniel ne pou­vait expé­dier la pâtis­se­rie n’importe où. Il le sai­sit et le jeta dans les toi­lettes. Mais il ne put s’empêcher de voir que les bou­gies étaient un peu plus de dix.

L’année d’après, Daniel par­tit chez son frère, à cinq cents kilo­mètres de sa ville. Aga­thion lui appor­ta son gâteau et ses vœux là-bas.

Dès lors, Daniel ces­sa de se battre. Chaque mois d’avril, il négli­geait ses pré­cieux rosiers et atten­dait avec angoisse la date fati­dique. Lorsque le démon se pré­sen­tait, il expé­diait la pâtis­se­rie le plus loin pos­sible. Ça le défou­lait un peu.

Puis il ne put évi­ter de voir qu’il y avait cinq bou­gies.

Puis quatre.

Puis trois.

À deux, il ne jeta pas le gâteau. Il le contem­pla, abat­tu. La phrase Bon anni­ver­saire Daniel était écrite avec de la crème, et une cerise confite trô­nait au milieu. Daniel écra­sa le tout sous son pied.

La der­nière bou­gie, il la souf­fla avec rési­gna­tion. Aga­thion applau­dit, chan­ta, et Daniel se ser­vit une grosse part sans attendre le des­sert. C’était excellent, et Daniel regret­ta de ne pas avoir gou­té les gâteaux pré­cé­dents.

Au matin de son ultime 23 avril, Daniel n’osa pas se lever. Il n’avait pas fer­mé l’œil de la nuit. La veille, il avait pas­sé quelques coups de fil à des gens qu’il aimait, sans rai­son par­ti­cu­lière. Il avait tout ran­gé chez lui, avait trié de vieux papiers, ter­mi­né la lec­ture de son livre en cours et arro­sé ses pré­cieux rosiers.

Vers dix heures, il sen­tit une pré­sence dans la pièce. Dans la pénombre, il aper­çut le petit démon qui était là, sou­riant, ayant tro­qué son cos­tume bleu pour un noir.

« Il est l’heure, Daniel », dit Aga­thion, presque avec dou­ceur.

Daniel se leva enfin et se lais­sa mener par Aga­thion hors de la chambre. Face à lui s’étendait le cou­loir. Son guide le pous­sa et il avan­ça dans l’obscurité. Le cor­ri­dor ne mesu­rait que quelques mètres de lon­gueur, pour­tant Daniel mar­cha pen­dant plu­sieurs minutes avant de dis­tin­guer une lumière devant lui. À mesure qu’il en appro­chait, elle était de plus en plus vive, finis­sant par deve­nir éblouis­sante. Il fer­ma les yeux et res­sen­tit sou­dai­ne­ment de la frai­cheur, tan­dis que le silence qui avait régné jusque-là se rom­pait.

« C’est un gar­çon, madame ! »

 


Commentaire

Commémoration — 11 commentaires

  1. J’ai ado­ré ! Je n’ai pas vu venir la chute, alors même que j’avais lu une his­toire dans le même genre. Très fort, très bien écrit. Le pre­mier para­graphe sonne comme un poème, d’ailleurs.

    Mer­ci, Claude, pour ces minutes de plai­sir.

    Al Paqui­no

    • Mer­ci, Al.
      Moi aus­si, j’ai lu une his­toire dans le même genre. Je crois même me sou­ve­nir qu’il y était ques­tion de recru­teur, non ? 🙂
      J’avais écrit une autre chute, mais 5 minutes avant de mettre en ligne, j’ai tout chan­gé.

  2. Comme tout le monde, je n’ai pas vu venir la chute.
    Et pour­tant, on l’a tous… déjà vue — mais qui s’en sou­vient ? 😉
    Mer­ci pour ce nou­veau bon moment, Claude 🙂

  3. Fabu­leux ! j’ai tou­jours pen­sé que la mort était une renais­sance… sujet excel­lem­ment bien trai­té, avec beau­coup d’humour… me connais­sant j’aurais sans doute man­gé les gâteaux à chaque fois et pro­ba­ble­ment fait connais­sance un peu mieux avec Aga­thion his­toire d’en apprendre plus. Je regrette beau­coup que l’heure de ma mort me soit incon­nue, je pense que j’apprécierai encore mieux ma vie… mais bon, en atten­dant je fais comme si ça devrait être demain…

    • Gour­mande, va !
      Connaître à l’avance la date fati­dique doit pré­sen­ter quelques avan­tages, mais aus­si pas mal d’inconvénients. Pour se moti­ver à avan­cer à mesure que le temps passe, ça doit être dif­fi­cile, par exemple. Tout l’intérêt et toute la gran­deur réside, à mon avis, dans le fait de lut­ter chaque jour sur le che­min de la vie, quoi qu’il y ait encore devant nous. Mais si on avait un topo-guide, je crois que beau­coup n’avanceraient plus.

  4. L’idée est bonne et très bien trai­tée !
    Bien sûr, la chute fait pen­ser à la fin des “Recru­teurs”, mais dans le livre d’Alain Galin­do, c’était dif­fé­rent ; si mes sou­ve­nirs sont bons, c’est le père armé d’un cou­teau rouillé qui cou­pait le cor­don en accueillant l’enfant dans la fave­la en lui disant : “Bien­ve­nue en enfer !”. C’était dans la logique du livre, qui démar­rait gaie­ment et s’assombrissait peu à peu.
    Ici, c’est une renais­sance, un pas­sage direct d’une vie à une autre. Ça me fait pen­ser à la ques­tion de mon fils aîné (à l’époque, il était en mater­nelle) : “Dis, maman, quand je serai mort, je renaî­trai dans quel ventre ?”. Pour lui, c’était évident qu’aussitôt mort, on recom­men­çait une nou­velle vie !
    Dans ta nou­velle, c’est très abrupt : l’âme du mort ne s’envole pas, ne ren­contre per­sonne, ne choi­sit rien, paf, il est réin­car­né !
    Mais au fait, c’était quoi, la pre­mière chute à laquelle nous avons échap­pé ? 😉

    • Excel­lente ques­tion, celle de ton fils ! Quelle a été ta réponse ?
      Dans la chute à laquelle mes lec­teurs ont échap­pé, Daniel accueillait Aga­thion le der­nier jour avec un gâteau et le lui jetai à la figure, façon tarte à la crème. Mais il y avait de l’ail dans la recette, et l’autre s’enfuyait. C’était stu­pide, puisqu’Agathion est un démon, pas un vam­pire. Ça marche peut-être aus­si avec les dia­blo­tins, mais je n’ai pas eu l’occasion de véri­fier, alors, dans le doute, j’ai pré­fé­ré chan­ger la fin.

      • Effec­ti­ve­ment, la chute que tu as choi­sie est la meilleure.
        Pour ce que j’ai répon­du à mon fils, je ne sais plus (ça remonte à 1976 ou 1977…). En fait, on devait par­ler de la mort. J ‘ai dû lui dire que per­sonne n’était reve­nu du pays de la mort pour nous dire com­ment ça se pas­sait là-bas, alors que chaque civi­li­sa­tion avait fait ses sup­po­si­tions et éla­bo­ré ses croyances : le néant, le para­dis et l’enfer, peut-être la réin­car­na­tion… Mais mes dis­cours ne l’intéressaient pas et il m’a cou­pé la parole : “Mais en vrai, quand je serai mort, dans quel ventre je vais renaître, moi ?” Sur le coup, j’étais res­tée bouche bée que cette solu­tion lui soit appa­rue comme la seule vrai­sem­blable, comme s’il était évident que le vie recom­men­çait aus­si­tôt.
        Avec ma fille, nous avons une “pri­vate joke” : de temps en temps, l’une de nous lance : “En pierre, Cathe­rine !”. Cela ren­voie à son prof de je ne sais plus quel art mar­tial, qui était un vieux sage très impré­gné de boud­dhisme ; il expli­quait à ses élèves qu’ils ne venaient pas en cours pour faire de la gym mais pour s’améliorer – et pas seule­ment phy­si­que­ment ! S’ils n’avaient pas le sou­ci constant d’apprendre, de se per­fec­tion­ner, ils ne se réin­car­ne­raient pas en hommes, mais en ani­mal, voire en végé­tal et même, abo­mi­na­tion des abo­mi­na­tions, en miné­ral ! Tu ima­gines les siècles de nou­velles réin­car­na­tions pour par­ve­nir à nou­veau au sta­tut d’homme… Si tu ne te remues pas plus que ça, si tu ne t’impliques pas, si tu es pares­seuse et laisses filer bête­ment le temps… en pierre, Cathe­rine ! en pierre !

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