066-ClownageClownage

« Ici, c’est moi. Là, mes parents, puis mes grands-parents, mes arrière-grands-parents, etc. Vous pouvez constater que je suis cousin au troisième degré avec une personne qui est elle-même apparentée à une branche secondaire qui descend des Bourbon. D’une certaine façon, on peut dire que Louis XIV est un de mes ancêtres. »

André s’ennuyait. Ces histoires ne l’intéressaient pas le moins du monde, et il ne savait comment se débarrasser de l’envahissant monsieur Bernat. Toutefois, par politesse, il faisait semblant d’admirer l’arbre généalogique qui lui était présenté avec tant de passion. Un panneau grand comme le mur, constitué de centaines de feuilles de papier collées les unes à côté des autres. Il était recouvert de lignes continues, pointillées, fines, épaisses, doubles, selon leurs significations, et de milliers de cercles contenant chacun le nom d’une personne, avec sa date de naissance, et éventuellement celles de mariage et de décès. André avait beau se dire que chacun de ces petits ronds représentait quelqu’un avec sa vie, ses rêves, ses bonnes et ses mauvaises actions, ses erreurs, ses espoirs, ses illusions, tout ce qui avait fait et défait son existence, il ne parvenait pas à trouver une utilité à tout cela. Monsieur Bernat poursuivait :

« J’ai consacré cinquante-cinq années à la réalisation de cet arbre, et plus j’avance, plus j’éprouve le besoin de poursuivre. Car derrière toutes ces personnes, il y a un autre arbre qui se cache. Tout être humain a des parents, une famille et une ascendance. Imaginez que pour chacun des noms présents sur ce panneau, il pourrait y avoir un tableau aussi vaste que celui-ci ! Et vous-même, n’avez-vous jamais songé à entreprendre des recherches et à constituer votre arbre généalogique ?

— Dans mon cas, ce serait difficile, et même impossible.

— Allons, il ne faut pas se décourager avant de commencer. Vous connaissez vos parents et grands-parents. C’est le point de départ. Il suffit de fouiller pour découvrir où ils sont nés, et surtout de qui. Qui étaient les parents de chacun de vos grands-parents ? Une fois ces informations obtenues, vous recommencez avec l’étage suivant. Voulez-vous que je vous aide pour le démarrage ?

— Je vous remercie, mais ce ne sera pas nécessaire. Je sais exactement qui sont mes ancêtres, et je vous assure que dans ma situation, il n’y a rien à faire.

— Mais pourquoi donc ?

— C’est que, voyez-vous, dans ma famille, nous sommes stériles de pères en fils. Depuis six ou sept générations, aucun homme n’a réussi à avoir d’enfants.

— ?

— C’est la raison pour laquelle je trouve passionnant votre travail. Cet arbre est absolument magnifique !

— Pardonnez-moi, mais… si vous ne pouvez avoir d’enfants depuis si longtemps, comment êtes-vous là ? Je veux dire… Vous avez un père ?

— Bien sûr, je ne suis pas apparu à partir de rien. Mon père a un problème d’hormone auquel je ne comprends rien, et il est dans l’incapacité de procréer. Mes grand-père et arrière-grand-père avaient le même souci, ainsi que moi-même.

— Comment donc votre père pourrait-il être votre père ?

— Par clonage. Depuis plusieurs générations, nous nous reproduisons par clonage.

— !

— Une cellule quelconque de notre corps est sélectionnée. On fait proliférer cette cellule par parthénogenèse dans l’utérus d’une mère porteuse, jusqu’à ce qu’un bébé, génétiquement identique à son « père » soit constitué.

— Fantastique ! Vous êtes donc une copie conforme de votre père ?

— Comme s’il était mon frère jumeau monozygote. À trente ans d’intervalle, tout de même !

— Votre père est donc votre frère. C’est extraordinaire.

— Mon grand-père l’est aussi. »

Monsieur Bernat était pensif. Lui qui était habitué à naviguer dans les ramifications des arbres généalogiques devait être en train de tracer mentalement celui, si particulier, d’André. Une question lui brûlait les lèvres :

« Mais vous êtes marié ? Et votre père l’était également ?

— Ainsi que tous mes ascendants. Pensez donc à l’aubaine pour ces femmes ! Être mères sans subir de grossesse, sans enfanter, avec ou sans douleur ! Mais il y a autre chose…

— Lequel ?

— Le premier de nos aïeux qui a été dans cette situation a épousé sa cousine. Pas de problème de consanguinité, puisque de toute façon, ils ne pouvaient avoir d’enfants. Mais la cousine, issue de la même lignée et possédant les mêmes gènes, avait le même problème de stérilité.

— Très intéressant…

— Elle a eu également recours au clonage, ainsi que sa « fille » et sa « petite-fille » et les suivantes.

— De sorte que…

— De sorte que mon arrière-grand-mère, qui est la sœur de ma mère, est également ma cousine et celle de mon grand-père.

— Ah ! Parce que…

— Oui. À chaque cycle, le clone mâle épouse le clone femelle.

— Mais alors, c’est toujours génétiquement le même couple à chaque génération ? »

Monsieur Bernat chercha une chaise. Le besoin de s’asseoir devenait urgent. André en poussa une dans sa direction, et le vieil homme s’y laissa tomber.

« Les réunions de famille doivent être particulières, chez vous !

— Nous organisons une cousinade tous les ans. Car nous ne sommes pas les seuls, dans notre parenté. Ce problème d’hormones semble être congénital. Ainsi, chaque cousin est le frère de son père et tous les grands-pères sont mes cousins. Mais en remontant suffisamment loin dans la généalogie qui vous est si chère, nous avons constaté qu’il y a un tronc commun.

— Vous voulez dire que toute votre lignée…

— Exactement. Mes oncles et tantes, cousins et cousines, fratries proches ou éloignées… Nous sommes tous des clones de nous-mêmes.

— Et chaque génération épouse le clone de sa… mère ? De la femme de son père ?

— Oui. Quoique… Dernièrement, un de mes cousins a refusé de se marier avec la personne qui lui est destinée. Il prétend qu’il est libre de choisir et qu’il préfère une autre femme. D’une autre famille. C’est scandaleux, n’est-ce pas ? C’est dégoûtant ! »

Monsieur Bernat, gêné, prétexta un coup de fil à passer et s’éloigna. André sourit. « Brave monsieur Bernat ! » se dit-il. « On lui ferait gober n’importe quoi… »


Commentaire

Clownage — 11 commentaires

  1. J’ai souri tout du long parce que j’ai toujours eu du mal avec les liens de famille : qui est le cousin et le germain, le gendre, le… j’y arrive pas. Alors, du coup, cette simplification me va comme un gant.
    Et la chute est délicieuse.

    Merci, vieux.

    Al Paquino

  2. Tout comme Alain, je suis pauméperdu dans les liens de parenté – ça doit remonter à l’enfance 😉
    Mais une chose est sûre : elle est très bien, cette minifiction, Claude !
    Et je ne sais pas si tu as remarqué, mais…
    Oncle…
    Clone…
    Y aurait pas comme quelques points communs ? ^^

  3. Excellente ton histoire. Petite fille d’une grand-mère ayant eu 17 enfants. Que chacun de ses enfants a engendré au minimum 5 enfants, n’importe qui qui se présente comme mon cousin, je le crois sur parole.

      • Un jour chez un coiffeur, le garçon qui s’approche pour me couper les cheveux me dit : bonjour cousine. Mon regard interrogatif lui fait comprendre de suite que je ne voyais vraiment pas ce qu’il insinuait. Après une énumération de patronymes, je finis par comprendre qu’effectivement nous étions vraiment des cousins. J’ai quand même dû payer ma coupe sans réduction. C’est cela les trop grandes familles.

        • Dans une famille comme ça, si le coiffeur fait une réduction à tous les cousins, ils se coupe davantage d’herbe sous les pieds que de cheveux sur la tête des clients !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *