ClôtureClôture de conte

Ils se marièrent, eurent beau­coup d’enfants, et furent heu­reux long­temps, long­temps, long­temps.

- — - FIN — - -

Le livre refer­mé, la foule des invi­tés aux épou­sailles prin­cières était repar­tie. Les ducs, les comtes, les mar­quis, les belles dames en robes de gala, les pages en tenue, les che­va­liers en armures ruti­lantes… tous s’en étaient allés une fois les fes­ti­vi­tés ache­vées. Le roi et la reine s’étaient attar­dés un peu plus long­temps, puis eux aus­si avaient pris la direc­tion de la sor­tie. Leur fils le prince et l’ex-jolie ber­gère deve­nue son épouse s’étaient retrou­vés seuls dans la suite nup­tiale, tout en haut du plus haut don­jon.

« Bon, ben… voi­là. », dit le prince.

« Oui, voi­là. », répé­ta doci­le­ment la nou­velle prin­cesse.

Le prince se racla la gorge, fit quelques pas, les mains dans le dos, et jeta un coup d’œil par une meur­trière. Puis il se retour­na vers la jeune épou­sée.

« Bon, ben… Il va fal­loir assu­mer.

— Assu­mer quoi ?

— Assu­mer, quoi ! Notre enga­ge­ment, je veux dire.

— Quel enga­ge­ment ? Le conte est ter­mi­né, tu as vu, ci-des­sus, le mot “FIN” ?

— Je l’ai vu, bien sûr, mais tu sais bien que quand une his­toire est finie dans un livre, elle conti­nue pour le lec­teur qui ima­gine la suite.

— Non, je n’étais pas au cou­rant, c’est mon pre­mier enga­ge­ment. Et alors ?

— Alors nous, per­son­nages du récit, sommes tenus, par contrat, de pour­suivre nos rôles en cou­lisse selon l’inventivité du lec­teur.

— Eh ben ! Dis donc ! Heu­reu­se­ment qu’on est dans une his­toire pour les gosses ! Si on était tom­bés sur un vice­lard, comme lec­teur… »

Le prince parut gêné. Il hési­ta, puis se lan­ça :

« En fait, le lec­teur n’était pas un enfant.

— Ah bon ?

— À trois ans, il ne sait pas encore lire.

— Ça règle le pro­blème du lec­teur, non ?

— Non. C’est le père qui a lu le livre à son fils.

— Et alors ?

— Alors, c’est un vice­lard. »

La prin­cesse dévi­sa­gea, bouche bée, celui qui était plus ou moins son époux.

« Tu veux dire qu’on est cen­sés réa­li­ser ses fan­tasmes ?

— Ben… Disons que… Il est écrit “ils eurent beau­coup d’enfants”.

— Donc, tu te figures que tu vas me col­ler des gâteaux au four les uns der­rière les autres ?

— Si j’ai bien sai­si ce que le lec­teur a ima­gi­né pour la suite, il ne s’agit pas de faire des enfants, en réa­li­té.

— Ça tombe bien, ce ne n’est pas non plus dans mes pro­jets.

— Par contre, il envi­sa­geait qu’on fasse sem­blant d’en faire. »

L’ex-bergère fron­ça les sour­cils.

« Qu’on fasse sem­blant ?

— Oui… Pour dire les choses clai­re­ment, il faut qu’on uti­lise un quel­conque moyen de contra­cep­tion, et qu’on pra­tique assi­dû­ment le sport en chambre.

— Ben voyons… Rien que ça !

— Euh… Il y a quelques figures impo­sées. C’est un lec­teur très ima­gi­na­tif.

— Qu’est-ce que tu entends par là ?

— Pas grand-chose, par là. Par­don. Je vou­lais dire qu’il ne s’agit pas seule­ment de faire sem­blant de pré­pa­rer une nom­breuse des­cen­dance. Il faut y mettre des formes, pra­ti­quer cer­tains amu­se­ments, effec­tuer des manœuvres peu cou­rantes, il est vrai, mais pas for­cé­ment déplai­santes.

— Com­ment ça, pas for­cé­ment déplai­santes ?

— Il est aus­si pré­ci­sé “ils furent heu­reux long­temps, long­temps”. Tu ne devrais pas reje­ter en bloc tout ce qui est envi­sa­gé par le lec­teur. Après tout, c’est aus­si un père de famille, il se donne la peine de racon­ter une his­toire à son petit, un type comme ça ne peut pas être fon­ciè­re­ment mau­vais, je pense.

— Et moi, je pense que les hommes ne savent pas lire cor­rec­te­ment des contes aux enfants.

— Ah bon ?

— Tout à fait. Ils ont la voix beau­coup trop grave pour don­ner vie et cré­di­bi­li­té à une fée, une prin­cesse ou une gre­nouille.

— Par contre, pour le loup ou le dra­gon…

— Ça aus­si, une femme peut très bien le faire.

— Tu sais faire le loup, toi ?

— Je vais te mon­trer… »

Elle lui mon­tra. Le prince, trem­blo­tant, fila se plan­quer der­rière un gros fau­teuil.

« C’est bon, tu as gagné, ma douce mie. Les mères font le loup mieux que les pères.

— Donc, les hommes ne savent pas lire cor­rec­te­ment les his­toires aux enfants.

— Qu’est-ce que ça change ? »

Il res­sor­tait de son abri.

« Ça change que cette lec­ture est inva­li­dée par l’incompétence du père, et par consé­quent, la suite qu’il a inven­tée et dans laquelle tu étais prêt à te vau­trer est décla­rée nulle et non ave­nue.

— Impos­sible. Il y a eu lec­ture, donc le lec­teur conti­nue à y pen­ser et à ima­gi­ner quelque chose après la fin. Tu ne peux rien y chan­ger, c’est le but même de la lec­ture.

— Tout à fait. Mais bien que le lec­teur, celui qui a déchif­fré les mots, soit tech­ni­que­ment le père, il est évident que le des­ti­na­taire de l’histoire était le gamin. C’est lui, à l’évidence, qui doit être consi­dé­ré comme le vrai lec­teur. C’est son ima­gi­na­tion à lui que nous devons suivre à pré­sent.

— Euh… Vu comme ça…

— On dirait que tu as des regrets ?

— Non, non… C’est juste qu’il me semble que le pro­gramme du père n’était pas mal, pour ce qui est d’être heu­reux long­temps.

— Mais celui du petit aus­si. Regarde ! »

Une myriade de mômes rieurs et joueurs, les joues rouges de plai­sir et d’excitation, accou­rut vers eux. La ber­gère recon­ver­tie leur ouvrit les bras.

« D’où ils sortent, ceux-là ?

— Ce sont nos enfants, mon cher époux.

— Mais com­ment les avons-nous faits ?

— Comme dans l’imagination d’un petit gar­çon de trois ans : ils sont nés dans des roses et des choux.

— Et main­te­nant, qu’allons-nous faire ?

— Nous diver­tir avec eux, nous tenir par la main au soleil, nous pro­me­ner dans un jar­din plein de fleurs et de petits lapins, sou­rire, et être heu­reux long­temps, long­temps, long­temps. C’est un magni­fique pro­gramme, non ? Qu’est-ce que tu en penses ? »


Commentaire

Clôture de conte — 11 commentaires

  1. Ah, ces mecs, tous des vice­lards ! Et les gon­zesses, toutes des… prin­cesses !
    Bon, c’est à se deman­der com­ment on fait pour s’entendre entre homme et femme, hein ?
    En tout cas, ce fut un bon moment de lec­ture. Mer­ci, Claude !

    • Ben… j’ai quand même une petite idée à pro­pos de com­ment on arrive à s’entendre entre hommes et femmes. 😎

  2. Alors ça,Claude, c’est une his­toire pour moi 😉 dans le MOOC sur la lit­te­ra­ture jeu­nesse, on parle très bien de ces livres pour enfants à double sens, à deux lec­teurs : celui qui achète le livre et qui le lit à l’enfant trop jeune pour lire ET bien sur l’enfant lui même.
    Ici, ton ex ber­gère a su bien répondre à cet homme rêveur 😛 je n’ai pas d’autre suite qui me vient en tête, pas pour le moment…
    Bon dimanche, bise

    • Je ne savais pas qu’il y avait des bou­quins comme ça, à double sens pour enfants et parents. Que se passe-t-il quand les enfants gran­dissent, retombent sur le livre, le lisent eux-mêmes et le com­prennent autre­ment (ou le lisent pour leurs enfants une géné­ra­tion plus tard) ? Ils réa­lisent alors qu’ils ont été ber­nés, qu’on s’est moqué d’eux. Ils éprouvent alors une vague de res­sen­ti­ment envers leurs parents, entrent dans une ter­rible colère, sai­sissent la pre­mière arme qui leur passe à por­tée de main, se ruent…
      Tout ceci pour ceux qui me demandent com­ment je fais pour trou­ver mes idées de mini­fic­tions, et à qui je réponds que j’en trouve par­tout et tout le temps. 😆

  3. Il ne reste plus qu’à faire sem­blant de lire la suite et pré­pa­rer une nom­breuse des­cen­dance lit­té­raire. Il faut y mettre des formes, pra­ti­quer cer­tains amu­se­ments (comme écor­ner les pages), effec­tuer des manœuvres peu cou­rantes (lire à l’envers ?), il est vrai, mais pas for­cé­ment déplai­santes si la ber­gère est d’accord.

  4. J’ai pas tout com­pris. Il vou­lait faire quoi, le prince, avec sa nou­velle femme, dans le châ­teau ? il fal­lait aller dans le jar­din et attendre que les choux et les roses éclosent, comme je l’ai patiem­ment fait avec ma femme (qui m’a quit­té, d’ailleurs, en me fai­sant payer une pen­sion. “Un choux est un choux” a dit son avo­cat). J’ai enten­du dire, hier, qu’on pou­vait faire des enfants autre­ment qu’en les fai­sant pous­ser. Ce serait donc vrai ?

  5. tres drôle, mer­ci Claude! Je constate que ça reste un conte de fée : les femmes ont le der­nier mot!

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