SONY DSCChâtiments

« Père Alban, vous êtes déjà revenu d’Afrique ? Je suis très heureux de vous retrouver !

— Je suis également content de te revoir, mon petit Vivien. »

Le petit Vivien faisait une bonne tête de plus que le prêtre, mais ce dernier l’avait pour ainsi dire vu naître et ne parvenait pas à réaliser que du temps était passé. Depuis peu, Vivien était au séminaire et se préparait à entrer à son tour dans les ordres.

« Alors, racontez. Comment s’est passée votre mission, là-bas ?

— Euh… Relativement bien.

— Sans plus ?

— Ce n’est pas facile d’évangéliser ces peuples de sauvages.

— Pourtant, ces gens doivent être heureux que la parole de Dieu parvienne jusqu’à eux.

— C’est là la première difficulté. Ils n’ont jamais entendu parler de Dieu. »

Le jeune homme écarquilla les yeux.

« À ce point ? Mais ce sont des bêtes !

— Presque. Imagine-toi que lorsque nous sommes arrivés, ils vivaient nus.

— Nus ? Les hommes et les femmes ensemble ?

— Oui, mon petit Vivien.

— Mais c’est horrible !

— Je ne te le fais pas dire. Ils n’avaient pas la moindre notion du bien et du mal.

— C’est monstrueux. Comment avez-vous fait pour leur faire comprendre que la nudité est mal ?

— Par le châtiment, avec un fouet. Nous les avons battus à chaque fois qu’ils ne portaient pas de vêtements.

— Magnifique ! Ont-ils compris ?

— Sans doute, puisqu’ils ont cessé de se montrer nus en public. »

Vivien sourit de satisfaction.

« Vous avez toujours été l’efficacité même, mon père. L’archevêché a été satisfait ?

— Les autres Pères blancs et moi-même avons été félicités pour notre efficacité.

— C’est drôle d’avoir nommé « Pères blancs » les missionnaires envoyés en Afrique noire. Après cet épisode, les sauvages ont dû être illuminés par votre message d’amour, je suppose ?

— Ils n’étaient pas contents d’avoir été fouettés. Deux ou trois sont morts parce que leurs plaies se sont infectées.

— Dame ! Ils n’avaient qu’à se vêtir !

— Ils mangeaient avec leurs doigts, aussi.

— Mon Dieu ! Là aussi, vous avez dû intervenir ?

— Il le fallait bien. Les châtiments que nous leur avons infligés nous faisaient souffrir autant qu’à eux, mais avions-nous le choix ?

— Non, évidemment. Votre devoir était de leur faire connaître ce qui est bien et ce qui est mal. Manger ainsi, c’est mal, alors…

— Exactement. Il est impossible de comprendre l’amour de Dieu si l’on vit nu et si l’on mange avec les doigts. Mais il y a pire…

— Oui ?

— Je n’ose le dire. Même à toi. »

Le père Alban hésitait et tordait ses mains sous sa soutane. Vivien l’encourageait de regard. Enfin, le vieil homme se lança, d’une toute petite voix.

« Figure-toi qu’ils copulaient comme le font les bêtes.

— Non ? »

Vivien avait crié. Il cacha sa bouche derrière ses mains, avait pâli et ses yeux s’étaient arrondis d’horreur.

« Si. Non seulement ils se cachaient à peine, commettant cet acte dans la nature, mais en plus, ils le faisaient… Comment te dire ? Tu as déjà vu des chiens ? Ils faisaient ça de la même façon. »

Le jeune homme se laissa choir sur une chaise. Ses mains retombèrent, le sang semblait définitivement retiré de son visage et ses paupières se baissèrent. Il était incapable de prononcer un mot, tant la nausée montait en lui.

« Nous avons dû tout leur apprendre dans ce domaine aussi.

— Le fouet ?

— Évidemment. Quoi d’autre, sinon ? Nous ne pouvions les laisser dans l’ignorance de Dieu. Il a fallu les obliger à se cacher, et bien sûr leur montrer comment font les hommes et les femmes civilisés.

— Heureusement que l’archevêché a envoyé des missionnaires là-bas.

— C’est Dieu qui nous a confié cette tâche. »

Les mains de Vivien tremblaient toujours. Il se signa et reprit :

« Je pensais que votre séjour durerait plus longtemps, mais je suis si content de vous voir déjà parmi nous.

— C’est-à-dire que… nous devions effectivement rester plus longtemps. Il y a encore tant à faire pour apporter l’amour et la miséricorde de Dieu à ces sauvages.

— Alors, pourquoi votre ouvrage a-t-il été déjà interrompu ?

— Nous avons commis une faute. Une faute terrible. »

Vivien ne pouvait imaginer son mentor faire une erreur. Il n’osait demander de quoi il s’agissait, se contentant d’attendre que le père Alban parle, ce qu’il fit après plusieurs minutes de honte et d’hésitation.

« Il fait si chaud dans ces pays ! Pour supporter cette épreuve, nous avons raccourci nos soutanes. Tu te rends compte, mon petit Vivien ? Nous avons osé couper les vêtements qui font de nous les représentants du Dieu de miséricorde. Voilà pourquoi nous avons été renvoyés chez nous. C’est notre châtiment pour cette monstrueuse faute.

— L’archevêché n’a pas considéré tout le bien que vous aviez fait auprès de ces sauvages avec votre divin fouet ?

— Non. Notre faute était trop grande, notre châtiment mérité. »


Commentaire

Châtiments — 18 commentaires

  1. Bah ça alors ! Mais c’est 2 poids 2 mesures cette histoire là que Diable !
    Pourquoi donc ces « Pères blancs » n’ont-ils pas été fouettés ?

    • Bonne question. Plaisanterie à part, c’est en général par le châtiment que les pères blancs ont inculqué aux « sauvages » ce qui est bien et ce qui est mal. Entre autres, la fameuse position dite « du missionnaire », la seule autorisée.

  2. Alors deux choses :
    – « C’est drôle d’avoir nommé “Pères blancs” les mis­sion­naires envoyés en Afrique noire. » : c’est très bien vu 😀
    – « Tu as déjà vu des chiens ? Ils fai­saient ça de la même façon. » : tu veux dire qu’on peut le faire en levant la patte ? 0_0 T’as des, euh, preuves ?

    Avant de sortir (la queue entre les jambes) je tiens à préciser que je suis à jeun (si, si).

    Merci pour cette minifiction qui va bien et des bises ! 🙂

  3. C’est quoi la position du missionnaire?? Une position encravacher?? Je vais chercher sur Google : Missionnaire.

  4. Admirable.
    J’en ris de tristesse tant l’absurdité décrite dans ce texte me laisse sans « voie » (celle du Seigneur étant impénétrable).
    Bien écrit, tout en finesse.
    Mission accomplie.

    Je vais de ce pas en parler avec mon psy.

    Alain.

    • Triste et absurde, mais vrai. C’est bien par la punition corporelle que les missionnaires ont inculqué aux « sauvages » la différence entre le bien et le mal. Parions qu’ils ont surtout compris que se promener à poil finissait pas faire mal !
      Quant au fait que ce sont les « pères blancs » qui ont été envoyés en « Afrique noire », il y aurait de quoi en faire quelques nuances de gris, non ?

  5. Il y aurait bien eu une autre façon de montrer, à qui voulait bien l’apprendre (encore que je doute que les intéressés ne la sussent déjà), la position du missionnaire, mais les pères fouettards étaient sans doute trop saints (à défaut d’être sains), pour y penser. Ils préféraient les chèvres (avec qui, l’on en conviendra, la position du missionnaire…).

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *