104-CharlieCharlie

Frédéric s’étira, comme chaque matin, et ses os craquèrent un par un. Il bâilla, jeta un coup d’œil à l’heure, soupira, et se mit au travail. Quand on est gardien d’un cimetière comme celui-ci, on ne peut se soustraire à ses obligations. Sa dernière grasse matinée datait d’avant qu’il signe pour ce boulot.

Il commençait chaque journée en faisant l’appel. Il saisit donc la chemise qui contenait la liste des résidents et alla se placer au milieu des tombes avant que le soleil se lève. Il attaqua :

« Albott ? »

Venant d’une tombe au bout de l’allée, une voix répondit.

« Présent ! »

Frédéric continua, les yeux rivés sur sa liste, qu’il suivait du doigt. Pourtant, il la connaissait par cœur depuis longtemps, même si de temps en temps, un nouveau nom venait s’insérer entre les anciens.

« Auelle ?

— Présent !

— Bailine ?

— Présente !

— Bardos ? »

L’appel se poursuivit jusqu’à son terme. Heureusement, le cimetière n’était pas très grand.

« Yourdel ?

— Présent !

— Et Zoural ?

— Présente. »

Frédéric rangea la liste dans la chemise. Il n’avait jamais compris pourquoi il devait procéder à cet appel chaque matin. Bien sûr, un mort aurait pu s’éloigner et ne pas rentrer à l’heure, mais qu’aurait-il fait à l’extérieur, en plein jour ? Et si cela se produisait, qu’est-ce que lui, Frédéric, pouvait faire pour ramener à temps le fugitif sous sa pierre ? Il faisait demi-tour pour regagner son logement et prendre une collation lorsqu’une voix l’interpella.

« Et moi ? »

Frédéric se figea sur place. Il ne connaissait pas cette voix. Elle provenait d’une tombe éloignée, qu’il ne connaissait pas non plus. Ou plutôt, jusqu’à la veille, aucun caveau ne se situait à cet emplacement. Or, à présent, il y en avait un, tout frais, dont la terre avait à l’évidence été récemment brassée. Aucune dalle ne se trouvait encore au-dessus.

Frédéric reprit sa liste et l’examina en détail. Non, elle ne comportait pas de nouveau nom. Il était toujours prévenu, lorsque des bleus arrivaient, c’était la moindre des choses. Et on lui fournissait une liste mise à jour. Mais là, rien. Il était perturbé. Il se tourna vers la tombe.

« Qui es-tu ?

— Je suis Charlie. »

Charlie ? Ce nom ne lui disait rien.

« Ce n’est pas possible, tu n’es pas sur ma liste. Ce n’est pas la procédure réglementaire.

— Je n’ai pas trop l’habitude de respecter les procédures ni d’ailleurs les règlements.

— Normalement, on m’avertit.

— C’est que… c’est arrivé à l’improviste.

— Je regrette, mais je n’ai pas été prévenu.

— Moi non plus ! Et je le regrette aussi… »

Frédéric tenait à sa routine. Où allait-on si les morts apparaissaient comme ça, sans crier gare ? D’un autre côté, avait-il le choix ? Son boulot consistait à les accueillir et à s’occuper de leur… avenir. Il était une sorte d’hôtelier, finalement. Ses réflexes professionnels reprirent le dessus.

« Bon, ben… puisque tu es là, je vais remplir ta fiche. Donc, nom, Charlie. Profession ?

— Journaliste et caricaturiste.

— Caricaturiste ? Ça marche bien, ça, comme taf ?

— Une tuerie !

— Cause du trépas ?

— Une tuerie.

— Assassiné, tu veux dire ?

— C’est bien ça.

— Aïe. Normalement, dans ce cas, il te faut une assistance psychologique. Mais je n’ai pas ça sous la main.

— T’inquiète, ça va aller. Tu as une vue sur le monde extérieur ?

— Oui.

— Alors, regarde… Tu vois tous ces gens qui bougent ? Qu’est-ce qu’ils font, d’après toi ?

— Ben… Ils se rassemblent, ils brûlent des bougies, ils lèvent des crayons, ils marchent, ils pleurent…

— Oui. Tous ensemble. Tous se tiennent la main et pleurent sur moi, ou sont révoltés qu’on m’ait abattu comme ça.

— Et alors ?

— Tu ne comprends pas ? Ils sont enfin d’accord sur quelque chose. Ils marchent ensemble, ils font des choses ensemble, ils avancent à l’unisson, ils partagent la même émotion, et cette émotion leur donne de la force, amplifiée par le nombre de ceux qui la ressentent ! C’est extraordinaire, non ?

— C’est rare, en effet.

— Plus que ça, c’est exceptionnel. C’est un peu un sentiment… comment dire ? Religieux !

— T’y vas fort ! C’est quoi, cette religion ? Le charlisme ?

— Tu sais ce que ça veut dire, « religion » ? Ça veut dire « relier ». Et là, en ce moment, les gens sont reliés. Et c’est beau.

— Ils en ont déjà, des religions.

— Elles ne les relient plus, au contraire, elles les opposent. Ils ont même peur d’en parler, de dire à quoi ils croient, ils font semblant de ne croire en rien, ou de ne pas en avoir besoin. De l’Islam, on ne montre que des fanatiques ; du Judaïsme, on ne voit que des mecs tristes en train de chanter ; du Bouddhisme, des gars en robe qui se font des nœuds aux jambes ; de la Chrétienté, des gens qui s’ennuient en psalmodiant des prières. Ce sont des caricatures, bien sûr, mais n’oublie pas que c’est mon job.

— Et en ce moment, c’est quoi qui se passe, d’après toi ?

— Là, ils sont vraiment d’accord, vraiment reliés. Il y a des musulmans, des juifs, des bouddhistes, des chrétiens, des athées, de tout. Tous ensemble.

— Et alors ? Où tu veux en venir ?

— Ça se voit, non ? Les hommes ont besoin d’être reliés par un truc commun. Aujourd’hui, c’est moi qui leur en fournis l’occasion, assez involontairement, mais ça ne durera pas. Dommage. »

Frédéric soupira. Charlie avait raison, sans doute.

« Viens, reprit-il, je vais t’aider à t’installer.

— Tu sais, les gars qui m’ont buté vont bientôt arriver ici.

— Eh ben, ça promet ! Il va vraiment falloir que je mette en place cette assistance psychologique, je crois.

— T’inquiète : je suis là, maintenant…


Commentaire

Charlie — 14 commentaires

  1. Oui, j’ai eu également les larmes aux yeux en lisant ce texte écrit sous le coup de l’émotion probablement, d’autant que j’ai, moi aussi, pensé (et regretté) qu’il était seulement dommage qu’il faille un évènement aussi dramatique pour que l' »union sacrée » se fasse. Si tous les gars du monde … (mais, ça, c’est une utopie)

  2. Que dire ?
    Là, ils sont vrai­ment d’accord, vrai­ment reliés. Il y a des musul­mans, des juifs, des boud­dhistes, des chré­tiens, des athées, de tout. Tous ensemble.
    Pour combien de temps ?

  3. Merci Claude,pour ton texte qui m’a beaucoup plu, et surtout interpellée Quand j’ai eu terminé ma lecture, je me suis dit: on a tous besoin les uns des autres, il y a un cordon ombilical commun, mais relié à quoi? Peut-être simplement à un nuage, ou à une goutte d’eau, ou au ventre d’un volcan…Tu vois, ça me fait « tire-bouchonner »… Bravo pour la façon dont tu a mené ton histoire, tu nous emmènes dans des contrées qu’on a envie d’explorer plus avant! Amitié à toi!

  4. Je me demande si les charlies, eux si impertinents apprécient vraiment que tout le monde aille dans le même sens ? Mais peu importe, contredisons-les encore une fois et pleurons-les dans une nouvelle fraternité !

    • Pourquoi n’apprécieraient-ils pas ? Si personnellement j’appréciais moyennement Chrlie Hebdo en tant que canard, j’aimais énormément le travail fait par ces artistes, notamment Wolinski et Cabu. Tous ces gars ont passé leur vie à dénoncer ce qui faisait aller le monde de travers. En ce moment, il marche droit (même si ça ne va sans doute pas durer), et je pense que les charlies en sont ravis.

  5. La violence de la tuerie a choqué. Les gens ce sont donnés la main. Quelques temps. Les tueries, les insultes, les tueries, les insultes, l’oeuf, la poule, l’oeuf…Des réponses à des causes qui n’en sont pas. Une nature humaine inhospitalière, parfois, amicale, parfois ; c’est selon . Selon ?
    Merci pour le sourire, Claude.

    • À chaque fois que le monde avance de deux pas, il recule d’un et demi. Petit à petit, il avance. On ne lui demande pas d’aller vite, mais d’aller bien.
      Les islamistes ont peut-être fait déborder le vase avec une goutte de trop, et cet événement sera peut-être le déclencheur d’une vraie amélioration dans le monde. Je suis un optimiste incurable ? Oui, on me l’a déjà dit.

  6. Je vais te dire ce qui me reste de Charlie. Ces temps derniers, je ne l’achetais plus (il faut croire que je vieillis), mais autrefois, je l’achetais tous les mercredis en même temps que le Canard Enchaîné (auquel je suis restée fidèle. Oui, c’est ça, je vieillis, et je trouve le volatile plus policé, moins grinçant, plus en accord avec mes cheveux blancs…).
    Toujours est-il que j’aimais bien la page de Cavanna ; je crois qu’ils étaient chacun responsable de leur page, ça simplifiait le travail du rédac’chef. Sur la page de Cavanna, il y avait la chronique de Luce Lapin, qui concernait les animaux, et elle se faisait souvent l’avocate de tel chien ou chat qui moisissait dans un refuge d’Aubervilliers. Quand mon jeune fils a dû enterrer son chat tué par une voiture, il a beaucoup pleuré mais a fini par dire : « Bon, faut aller en chercher un autre ! »
    C’est comme ça que, suivant les conseils de Luce Lapin, nous nous sommes retrouvés dans un grand et triste refuge ; nous avons fait plusieurs fois le tour des cages (certains chats joueurs passaient la patte à travers les barreaux pour nous arrêter : on voyait bien qu’ils voulaient partir avec nous !) et mon fils a finalement choisi une petite chatte prostrée au fond de sa cage, qui ne regardait personne mais qui avait un joli petit visage et une belle fourrure. Au début, il a été un peu déçu : elle était tellement craintive qu’arrivée à la maison, elle est allée se planquer sous le canapé et on ne l’a plus revue pendant au moins deux mois : elle ne sortait que la nuit pour manger et aller dans sa caisse… Il a fini par l’apprivoiser mais elle est restée maladivement timide. Aujourd’hui, c’est la reine de la maison mais dès qu’un « étranger » franchit le seuil, elle disparaît !
    Elle ne le sait pas, mais elle aussi, elle est un petit peu Charlie.

    • Même les chats sont Charlie, ces jours-ci ! 🙂
      Je ne pensais pas à Cavanna. C’est vrai qu’il doit se sentir moins seul, avec ses potes qui l’ont rejoint. Lui qui a survécu aux bombardements et au STO, heureusement qu’il n’est pas tombé sous les balles de ces fanatiques !

  7. Bien sûr qu’ils doivent être émus là-haut, mais un journaliste de Libé disait encore ce matin que les survivants de Charlie étaient partagés sur l’unanimité de ces manifs… Que l’unanimité n’était pas leur genre. Personnellement, je suis bien sûr convaincue que nous vivons des heures historiques et qu’il est important d’y participer.

  8. Ils ont rejoint Brel et Brassens, d’autres impertinents… Ma question reste, que va-t-on faire de tout ça ? Comment cela va-t-il être récupéré ? Trois jours de deuil national, des funérailles éponymes et après ? ça serait chouette si pour une fois on pouvait éviter l’escalade de la violence. Il faudrait que quelqu’un ait le courage d’arrêter le premier…

    • Cette fois, la réponse a été vraiment très forte. De même que les attentats du 11 septembre ont déclenché une prise de conscience du terrorisme même pour des gens qui se croyaient à l’abri, ceux de Charlie pourraient marquer une prise de conscience que nous ne voulons plus de cette minorité qui pourri la vie du reste de la planète.
      Bien sûr, depuis quatre jours, nous voyons beaucoup de symboles qui ne sont rien de plus : poignées de mains, slogans, manifs, etc. Mais il en restera forcément quelque chose. Après chaque avancée, il y a un recul, mais pas jusqu’à la position de départ. Il y a toujours un pas qui est fait, un progrès qui, ajouté à tous les autres, contribue à faire avancer l’humanité. J’y crois.
      La planète est peuplée, dans une très large majorité, de braves gens. Les quelques autres sont les terroristes, les chefs d’état, les banquiers et des parasites. Vraiment, j’y crois !

  9. Quelque chose me dit que les enjeux de cette troisième guerre mondiale sont bien plus importants que cette petite minorité instrumentalisée qui nous pourrit la vie. Mais puisque tu y crois, pourquoi pas ? laissons venir…

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