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Jamais encore, depuis cinq ans qu’elle bossait au service des achats dans cette boîte, Cendrine n’avait entendu un commercial qui avait une voix aussi sexy. C’est ce qu’elle m’a raconté à la pause.

Comment un garçon peut-il avoir une voix sexy, et comment une voix peut-elle être sexy, je me suis demandé ? J’ai préféré ne pas approfondir cette intéressante question, mais quand je l’ai posée à Cendrine, elle m’a répondu que c’était une voix qui lui faisait « quelque chose ». Fin de citation.

Ce qui est sûr, c’est qu’elle avait une furieuse envie de découvrir le gars qui allait avec.

Des commerciaux, Cendrine en avait des dizaines par semaine au bout du fil, mais la plupart étaient vieux et dépourvus de voix sexy. Celui-ci, outre son organe vocal, présentait un avantage, c’est qu’il vendait des chaussures de sécurité pour les ouvriers qui bossaient en atelier. Or, tous les articles, pièces et consommables que Cendrine commandait dans son travail étaient des objets qui s’achetaient à distance, souvent sans même les avoir vus. La référence du catalogue était suffisante. Mais pour des chaussures, il était indispensable d’avoir un échantillon afin que les futurs utilisateurs puissent les choisir en fonction de leurs nécessités, et surtout pour qu’ils les essayent.

Cendrine demanda donc au commercial, qui répondait au doux prénom de Kevin, de se déplacer, afin de présenter son produit.

Moi, je me marrais. Et j’ai rigolé encore plus fort quand le gars s’est pointé avec ses boîtes de pompes sous le bras.

Sa voix était peut-être sexy, mais alors, c’est tout ce qui correspondait à ce signalement. Parce que le reste était une catastrophe. Il ne savait pas sourire, il avait les yeux trop petits, le nez trop gros, les oreilles en aérofreins, la démarche hésitante, les gestes maladroits… J’ai vu la tête de Cendrine, et j’ai été me planquer dans les vestiaires pour me gondoler tranquillement.

Mais le pire (pour elle, pas pour moi qui étais à la fête), c’est que le sieur Kevin trouvait à l’évidence Cendrine tout à fait craquante. Il faut dire que ce jour-là, elle avait sorti le grand jeu, la panoplie complète de l’allumeuse pyrowomane : mini-jupe, chemisier décolleté, collants à mailles, talons hauts… la totale. Avec les collègues, elle avait déjà eu du succès. Mais avec ce pauvre Kevin, ce fut l’embrasement immédiat !

Elle a pris les godasses, elle a fait semblant de vérifier le contenu des boîtes, elle a signé/tamponné le reçu, et elle a entrepris d’abréger l’entretien. Mais l’autre ne l’entendait pas de cette oreille décollée. Il savait s’en servir, de sa belle voix sexy ! Pendant près d’une heure, il a vanté les mérites de ses pompes, faisant défiler tous les modèles de la gamme, et feuilletant le catalogue page par page sous le nez exaspéré de Cendrine.

Moi, vicieusement, je posais de temps en temps une question pour le relancer, sous le regard assassin de Cendrine. Devant tant d’encouragements, Kevin en rajoutait encore et encore. Il finit par demander à visiter l’atelier afin, dit-il, qu’il se rende mieux compte des risques encourus par les ouvriers et qu’il puisse conseiller plus efficacement le choix de chaussures idoines.

Et le voilà parti constater les dangers qui menaçaient les pieds, traînant Cendrine dans son sillage…

Il constata tellement bien que ce fut son pied à lui qui dérapa sur une tache d’huile de machine. Le pauvre garçon chuta lourdement, et se tordit la cheville. Remis debout, il tenta de marcher, mais en vain. Cendrine l’aida à revenir à son bureau où il put enfin s’assoir. Là, tandis qu’il grimaçait de douleur, elle lui ôta la chaussure et lui massa le pied déjà enflé avec une crème trouvée dans la pharmacie de l’entreprise.

Mais plus elle massait, plus il était évident qu’il était dans l’impossibilité de conduire sa voiture pour rentrer chez lui.

Quelqu’un allait devoir le raccompagner.

Cendrine tenta pendant un bon moment d’échapper à ce rôle. Pour se défiler, elle fit le coup du rendez-vous chez le dentiste, celui du repas à préparer, celui des courses à faire… Miraculeusement, toutes ses excuses tombèrent à l’eau. Il était hors de question que quelqu’un d’autre se coltine le pauvre gars. Elle dut s’exécuter, et la quasi-totalité du personnel, goguenard, était sur le parking pour la voir s’en aller avec le commercial qui gémissait toujours, mais souriait sans doute intérieurement de sa bonne fortune.

Évidemment, on n’a jamais su exactement ce qui s’est passé ensuite. On a demandé à Cendrine, bien sûr, mais elle est restée très évasive.

Ce qui est certain, c’est qu’ils se sont revus de plus en plus souvent, et pas qu’au boulot. Assurément, il possédait, en plus de sa célèbre voix sexy, de gros talents, camouflés sous une apparence terne. Avec les collègues, on a pensé qu’elle nous faisait marcher, quand elle parlait de lui, mais quand elle nous a annoncé le mariage, il a bien fallu qu’on se rende à l’évidence. Avec l’amour, Kevin avait trouvé l’aisance qui lui manquait. Il s’était mis à sourire, ses gestes et sa démarche s’étaient affirmés, et même ses particularités physiques étaient estompées devant la félicité qu’il vivait.

Cendrine, qu’on avait cru à côté de ses pompes, avait finalement trouvé chaussure à son pied. Elle a même quitté la société peu de temps après la noce.

Ingrate, va !


Commentaire

Cendrillard — 8 commentaires

  1. Je plussoie Alain : allumeuse pyro­wo­mane, je la replacerai, celle-là.
    Très bonne mini histoire, fectivement.
    Et à mon avis personnel à moi, c’est du vécu.

    Message personnel à l’auteur (ne lisez pas, les autres) : tu sais ce qu’il te dit, le dentiste ?

    • Du vécu ? Pas tout à fait. Un clin d’œil à la mésaventure d’une collègue, déçue par un commercial à la voix prometteuse.

  2.  » la pano­plie com­plète de l’allumeuse pyro­wo­mane » => Excellent.

    Du vécu ? J’aurais aimé te connaitre avant, du coup.
    Très bonne petite histoire. J’aime en avoir régulièrement : une par semelle, c’est bien.

    Gros bisous.

    Alain

  3. ouais, j’ai lu quand même et j’ai bien aimé à la fois l’allumeuse et la semelle…
    A mon avis aussi c’est du vécu, je peux le prouver, j’y étais…
    Allez, faut que je file, mon commercial m’attend au pieu…
    Ah et Claude, au fait… Excellent ! comme d’hab !

  4. Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. Mignonne histoire bien racontée et qui finit bien !

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