CeCe titre a six mots

« Bonjour Madame. Je cherche du travail. On m’a dit que je pourrais sans doute en trouver auprès de votre organisme.

— C’est possible, en effet. Ici, nous aidons les gens à obtenir un emploi. Quelle est votre profession ?

— Je suis garde-fous.

— Vous fabriquez des rambardes ?

— Non, je garde les fous. Les dingues. Les branques. Les cinglés. Les mabouls.

— Il n’y a pas de sot métier.

— Non, mais il y a des métiers de fous.

— Le vôtre rend-il fou ?

— Pas du tout. Je me sens parfaitement sain d’esprit. Mon cerveau est tellement propre qu’on ne pourrait même pas me le laver.

— C’est bon à savoir. Examinons cette candidature. Vous avez apporté un CV ?

— Hélas, je l’ai oublié.

— C’est fâcheux.

— Vous êtes fâchée ?

— Je veux dire que c’est regrettable. Vous oubliez souvent les choses ?

— Il m’arrive en effet d’avoir des trous de mémoire.

— Vous ne vous faites pas soigner ?

— Si. J’ai un traitement, mais j’oublie de le prendre.

— Forcément.

— C’est à cause de mon insomnie, paraît-il.

— Ah ! Vous dormez mal ?

— Oui. C’est ainsi depuis que j’ai rendu visite à mon beau-frère, celui qui élève des moutons.

— Vous n’arriviez pas à les compter ?

— Ce n’est pas ça le problème. Une de ces bêtes m’a mordu, et depuis, impossible de trouver le sommeil, alors que je le range toujours soigneusement pour ne pas le perdre.

— Votre parent ne traite pas son bétail ?

— Il le traite de tous les noms, mais pour dormir, les moutons ne peuvent compter que sur eux-mêmes.

— C’est ennuyeux.

— Vous pouvez le dire ! Tellement ennuyeux que ça lasse même mes chaussures.

— C’est terrible.

— Vraiment terrible.

— Et à présent, vous désirez aller de l’avant ?

— Au point que j’ai provoqué un embouteillage en venant.

— Pourquoi ?

— Parce que je refusais de passer la marche arrière.

— Vous avez d’autres expériences professionnelles ?

— J’ai envisagé de faire comme ma sœur, mais il paraît que c’est impossible.

— Quel métier fait-elle ?

— Elle est bisoutière.

— Bijoutière ?

— Non, bisoutière. Elle fait des bisous.

— À qui ?

— À des gens en manque d’affection.

— C’est une noble vocation.

— Et utile ! On a tous besoin de tendresse un jour ou l’autre. Tenez, je vous laisse sa carte, si un jour vous manquiez de sympathie…

— Et pourquoi était-il impossible pour vous d’exercer la même profession qu’elle ?

— À cause de mes antécédents. Il faut un passé lisse comme un miroir et pur comme une âme de bébé, pour être bisoutier et ressentir une émotion sincère.

— Ce n’est pas votre cas ?

— Non… j’ai été formé au maniement des armes. Ça m’a laissé des séquelles.

— Quelles armes avez-vous manipulées ?

— Essentiellement le lance-roquette.

— Pourquoi avez-vous cessé cette activité ?

— Oui. J’ai fait une allergie aux lombrics.

— Quels lombrics ?

— Ben… Ceux qu’on trouve parfois dans la roquette. C’est visqueux, ces trucs.

— Qu’avez-vous fait ensuite ?

— J’ai essayé de faire carrière dans la restauration, et je suis devenu cuisinier.

— Voilà un métier qui nourrit son homme !

— Oui, mais mes problèmes de mémoire m’ont encore joué des tours. J’oubliais régulièrement d’utiliser le taille-crayon.

— C’est utile, en cuisine ?

— Dame ! Pour les pointes d’asperges, c’est indispensable. Et puis, je travaillais dans un établissement végétarien. Alors, la roquette et les lombrics…

— Il y a longtemps que vous êtes garde-fous ?

— Je viens d’obtenir mon diplôme. J’ai fait une formation en alternance.

— Sur le terrain, donc ?

— C’était une formation pratique, en effet. Ça m’a permis de côtoyer des amoureux fous, des fous à lier, des fous alliés, des fous de Bassan, des fous du roi, des vieux fous, des fous du volant, des fous rires, des fous du logis, des petits fous, des grandes folles, etc. J’en ai même connu d’assez fous pour demander le droit d’asile.

— Vous souhaiteriez travailler dans quel genre d’établissement ?

— Comme tout le monde, j’espère me retrouver dans un petit coin tranquille, un havre de paix, un puits de quiétude…

— Je vous arrête tout de suite, ce genre de puits du fou n’existe plus.

— Je m’en doute. Et comme en plus, je débute dans la profession, je ne me fais guère d’illusions.

— J’ai un poste à vous proposer. Plusieurs, même, dans une branche où la demande est très forte.

— Intéressant !

— Attendez la suite. C’est pour œuvrer dans l’administration.

— Aïe !

— Il fallait vous y attendre. C’est là qu’on a le plus besoin de garde-fous.

— Certes. Toutefois, j’espérais échapper à un secteur aussi sensible. Je débute, vous comprenez. C’est comme envoyer un jeune flic dans les banlieues à risques.

— Je sais bien, mais on a un tel manque de personnel, dans ces zones… Et puis, un boulot, c’est un boulot. Si vous n’en voulez pas, laissez votre place au suivant.

— Non, c’est bon, je signe…

— Les gens comme vous finiront par me rendre fou.

— Vous cherchez un garde ? »


Commentaire

Ce titre a six mots — 4 commentaires

  1. ça c’est de la performance où je ne m’y connais pas… bravo !
    je suis un peu en perte de vitesse côté inspiration, alors je laconise…
    à plusse…

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