Casse-têteCasse-tête français

« Tout a commencé avec l’affaire des Chinois. Des voyageurs avaient témoigné, des travailleurs avaient raconté, des espions avaient confirmé : oui, en Chine on faisait bosser des enfants. Qui le faisait ? Les patrons des énormes entreprises-fourmilières qu’on nous montrait dans les reportages. On y voyait d’immenses ateliers grands comme dix gymnases de chez nous, dans lesquels s’alignaient des centaines de tables, sur lesquelles étaient posées (par exemple) des milliers de machines à coudre où bossaient autant de femmes douze à quatorze heures d’affilée, pour un salaire de misère. Mais le pire, c’est que parmi elles, en l’absence de la caméra, il y avait des enfants. Des gamines d’une douzaine d’années, parfois moins, qui trimaient dans les mêmes inhumaines conditions que leurs aînées. Il en était de même, évidemment, sur les chantiers, où de très jeunes garçons charriaient des sacs de ciment aussi lourd qu’eux, où d’autres fabriquaient à mains nues des briques avec de la terre cuite qu’ils transportaient sur leurs frêles épaules. Et dans les usines qui produisaient à la chaîne nos consoles de jeux, nos téléphones portables, nos jouets de Noël, c’était la même injuste tragédie. C’était également des gosses qui mélangeaient sans protections les substances chimiques destinées à nos cosmétiques, qui travaillaient sans systèmes de sécurité sur des machines-outils, qui bossaient sans interruption sur des chaînes de montage. À trente ans, ils seraient vieillissants, à quarante, en fin de vie.

« Et puis, certains ont fait remarquer qu’ici, chez nous, à nos portes, ce qu’on faisait n’était guère différent.

« La politique libérale en vigueur depuis des décennies avait répandu son venin. Les patrons de nos entreprises, à qui l’on avait accordé toute licence, avaient usé et abusé de leurs prérogatives. Des prétextes avaient été avancés de façon immodérée pour justifier toutes sortes d’excès, et notamment il avait été donné des excuses pour légitimer une refonte du monde du travail. Une des conséquences fut que, alors que la quasi-totalité des jeunes restait sans emploi, des personnes de plus en plus âgées durent trimer. Certes, elles avaient moins d’énergie et de résistance que les jeunes, mais elles consommaient davantage, pour elles-mêmes et pour leurs enfants-chômeurs. Il était donc plus juteux de faire bosser des vieux, qui dépensaient pour les jeunes, que des jeunes, et en plus de payer des retraites aux vieux.

« Alors, de même que de plus en plus de gens refusaient d’acheter des objets chinois fabriqués avec la sueur et le sang d’enfants, ils se détournèrent des productions locales, fruits du labeur de nos vieux, à qui l’on était censé laisser sa place dans le métro, mais qu’on exploitait au-delà du raisonnable.

« Paradoxalement, ce ne fut pas les petites entreprises qui en pâtirent les premières, ce fut les grosses. Celles-ci réalisaient des chiffres d’affaires tellement colossaux qu’une seule journée de manque ou simplement de baisse entraînait des pertes astronomiques impossibles à amortir. Dès le premier mois de ce qu’on appela par la suite la Prise De Conscience, plusieurs multinationales mordirent la poussière et leurs salariés allèrent grossir les rangs des demandeurs d’emploi.

« De ce fait, le mouvement marqua un rapide et net recul, que le patronat s’empressa d’exploiter en menaçant de licencier du personnel au moyen de plans dits sociaux. Mais ce chantage ne fut efficace que durant une courte période, car, se sentant les coudées franches et se croyant libres de tous les coups bas, les conseils d’administration, dans tous les domaines, réduisirent le personnel, et allongèrent les temps de travail pour compenser, sans augmentation de salaire ou presque.

« Mécaniquement, la baisse de la consommation reprit, puisque le pouvoir d’achat de la plupart des gens chutait tragiquement.

« Le gouvernement décida de débloquer une somme colossale, à hauteur de plusieurs milliards d’euros, dans le but d’enrayer la crise. Mais au lieu de donner cet argent aux personnes qui en étaient démunies, il l’offrit aux banques !

« Les banques encaissèrent, enfermèrent les sommes reçues dans d’immenses coffres forts et tout se poursuivit. Il est évident que si ç’avait été les demandeurs d’emploi et les petits revenus qui avaient touché ces milliards, ils en auraient immédiatement mis une bonne partie en banque. Avec le reste, ils auraient consommé, ce qui aurait entraîné le paiement de taxes vers l’état et les banques. Cette consommation aurait provoqué de l’embauche, donc des charges dues qui seraient également revenues dans le système économique, sans oublier les impôts, le chiffre d’affaires engendré qui lui-même aurait généré par effet boule de neige des revenus énormes pour les organismes financiers, etc. Le résultat aurait été sensiblement identique, mais en réduisant le chômage et le mécontentement général.

« Au lieu de ça, d’autres grosses entreprises privées mordirent la poussière, déposèrent le bilan et licencièrent à tour de bras. Le cycle était enclenché et devint très vite impossible à arrêter. Plus de chômage, donc moins de consommation, donc plus de crise, donc moins d’entreprises, donc plus de chômage. En une année, cinq gouvernements se succédèrent et furent rapidement contraints à la démission, suivis enfin par le Président de la République.

« Les élections qui se déroulèrent dans l’indifférence quasi générale virent arriver à l’Élysée un cariste plus habitué aux trois-huit qu’au protocole, mais qui savait de quoi étaient faites les difficultés de la vie.

« L’incroyable se produisit alors. Comme de gros besoins existaient, mais n’étaient plus satisfaits par la production, puisqu’il y avait moins de production, de nombreuses petites entreprises furent montées par de petites gens. Rapidement, des emplois furent créés, et la plupart des acheteurs préférèrent s’adresser à ces jeunes boîtes qu’aux anciennes, dont la chute amorcée fut accélérée. Une économie nouvelle naquit. »

Le vieil homme hocha la tête, pensif.

« Et après, qu’est-ce qui s’est passé ?

— Après, ces nouvelles entreprises ont commencé à se racheter entre elles, certaines ont alors disparu, d’autres ont grossi…

— Ça recommençait comme avant ?

— C’était bien parti pour ça, mais personne ne le voulait. Alors, on a fait la révolution. La vraie. On a fait la guerre. Ça ne nous amusait pas du tout, évidemment, mais on n’avait pas le choix. On a arrêté tous les gros patrons, les directeurs de banque, les dirigeants des grandes compagnies d’assurance. On les a emprisonnés, déportés, expédiés au loin. Certains, qui ont bêtement résisté, ont dû être éliminés.

— Quel était votre rôle personnel, au juste ?

— J’étais un des chefs de file de ce mouvement de libération. J’ai été mis à la tête du pays en tant que gardien pour éviter le retour de toute mainmise. Depuis cette époque, nous vivons bien, car tout passe par moi, et je ne laisse rien passer. C’est moi qui dirige tout, qui commande tout, mais c’est uniquement dans le but de préserver le pays de la dictature !


Commentaire

Casse-tête français — 4 commentaires

  1. Bien vu et, oui, rien qui ne soit déjà vu, non plus.
    Quant à l’idée du dictateur qui veille pour qu’il n’y ait pas de dictature, ça, c’est excellent. Une bonne finissation de l’année, en quelque sorte.
    Votez pour moi !

    Bisous baveux au jus de raisin pétillant dès minuit

    • Les exemples de dictateurs garants de la non-dictature ne manquent pas. Castro contre l’impérialisme américain ; Staline contre l’empire, suivi de Poutine contre le stalinisme ; Le conglomérat roumain contre Ceausescu… Je n’ose citer Hollande nous protégeant de Sarko, ni Merkel, ni Thatcher, ni Clinton sauvant le monde de Buch 1, et Buch 2 le resauvant de Clinton… Qu’en sera-t-il de Trump, et de ce qui nous attend dans l’Hexagone ?
      Bonne fin d’année, mon ami. Bises avec désinfectant antibactérien.

  2. Très bien vu. Personnellement, je vote Claude Attard aux prochaines élections. Ce sera une dictature de la littérature !
    Bonne fin d’année.
    Bises

    • Moi président, il y aurait des bouquins pour tous dès la maternelle.
      Moi président, il y aurait des lectures publiques dans les transports en commun.
      Moi président, je réduirais le prix du livre de 60%.
      Moi président, je mettrais des bibliothèques dans toutes les chiottes de France et de Navarre.
      Votez Moi, je vous libèrerais de la télé-réalité !

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