039-CamouflageCamouflage

L’inspecteur Carballo parvenait enfin au terme de l’enquête la plus longue de sa carrière. Cinq années de traque dans le milieu du grand banditisme. Cinq années à se fondre parmi les malfrats, à partager leur quotidien, à se faire accepter d’eux jusqu’à adopter leurs mœurs et leur mode de vie, jusqu’à ce qu’ils le considèrent comme l’un des leurs, totalement et parfaitement intégré à leur monde, qu’ils se livrent enfin à lui et qu’enfin lui les livre à la justice.

L’inspecteur avait dû abandonner sa vie pour parvenir à ce degré de camouflage. Il avait été choisi parce qu’il n’avait plus de parents, pas de famille et peu d’amis. Malgré tout, il avait fallu qu’il quitte sa ville, qu’il cesse de jouer de la guitare, son seul loisir, qu’il coupe les ponts avec ses rares relations, qu’il change de nom, de vie, de passé et même de son visage, qui avait été en partie modifié par chirurgie.

Mille fois il avait failli laisser sa peau dans des rixes. Mille fois il avait failli renoncer, cloîtré en lui-même, isolé de tout, y compris de ses supérieurs avec qui il n’avait eu durant toute cette période que de maigres échanges de quelques mots, par des billets écrits, déposés ou récupérés dans des endroits définis. Il avait réussi à entrer dans un gang, à obtenir la confiance de ces crapules, et à gravir les échelons de leur hiérarchie. Il avait alors été en contact avec d’autres braqueurs, et d’autres encore, à la recherche de la tête, de celui qui chapeautait les activités criminelles dans toute la région.

Il n’était pas facile à déloger, le bougre ! Ni même à localiser. Méfiant jusqu’à la paranoïa, il savait sans doute que sa survie dépendait des murailles qu’il avait élevées autour de lui. Il changeait de résidence presque mensuellement, ses gardes rapprochés étaient remplacés à chaque déménagement, ses lieutenants ne pouvaient le contacter que par téléphone et au travers d’un système de mots de passe très élaboré… Cet escroc était conscient que le danger pouvait venir à n’importe quel moment, mais également de n’importe où. Il était recherché par la police, certes, mais aussi par des rivaux qui auraient bien voulu démanteler son réseau afin d’éliminer la concurrence. À l’intérieur même de son organisation pouvaient se dissimiler des ennemis qui briguaient sa place sur le trône.

Alors, pour l’inspecteur Carballo, approcher le Boss et l’attirer dans un traquenard, tout en prévenant ses supérieurs du lieu et de l’heure où l’intervention serait possible avait exigé un exercice d’équilibre extrêmement périlleux.

Enfin, il y était ! Ils étaient assis comme deux consommateurs ordinaires à la terrasse d’un café. La souricière était prête et serait déclenchée d’un instant à l’autre, au signal de Carballo. Le Boss s’était placé dos au mur et, tandis qu’il parlait d’un air désinvolte, ses yeux ne perdaient pas une miette de ce qui se passait dans la rue. Ses trois gorilles s’étaient postés aux environs, l’un à une table voisine, un autre dans un véhicule garé à quelques mètres, le dernier faisant mine de promener un chien. L’entretien durerait moins de quinze minutes, Carballo le savait.

Le ser­veur apporta les consom­ma­tions, que Car­ballo paya.

Sou­dain, le Boss se mit debout avec une agi­lité et une rapi­dité qu’on n’aurait pas cru pos­sible pour un homme de sa cor­pu­lence. Il bra­qua vers l’inspecteur un regard décidé et déclara d’un ton ferme :

« Au nom de la loi, je t’arrête. Tu es cerné, ne fais pas d’histoires. »

Car­ballo était esto­ma­qué. Il ne com­pre­nait rien à ce qui se pro­dui­sait. Du coin de l’œil il voyait ses col­lègues désem­pa­rés dans leurs planques, ne sachant de quelle manière ils devaient réagir.

« Qu’est-ce que… qu’est-ce que tu racontes ? C’est moi, le flic. Je suis ici pour t’arrêter, cra­pule, tu es cerné !

— M’arrêter ? Mais qu’est-ce que tu racontes, toi aussi ? C’est moi, le flic. Voici ma plaque ! »

Le Boss mit l’objet sous le nez de Car­ballo, qui fit de même en lui pré­sen­tant son insigne.

« Mais… c’est quoi, cette his­toire de fous, s’écria-t-il ? Voilà cinq ans que je bosse pour infil­trer cette orga­ni­sa­tion en secret ! Alors c’est pas toi, le Boss ?

— Mais non ! Moi aussi je trime depuis long­temps pour m’introduire dans cette bande. Je croyais que c’était toi, le Boss…

— Et, merde ! Voilà ce que c’est, d’être trop bien camouflés… »


Commentaire

Camouflage — 2 commentaires

  1. Petite explication :
    Le texte qui est présenté ici est en fait la seconde version. La chute de la première, à l’évidence, n’était pas bonne, et plusieurs lecteur m’en ont fait la remarque. J’ai donc modifié la fin, et j’ai remplacé les derniers paragraphes par ceux que je venais de récrire et qui ce trouvent ici. Pour ne pas faire de confusion, je me suis permis de supprimer les différents commentaires qui ont été postés à propos de la première version, et qui n’ont plus lieu d’être.

    • Moi qui n’ai jamais connu d’autre version que celle-ci, je suis comme toujours subjuguée par ton imagination et tes traits d’esprit… qui font le charme de ton écriture. Merci Claude!

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