027-CafardCafard

Elle répond à la seconde sonnerie :

« Préfecture de police, service des délations, bonjouuuuur ! »

Avec une voix qui traine et montait dans les aigus en fin de phrase. Une vraie voix de demoiselle du téléphone, casque greffé sur les oreilles, micro devant le bec, et lime en action au bout des ongles. Zzzou Zzzii Zzzou Zzzii

« Euh… bonjour. Je suis bien au service des délations ?

— C’est qu’est-ce que je viens de vous dire, monsieur. »

Impatiente, déjà, d’en finir.

« Vous appelez à quel sujet, monsieur ?

— Ben voilà… c’est pour balancer mon voisin.

— D’accoooord. Ne quittez pas, je branche l’enregistrement, ça fera office de déposition. Voilààààà. Alors, monsieur, c’est pour balancer votre voisin ?

— Oui, oui. Mon voisin.

— Bien sûr. Il a fait quelque chose de pas réglementaire, ce voisin ? Quelque chose de malhonnête ? Quelque chose qui trouble l’ordre public ? Quelque chose de suspect ?

— Quelque chose de suspect. C’est exactement ça : il est suspect.

— Bien sûr. Est-ce que vous pourriez préciser ? »

Zzzou Zzzii Zzzou Zzzii s’excite la petite lime par ses aller-retour frénétiques.

« Ben voilà. D’abord, c’est un étranger. Je veux dire… pas un étranger qui est là depuis longtemps et qui est devenu un peu comme nous. Non, non. Lui, c’est un étranger pas de chez nous.

— Oui. Bronzé, quoi… Et ensuite-quoi d’ôôôôtre ?

— Il se met à sa fenêtre pour fumer, mais je crois bien que c’est pas vraiment des cigarettes, si vous voyez ce que je veux dire.

— Oui je vois. Et ensuite-quoi d’ôôôôtre ? »

Zzzou Zzzii Zzzou Zzzii.

« J’observe tout bien, vous savez, parce qu’il habite en face, juste de l’autre côté de la rue, un peu plus bas que moi. Alors, je vois tout bien. Souvent, le soir, y a des drôles de zigotos qui viennent chez lui. Ils ont tous des gros nez crochus.

— Ah ouais je vois le genre de suspects ! Et alors qu’est-ce qu’ils font ?

— Ils parlent.

— Ils parlent ?

— Ils parlent comme je vous vois. Enfin, comme je vous entends. Je suis sûr qu’ils préparent un truc louche. Un coup dur très suspect.

— Ils parlent ? »

Incrédule ! Zzzou Zzzii Zzzou Zzzii.

« Faites-moi confiance, je m’y connais en gens qui parlent. Et si je vous dis que ceux-là sont chuspects, c’est qu’ils chont suchpects. Sont suspects.

— Donc, vous les suspectez de préparer un attentat ?

— Hou là, hou là, doucement, moi j’ai rien dit, moi, j’ai rien dit. J’accuse personne, moi, faut pas croire. Chuis pas comme ça, moi. Juste j’essaye de rendre service, croyez-moi.

— Ben alors faut croire ou pas croire ?

— Quoire ? Quoi ?

— Vous me dites faut pas croire, et juste après vous me dites croyez-moi. Alors, qui c’est que je dois croire, moi ?

— Moi, faut me croire. Ces gars-là sont vachement suspects. Et vachement étrangers. Mais je fais que vous signaler la situation, c’est tout. À vous d’additionner deux et deux et de voir combien ça fait. Mais si j’ai un conseil à vous donner, c’est de tenir ces types-là à l’œil.

— Oui bien sûr. Et ensuite-quoi d’ôôôôtre ? »

Chhii Chhou Chhii Chhou. Seconde face de la lime.

« Quand ils sont ensemble et qu’ils causent en fumant des trucs bizarres, ils ont des trucs à la main.

— Des armes ?

— Non, des trucs, je vous dis. Des trucs suspects. Ce serait des trucs pour fabriquer des bombes que je serais pas étonné. Maintenant, moi, ce que j’en dis… Je suis pas spécialiste des trucs, hein.

— Donc, c’est bien des armes ? »

Grat Grat Grat. Perplexe, gratouille, sur le sommet de son crâne. Il se décide :

« Si vous voulez, oui, on pourrait appeler ça des armes, puisque c’est pour faire des bombes et que les bombes… c’est comme qui dirait des armes.

— Et ces types suspects, est-ce que vous diriez qu’ils sont dangereux ?

— Hou ! Ça oui, alors ! Très dangereux, même. Le voisin, je l’ai croisé pas plus tard que ce matin à la boulangerie. Faut voir comment qu’il tenait sa baguette ! On pige de suite que ce mec s’y connait en maniement des armes. Et sa façon de sourire en disant bonjour et en demandant des nouvelles… J’en avais la tremblote, pourtant je suis pas un enfant de chœur.

— Il demandait des nouvelles ? Quel genre de nouvelles ? »

Chhii Chhou Chhii Chhou.

« Il voulait savoir comment ça va chez moi, ma femme, mes enfants, la petite dernière qui est si jolie… Vous pensez qu’il cherchait à m’extriper des renseignements indiscrets ?

— C’est possible, monsieur, c’est possible. Tout est possible, avec des individus suspects.

— Peut-être même qu’il a demandé ça de ma petite fille parce qu’il est… comment qu’ils disent, à la télé ? Podophile ?

— C’est possible, monsieur, tout est possible. »

Grat Grat Grat.

« Monsieur ? Vous êtes toujours là ?

— Oui, oui, bien sûr. Je réfléchissais. Qu’est-ce que je dois faire, d’après vous ?

— Vous avez eu tout à fait raison de faire appel à nos services. Nous allons intervenir dans les plus brefs délais et neutraliser l’individu suspect avant qu’il devienne un individu coupable.

— C’est le géhigéenne qui va intervenir ?

— C’est possible, monsieur, c’est possible. Quel est le nom du suspect ?

— J’en sais fichtre rien, de son nom. Il me l’a dit, une fois, mais je m’en souviens pas, et j’ai jamais arrivé à le prononcer. C’est de l’étranger pas de chez nous, je vous dis.

— C’est embêtant. Comment voulez-vous qu’on intervienne si on ne connait pas le nom du balancé ? »

Zzzou Zzzii Zzzou Zzzii. Retour au premier côté.

« Je sais comment on va faire. Je vais vous donner le mien, de nom. Dites à vos collègues du géhigéenne de venir chez moi, et je leur montrerai où il est, le suspect. Ils pourront même passer par la fenêtre, s’ils ont besoin. D’accord ? On fait comme ça ? Mais dites-leur bien que c’est pas moi, le suspect. Qu’ils se trompent pas de bavure, quoi…

— C’est tout à fait d’accord. Heureusement qu’il y a des gens comme vous, respectueux et attentifs aux trucs suspects, pour nous aider à faire not’ boulot.

— Je vous en prie, c’est tout naturel. Je ne fais rien que mon devoir, mademoiselle… »


Commentaire

Cafard — 4 commentaires

  1. On pourrait en rire et même aimer le style de l’auteur, mais il ne faut oublier que cela existe et que cela a existé, il y a de cela pas si longtemps (la vie d’un homme), à ce moment-là on les appelait des « collabos » et les flics étaient pour les vert de gris.

    Et malgré les mauvais souvenirs que cela rappelle, bonne journée quand même.

    CAILLOUX.

  2. Ah mais c’est excellent, ça, Claude ! Rire de bon matin, surtout un jour de pluie, merci Docteur. Combien je vous dois ?

  3. J’aurais ri plus fort si je n’avais pas connaissance des délations actuelles aux impôts, aux douanes qui permettent à ces centres de préparer leurs vérifications de la journée et des jours à venir en ouvrant le courrier.

    • C’était mon but : faire rire, mais aussi dénoncer… ce genre de pratiques. Elles n’existent pas seulement pour les impôts et les douanes, mais aussi dans des circonstances plus graves et avec des conséquences plus dramatiques qu’une amende.

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