ÇaÇa faisait si longtemps…

Eugène accompagnait le groupe tant bien que mal, appuyé sur la canne que son petit-fils lui avait offerte. C’était une bonne canne, en merisier, à poignée ergonomique en T « main droite » et à hauteur parfaitement réglée. L’embout antidérapant assurait la sécurité même par temps de pluie et sa légèreté évitait toute fatigue. Elle était si bien adaptée à la morphologie d’Eugène qu’il se demandait parfois pourquoi il n’avait pas utilisé un tel dispositif durant toute sa vie. Puis il se rappelait qu’au cours de la majeure partie de son existence, il s’était déplacé sans difficulté sur ses deux jambes, sans trébucher et sans lassitude particulière. Il lui semblait même se souvenir qu’il lui était arrivé de marcher pendant plusieurs heures d’affilée. Ça faisait si longtemps…

Ceux qui allaient en fauteuil roulant étaient déjà parvenus à destination, les autres arrivaient un par un, chacun concentré sur son effort personnel, ou deux à deux, faisant mine de s’entraider, mais profitant de l’épaule voisine pour sa propre progression. Certains étaient également munis d’une canne, d’autres d’un déambulateur. L’avantage de la canne était la petitesse et la rapidité. Sa taille réduite en faisait un magnifique véhicule tout terrain. En contrepartie, l’équilibre qu’elle fournissait au marcheur était parfois insuffisant et imposait une grande attention. Le déambulateur, au contraire, était réputé pour sa stabilité, mais aussi pour son encombrement qui en interdisait l’usage dans certains milieux. Les modèles équipés de roulettes, par exemple, étaient tout à fait inutilisables dans les allées gravillonnées de ce cimetière.

Ce type de sol ne gênait guère Eugène qui arriva à la tombe ouverte bien avant les derniers, et se cala contre une croix voisine en attendant les retardataires et la suite des événements. À l’entrée de la nécropole, restées près des voitures, quelques infirmières patientaient en papotant le retour de celles ou ceux qu’elles avaient accompagnés. Eugène ne parvenait pas à savoir si elles étaient jolies. Ça faisait si longtemps…

Lorsque tout le monde fut en place, le curé, un certain père Francis, commença à parler, débitant un vibrant ultime hommage à celui qui se trouvait dans le cercueil, et qu’Eugène avait autrefois bien connu. Une vieille qui était derrière lui se mit à marmonner.

« Qu’est-ce qu’il dit ? »

Elle tapa sur l’épaule d’Eugène.

« Qu’est-ce qu’il dit ?

— Ch’sais pô. Il dit du bien du mort, je crois.

— Je veux entendre, laissez-moi passer. »

Et sans plus de précautions, elle se rua lentement en avant, bousculant Eugène et lui posant le déambulateur sur un pied, ce qu’il ne put laisser passer sans réagir.

« Ho ! Pouvez pas faire attention ? Voyez pas que tu m’écrases le pied ?

— Qu’est-ce qu’il dit ? »

Bernard, un des amis d’Eugène, prit sa défense. La solidarité ne se périme pas avec le nombre des années.

« Il dit que t’es une vieille peau ! », beugla-t-il sans diplomatie, qui, elle, avait largement passé la date limite.

La vieille se retourna d’un bloc.

« Comme ça tu me causes, toi ?

— Comme je veux, j’te cause.

— Ça, c’est ben vrai ! », affirma Eugène.

Un autre vieillard approcha à pas hésitants, sur ses deux pieds, sans assistance mécanique. Il était un des rares à avoir encore le privilège de marcher ainsi, bien que lentement. Il se plaça aux côtés de l’emmerdeuse.

« Qu’est-c’y a, la Colette ? Y te cherchent, ces deux-là ? Te manquent de respect ?

— C’est toi, l’Octave ? Y me bousculent, eusses deux. »

Octave portait beau ses octante et quelques années. On devinait qu’il avait dû être costaud. Préférant ne pas prendre de risques, Eugène décida de mettre d’entrée hors de combat le nouveau belligérant, et, sans signe avant-coureur, il fit un ample geste du bras, côté canne, laquelle vint frapper Octave en pleine poire. Sous le choc, il recula d’un pas, pas davantage. Faut dire qu’Eugène n’avait pas cogné bien dur. Il y avait pourtant mis toutes ses forces, mais finalement, il n’en avait pas tant que ça. Ça faisait si longtemps…

Le seul qui fut stupéfié par ce geste fut le père Francis. Il cessa de parler au milieu d’une phrase et considéra les vieux qui se faisaient face, armes dressées et yeux étincelants. Il n’était pas au bout de ses surprises. Avec lenteur, du fait de leur motricité limitée, mais sans la moindre hésitation ni la plus petite concertation, les anciens se répartirent spontanément en deux osts d’égale puissance. D’aucuns se rangèrent derrière Eugène et Bernard, d’autres rallièrent Colette et Octave. Tout ceci se fit avec quelques mouvements de foule, des bousculades, des frottements de déambulateurs, des raclements de cannes et des créneaux de fauteuils roulants. Lorsque les positions furent stabilisées, la situation était claire : au milieu, le cercueil ; à gauche, Eugène et sa bande ; à droite, Colette et sa troupe ; devant le trou, le curé qui tentait de reprendre l’avantage en balbutiant.

« Nous sommes réunis en ce jour afin d’adresser un ultime hommage à Désiré, qui nous a quittés au seuil de sa nonante-septième année. Toute sa vie, il a agi pour le bien-être de ses proches et… »

Nul ne sut jamais quel avait été le signal déclencheur, mais brusquement, dans une unanime levée de cannes, les vieux d’un côté de la bière se mirent à taper consciencieusement sur les vieux de l’autre côté dans un ensemble parfait que le prêtre n’eût pas manqué d’admirer en des circonstances différentes.

Trop rapidement, hélas, les infirmières mirent un terme à l’échauffourée. Les anciens avaient à peine commencé à s’amuser de la situation que tout était déjà terminé. Tant pis. Eugène sourit de toutes les dents qui lui restaient à Colette et tapa amicalement sur l’épaule d’Octave.

« On l’a fait !

— Ouaip ! Et avec tout notre cœur.

— Comme on lui avait promis.

— Exactement. »

Bernard donna un grand coup de canne sur le cercueil.

« Oh ! Désiré ! Tu m’entends, mon pote ? On t’a fait une belle petite baston, comme quand on était jeunes. Tu t’souviens ?

— Comme quand c’était le bon vieux temps.

— Qu’est-ce qu’on se mettait ! Tu t’rappelles ? »

Le père Francis était estomaqué. Ils avaient fait exprès ? Il avait vu bien des hommages et des manières de saluer une dernière fois un défunt. Mais une bagarre, ça…

Eugène était si content et si fier de tous ses copains qu’il riait en se tapant sur les cuisses, comme ça ne lui était pas arrivé depuis… Depuis quand ? Ça faisait si longtemps…


Commentaire

Ça faisait si longtemps… — 6 commentaires

  1. Joliment construite, cette nouvelle à lire jusqu’au bout pour comprendre, tout en échafaudant cent théories de phrase en phrase pour essayer de comprendre.
    Cela me rappelle qu’à la Nouvelle-Orléans des débuts du Jazz, des orphéons accompagnaient les cercueils jusqu’au cimetière en jouant des airs tristes puis en revenaient en jouant des airs joyeux. Ne revenaient-ils pas vers le lieu où le défunt avait vécu, joué, aimé ?

    • Il y a aussi, à Madagascar, une communauté où les cercueils sont fabriqués selon la profession du défunt. Un chauffeur de taxi aura une boîte en forme de voiture, un musicien en forme de piano, etc.

  2. Quelle affaire une fois ! 😆 j’ai bie cru qu’un vieux allait tomber dans le trou… d’une pierre, deux coups…
    Pas vu de chat cette fois-ci je te rassure 😳

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