BoutonBouton rouge

En géné­ral, lorsque la messe domi­ni­cale était ache­vée, tous les fidèles s’en allaient au plus vite, sans doute avec l’idée d’aller faire un bon repas en famille, et le père Fran­cis se retrou­vait tout seul dans la sacris­tie une fois les enfants de chœur par­tis, encore plus rapi­de­ment que leurs aînés.

Mais cette fois, alors qu’il retour­nait dans l’église jeter un der­nier coup d’œil, il vit qu’une jeune femme était encore là, et regar­dait dans sa direc­tion. Il lui adres­sa un signe de la main, elle sou­rit, se leva et vint vers lui. Le prêtre consta­ta, aux formes arron­dies de la robe qu’elle por­tait, qu’elle était enceinte.

« Bon­jour, ma fille. Je crois que je vais devoir bien­tôt pré­pa­rer les fonts bap­tis­maux. »

Elle approu­va d’un hoche­ment de tête.

« Bon­jour, mon père. Je m’appelle Maryse. Pour le bap­tême, vous avez encore quelques mois devant vous.

— Tant mieux. Je n’aime pas être pris au dépour­vu. Que puis-je pour vous, Maryse ? »

Elle ces­sa de sou­rire, et son front se plis­sa.

« Je suis inquiète, mon père. Pour l’avenir qui attend mon enfant.

— Évi­dem­ment. Qui ne serait pas anxieux, de nos jours ? »

Mal­gré sa foi et la confiance abso­lue qu’il pla­çait en la prière, le brave prêtre était lui-même angois­sé quand il pen­sait au futur. La jeune femme pour­sui­vait.

« Il y a tant de vio­lence. De la vio­lence phy­sique, de la vio­lence sociale, du mépris, de la haine, de la cor­rup­tion… Nos poli­ti­ciens apportent des solu­tions sou­vent pires que le mal, il y a le ter­ro­risme, le chô­mage, la pau­vre­té… tant de choses épou­van­tables qui me font par­fois regret­ter d’être tom­bée enceinte.

— Il ne faut sur­tout pas déplo­rer le miracle de la vie, Maryse. C’est lui qui rend sup­por­tables toutes les épreuves que vous avez citées. Votre enfant ren­con­tre­ra sans doute des dif­fi­cul­tés durant son exis­tence — qui n’en affronte pas ? — mais je suis sûr que vous et son papa sau­rez l’accompagner et lui don­ner les armes pour faire face.

— Voi­là ! Voi­là le mot qui me fait peur ! Armes. Il y a tant de guerres… »

Le père Fran­cis se mor­dit les lèvres. Pour­quoi avait-il employé ce terme ? Il vou­lait dire les moyens, la force, mais évi­dem­ment pas les armes. Cepen­dant, il fal­lait bien recon­naître que la vie pre­nait par­fois des allures de com­bat, et com­ment nom­mer autre­ment les atouts néces­saires pour réus­sir ? Tou­te­fois, il avait fré­quem­ment médi­té sur la bar­ba­rie dans le monde et il ne deman­dait qu’à par­ta­ger le fruit de ces réflexions avec Maryse.

« Les hommes ont per­du le mes­sage de Dieu. Ils l’ont mal com­pris, déna­tu­ré et tra­hi. La guerre et la vio­lence qui vous font si peur à juste titre viennent du fait que l’image du guer­rier est magni­fiée. Par­tout, le com­bat­tant est mon­tré comme un héros, comme un sau­veur. Le com­bat est pré­sen­té comme un acte pres­ti­gieux, et celui qui le mène comme un être puis­sant, redou­table et de haut rang. Alors, nous per­ce­vons tout cela comme nor­mal et même sou­hai­table. Répondre à la vio­lence par la vio­lence semble légi­time et jus­ti­fié. Au lieu de consi­dé­rer la guerre sous toutes ses formes comme une mons­truo­si­té, nous la voyons comme un acte de libé­ra­tion. »

Le prêtre inter­rom­pit sa tirade, réa­li­sant qu’elle n’était qu’une suite de grandes phrases sans uti­li­té. Maryse le dévi­sa­geait, sans doute un peu sur­prise par tant de véhé­mence. Cet homme, qui lui avait paru n’être rien de plus qu’un brave curé disant la messe et rece­vant des confes­sions, se révé­lait comme un type sen­sible aux dou­leurs de ceux qui souf­fraient en menant leur vie dans la cohue du quo­ti­dien.

« Mon père, croyez-vous que tout ceci ait un rap­port avec le péché ori­gi­nel ?

— Cer­tai­ne­ment. Il y a eu une pre­mière erreur, et tout le reste en a décou­lé, comme des domi­nos dont les chutes s’enchaînent. »

Maryse recom­men­ça à plis­ser son front, ce qui sem­blait être chez elle un geste fami­lier lorsqu’elle réflé­chis­sait. Le père Fran­cis n’osa inter­rompre sa concen­tra­tion, et gar­da le silence pen­dant ce temps. Fina­le­ment, la jeune femme reprit :

« Ne croyez-vous pas, mon père, que cette his­toire de péché ori­gi­nel ait été plu­tôt une sorte de coup mon­té pour nous faire sor­tir de notre naï­ve­té ?

— Je ne vous suis pas…

— Si l’on s’en tient sim­ple­ment aux Écri­tures, Adam et Ève vivaient dans la béa­ti­tude dans le jar­din d’Éden.

— Quoi de plus mer­veilleux ?

— Quoi de plus ennuyeux, sur­tout ? Ils ne se ren­daient même pas compte qu’ils étaient au para­dis ! Comme nos enfants, qui ne sont pas conscients de vivre dans l’insouciance tant qu’ils n’ont pas été confron­tés à l’existence et ses tra­cas. Alors, ils réa­lisent le bon­heur dans lequel ils étaient et s’efforcent de retrou­ver cet état. Cer­tains y par­viennent.

— Vous pré­ten­dez donc que le péché ori­gi­nel était indis­pen­sable ?

— C’est ce que je crois, oui, mon père. »

Le prêtre ne savait que répondre. Il com­pre­nait ce que Maryse vou­lait dire, mais cela heur­tait de plein fouet ses convic­tions les plus pro­fondes.

« Tout de même… Ève a déso­béi au com­man­de­ment de Dieu, qui était de ne pas consom­mer le fruit défen­du.

— Bien sûr que non ! Dieu est, paraît-il, tout puis­sant et omni­scient. Croyez-vous qu’il pou­vait igno­rer ce qui se pro­dui­rait lorsqu’il a inter­dit de tou­cher à ce fruit ? C’est comme si vous dites à quelqu’un “fais ce que tu veux, mais sur­tout, tu ne dois pas pres­ser le bou­ton rouge”. Que se pas­se­ra-t-il dès que vous aurez le dos tour­né ?

— Oui… Évi­dem­ment…

— Le péché ori­gi­nel n’en est pas un. J’en suis cer­taine. C’était une rampe de lan­ce­ment vers un être humain vrai­ment libé­ré. Hélas, le che­min est encore long pour par­ve­nir à cet état. »

Le père Fran­cis consi­dé­ra la jeune femme enceinte qui se trou­vait devant lui, et qui était en appa­rence si fra­gile.

« Je ne suis pas inquiet pour votre bébé, Maryse. Avec une mère comme vous, il réa­li­se­ra de grandes choses… »


Commentaire

Bouton rouge — 4 commentaires

  1. Fal­lait pas appuyer ? Ou fal­lait appuyer ?
    Esse que qu’un qu’un peut m’espliquer c’est quoi qui dit, là ?

    Et père Fran­cis, c’est le père du double B de la Maryse ?

    Bon, je retourne à mon opér.. mon apréo… boire.
    Mer­ci d’être pas­sé et ouste !
    Ah merde ! Ya pus de cal­gon. Cal­gon ? Mais non !!!! De glas­sons !

    Il est où le bou­ton que je m’asseois d’ssus. Je vais tout faire péter…
    A boire.

    Non, c’est pas Alain. C’est l’autre.

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