007-BonneEtoileBonne étoile

Il n’avait jamais été totalement bredouille, Bertrand. Ce qu’il entendait par là, c’est qu’il avait toujours eu au moins un numéro, quelque part sur une des grilles. Et même souvent deux. De temps en temps, deux sur la même grille. Une fois par an, environ, il gagnait trois numéros. Ça lui amortissait une ou deux semaines de jeu. Une fois, une seule fois, il avait eu quatre numéros. C’était il y a dix ans, il avait emmené sa femme en week‐end, pour la première fois de leur vie.

Les boules dansaient et carambolaient sur l’écran de la télé. Bertrand, ses grilles à la main, crayon entre les dents, les suivait des yeux, plus par habitude que par espoir. Au début, gagner quelques misères de temps en temps avait entretenu ses rêves. Plus maintenant. Ça faisait trop longtemps, et il ne voulait même plus faire d’estimation des sommes misées et perdues depuis toutes ces années. Sa femme n’était plus là pour lui faire des reproches. Le cancer.

« Qu’est-ce que tu fais, toi, si tu gagnes ? »

Le sujet revenait souvent, au boulot.

« Moi, répondait le magasinier, j’achète un grand terrain en Provence, avec une grande maison.

Ce soir‐là, les deux premiers numéros étaient dans la même grille de Bertrand. Il guettait la troisième boule.

« Et toi, Phiphi ?

— J’arrête de trimer, évidemment ! »

Le troisième était dans la même grille.

Le jeune Guy avait d’autres projets :

« Je me paye une Ferrari. »

La vieille Angèle pensait à ses gosses.

« Je partage tout entre eux, bien sûr. »

Le suivant était aussi dans cette grille. Quatre numéros. Avec qui Bertrand allait‐il partir en week‐end, cette fois ?

« Et toi, Bertrand, tu fais quoi, si tu gagnes ? »

Bertrand n’aimait pas qu’on lui pose cette question. Ce qu’il ferait s’il avait la bonne étoile ? Les autres ne pouvaient pas comprendre.

Et le cinquième ! Cinq numéros ! Ce n’était arrivé qu’à Henri, l’ancien coursier, cinq ans plus tôt. Pourtant, il ne le méritait pas, ce salaud…

Bertrand répondait en général que s’il décrochait le gros lot, il rentrerait dans son pays. Mais c’était ici, son pays. Il ne s’était jamais éloigné. Sauf une seule fois, pendant un week‐end.

Six numéros. Bertrand regardait sa grille, avec les six croix marquées sur les six cases gagnantes. Ses oreilles bourdonnaient, il avait du mal à comprendre. Il posa sa grille et son crayon, sortit faire quelques pas dans la rue, tête levée vers le ciel nocturne… Là‐haut, parmi les étoiles… C’est là qu’il irait s’il gagnait. Il s’inscrirait pour entrer dans le club très fermé des touristes de l’espace.


Commentaire

Bonne étoile — 9 commentaires

  1. Je pense que Bertrand est un gros rêveur car un voyage dans la lune cela vaut 1.1 milliards d’euros, donc à moins qu’il place bien son argent qu’il attende 100 ans avant que les particuliers puisse voyager dans l’espace, et ben, je pense que c’est faisable mais qu’il y a peu de chance. Remarque la chance il en a eu, donc pourquoi pas pour ce rêve.

  2. Dans les étoiles. A la rigueur dans un hotel 5 étoiles, je comprendrais mais dans les étoiles…
    Court texte mais plaisant à lire.
    Merci Claude.

  3. J’ai été déçue par la fin, que je n’ai pas bien comprise à première lecture.
    Tu ne veux pas dire que c’est un extraterrestre qui veut rentrer chez lui, comme E.T. ?
    C’est bien un Français moyen (c’est-à-dire quelqu’un d’unique, avec ses capacités et ses rêves) qui aurait voulu être astronaute mais n’a pas eu la possibilité de l’être ? Un Français moyen qui gagne un jour au loto, et veut devenir touriste de l’espace ?
    Ce doit être une chose possible, puisqu’il y a déjà eu des touristes de l’espace (une dizaine, me semble‐t‐il) qui ont payé entre 20 et 30 millions de dollars chacun. Au loto, je ne pense pas qu’on gagne beaucoup de millions d’euros, mais cela peut arriver s’il y a eu plusieurs tirages sans gagnant ; à Euro Millions, qui a un plus gros “chiffre d’affaires”, il doit y avoir des gagnants à 30 millions d’euros… Donc, matériellement, c’est possible.
    Je crois que ce qui m’a dérangée, c’est la formulation.
    Il a gagné, ton personnage. Il n’est plus dans le conditionnel, il est dans le réel. Donc tu peux supprimer “s’il gagnait” dans ton avant‐dernière phrase.
    Comme ton récit est au passé, tu es obligé (pour évoquer ce qui va se passer) d’utiliser le conditionnel à la place du futur simple, et c’est un peu dommage, parce que c’est moins marquant, moins définitif, on perd la force du futur simple.
    Pour arriver à la chute “C’est là qu’il ira. Il s’inscrira pour faire partie du club très fermé des touristes de l’espace.”, tu ne pourrais pas mettre ton récit au présent ?

  4. Le rêve perpétuel… en fait, il ne s’attend tellement pas à gagner que du coup il ne sait plus quoi faire ! Je trouve que c’est très réaliste… Sinon, la tête dans les étoiles, pas besoin d’aller si haut pour l’avoir… Merci Claude pour cette jolie fin de dimanche !

  5. Rêver d’un impossible rêve.…” C’est “La quête de Brel” que j’entends en lisant ton texte. Et j’ai tellement envie de savoir ce qu’il a dans le crâne ce silencieux Bertrand. Une jolie fin oui et une construction de texte intéressante.
    Merci Claude.

  6. Le rêve possible d’une vie impossible. On peut y mettre ce qu’on veut dans les étoiles de Bertrand. Moi, qui suis un grand amoureux de ma femme, si je l’avais perdue, les étoiles auraient une tournure particulière : la rejoindre là‐haut et partager avec elle la beauté du spectacle…
    Oui, je suis resté très mioche dans ma tête et il suffit que quelqu’un comme toi, Claude, ait le talent de me fournir ce genre de perche pour que je décolle à donfe ! Merci infiniment pour la part de l’imaginaire.
    [ Tiens, Google ne connaît pas le verlan : à ‘donfe’ il supporte pas… même ‘Google’ il supporte pas … ( :oþ ]

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