BonneBonne chère

Fidèle à sa réputation de précision, le professeur Kemfniewicz arriva au dîner pile à l’heure indiquée sur le bristol d’invitation. Ce gueuleton, il le savait, n’était qu’un prétexte. De nombreux journalistes seraient présents, ainsi qu’une quantité significative de ses détracteurs. Et cet aréopage, il n’en doutait pas, était là essentiellement pour s’allier contre lui, le casser, le massacrer et si possible démonter devant témoins et presse sa dernière et tonitruante théorie.

Il faut dire qu’il avait fait fort ! Le professeur reconnaissait que ses conclusions avaient de quoi en rebuter plus d’un, mais il avait placé toute sa carrière sous le signe de la vérité et de la rigueur scientifique. Et si la vérité était écœurante… tant pis. Les âmes sensibles devraient s’y faire, elles n’avaient pas le choix.

Au cours de l’Histoire, bien d’autres savants avaient vu leurs découvertes refusées par les croyances, la religion, les superstitions ou simplement l’habitude. Mais même si cela avait pris du temps et si le sang avait souvent coulé, la sagesse avait évidemment toujours eu le dernier mot. Il en serait de même cette fois-ci.

Le professeur dut se plier au protocole des salutations, des congratulations, des grandes phrases et des sous-entendus. Il détestait ce cérémonial plein d’hypocrisie, qui prenait à rebrousse-poil son honnêteté et sa franchise, mais il n’y avait pas moyen de s’y soustraire. Bien sûr, il aurait pu, en principe, refuser cette invitation. Toutefois, il savait qu’il n’en était pas question. Il aurait certes fort à faire dans le débat qui l’attendait, cependant le retentissement qu’il en obtiendrait était nécessaire à la divulgation de ses découvertes.

Après moult mondanités, l’assemblée fut conviée à passer à table. Le professeur Kemfniewicz eut à peine le temps d’attaquer son assiette de charcuterie qu’il fut attaqué lui aussi, par son plus féroce adversaire, le professeur Belzombes.

« Mon cher confrère, lança l’agresseur, persistez-vous dans vos déclarations ou êtes-vous revenu à la raison ?

— Je persiste, répliqua Kemfniewicz, et je signe. J’affirme que les peuplades guerrières qui se livraient au cannibalisme et dévoraient leurs ennemis avaient raison de le faire, car cela leur permettait de s’approprier leur force et leurs connaissances.

— Vous prétendez sérieusement que manger la chair de quelqu’un permet d’acquérir ses qualités ?

— Certaines d’entre elles, assurément. Mes travaux le prouvent sans ambages.

— C’est ridicule.

— Et dégoûtant, ajouta une jeune femme. »

Il s’agissait du professeur Cournilh, éminente diététicienne reconnue par la Faculté malgré sa précocité.

« Que la pratique soit ou non appétissante n’a rien à voir avec son efficacité. », affirma Kemfniewicz en reprenant une tranche de salami.

« Il n’en est pas moins stupide d’accorder du crédit à une telle superstition, qui n’a plus cours depuis des décennies. »

Les beaux yeux de Cournilh envoyaient des éclairs, toutefois Kemfniewicz garda son calme. Il s’était préparé à de telles attaques.

« Prouvez donc que l’alimentation n’a aucun effet sur le consommateur, ma chère. »

Ce fut Belzombes qui répondit, une belle part de jambon piquée sur sa fourchette.

« Mais évidemment que les protéines, entre autres, passent de la chair mangée à l’organisme de celui qui l’avale. Personne ne le conteste, et notre charmante consœur dont c’est la spécialité ne me contredira pas. Mais imaginer que les caractéristiques physiques, et a fortiori mentales deviennent par là des attributs de celui qui se restaure n’a pas de sens.

— C’est évident », renchérit Cournilh, du saucisson plein l’assiette. « J’ignore pour ma part à quel endroit du corps se situe le siège de ces particularités, mais ce n’est assurément pas dans la chair et les muscles. »

Kemfniewicz grogna de colère devant tant d’obscurantisme. Il enfourna une part d’andouillette et pointa un doigt accusateur vers la jeune femme.

« Lorsque Giordano Bruno, Nicolas Copernic et Galilée ont déclaré que la Terre tournait autour du Soleil, ce sont des gens comme vous qui leur ont intenté des procès, les ont condamnés et parfois exécutés. Et pourtant, qui avait raison, contre toutes les évidences scientifiques de l’époque ?

— La science de ces ères était limitée et incomplète, rugit Belzombes. La nôtre a dépassé ce genre de vue courte. Vos affirmations sont ridicules, Kemfniewicz. »

Le docteur se tenait penché en avant, comme prêt à mordre son interlocuteur. Il planta les dents dans une saucisse comme si elle était Kemfniewicz. Ce dernier se leva, rose de colère, mais il trébucha et tomba à quatre pattes. Sans prendre la peine de se relever, il cria :

« Absurde ! Vous refusez de voir l’évidence !

— Quelle évidence ? »

L’autre était également tombé au sol.

« L’évidence que vos certitudes appartiennent à un autre âge. Il est temps d’avancer ! »

Le professeur Cournilh avait aussi tenté de se mettre debout, mais elle aussi avait chu, et avançait tant bien que mal vers les deux autres, sans se préoccuper de son décolleté bâillant qui en dévoilait un peu trop dans cette position.

« Kemfniewicz, vous êtes aussi sot qu’un gros verrat, affirma-t-elle. Il y a des acquis scientifiques qui ne peuvent plus être sérieusement mis en question. »

Kemfniewicz se traîna tant bien que mal vers elle en poussant une sorte de ronflement. Certains convives tentèrent de le retenir tandis que d’autres, au contraire, se laissèrent aller à terre et observaient l’affrontement avec un plaisir sans équivoque. Mais alors que Kemfniewicz rejoignait Cournilh et tendait déjà la main vers ses appas, Belzombes se jeta sur lui en couinant.

L’un d’eux bouscula la table, et de la cochonnaille qui s’y trouvait tomba au sol. Ceux qui se tenaient encore debout glissèrent sur la graisse répandue et bientôt tous les invités formèrent un amas de chairs informe, grognant et sale, d’où un bras, une jambe ou une patte se détachait parfois, avant d’être à nouveau absorbé par la masse.

C’est lorsque Belzombes et Kemfniewicz se dirigèrent ensemble, queues en tire-bouchon, vers la croupe de Cournilh que les serveurs, qui n’avaient évidemment pas pris part au banquet, intervinrent en remplissant les verres.

« C’est comme si vous prétendiez qu’en mangeant du cheval, on allait se mettre à courir plus vite ! », lança Belzombes en reprenant sa place.

« Ou que l’on deviendrait bon nageur en s’astreignant à un régime de poisson. », renchérit Cournilh.


Commentaire

Bonne chère — 11 commentaires

  1. La morale de cette histoire
    Larirète, larirèète
    La morale de cette histoire
    C’est qu’les hommes sont…
    Hein ?
    Oui, je sais où se trouve la sortie.
    Merci, Claude. 😉

  2. Meuh non ! Tout ça, c’est que de la bêtise. Depuis que je bois du lait et que je mange du bœuf, il ne m’est pas encore pousser des cornes, je crois !
    C’est de pis en pis, ces mibifictions. Tout ce foin pour pas grand chose. Allez ! Je retourne à m’étable d’addiction.

    • T’es un peu vache, quand même ! À t’entendre, on croirait que mes trucs, ça veau pas plus qu’un bol de café olé. T’as qu’à aller ruminer au pré de ta blonde d’Aquitaine, et dis-toi bien que tu as tort, oh !

  3. Brel ne renierait pas cette histoire.

    « Les bourgeois c’est comme des cochons » qu’il disait le Grand Jacques

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