BizarresBizarres beaux-arts

Après quatre années de vie com­mune et sept de mariage, Julian est mort, et je me suis retrou­vée seule au monde, puisque nous n’avions pas d’enfants. En avoir était un pro­jet qui est res­té au fond du trou avec un paquet d’autres. Une plaque de ver­glas, un virage abor­dé trop rapi­de­ment, un véhi­cule en face… il en faut peu pour anéan­tir plu­sieurs exis­tences.

Je n’ai pas traî­né pour débar­ras­ser ses affaires. Je savais que plus j’attendrais, plus ce serait dur, et que plus j’en gar­de­rais, plus je me rap­pel­le­rais sa mort. Alors, une fois les démarches effec­tuées pour la suc­ces­sion, j’ai jeté ou don­né tous ses vête­ments, ses outils de bri­co­leur, tous ses objets per­son­nels, ne conser­vant que quelques sou­ve­nirs tels qu’un bijou, un cha­peau, des pho­tos…

J’avais presque ache­vé cette lourde et lugubre tâche, avec l’impression désa­gréable de fouiller dans les affaires de Julian, lorsque je suis tom­bée sur un docu­ment par­ti­cu­lier. Il s’agissait d’un bail de loca­tion pour un deux-pièces situé à trois rues de chez nous.

Mon mari louait un petit appar­te­ment, et ne m’en a jamais par­lé.

Bien enten­du, je me suis immé­dia­te­ment deman­dé ce qu’il y fai­sait. Et bien enten­du, j’ai ima­gi­né…

Je com­pre­nais brus­que­ment ce qu’était le trous­seau de clés non iden­ti­fiées que j’avais trou­vé dans la boîte à outils. Les jetant dans mon sac, j’ai filé à l’adresse indi­quée sur le bail.

L’appartement était au troi­sième, deux fenêtres don­nant sur une rue ani­mée, une chambre équi­pée d’un cana­pé, un coin cui­sine avec quelques usten­siles, et un salon. Et par­tout, par­tout, sur des éta­gères, contre les murs, sur la petite table, sous les rares meubles… des dizaines de pein­tures. Elles repré­sen­taient essen­tiel­le­ment des pay­sages aux cou­leurs bizarres, mais qui allaient bien ensemble. Il s’en déga­geait une étrange impres­sion de beau­té que je ne m’expliquais pas. Il est vrai que je ne connais pas grand-chose à l’art pic­tu­ral.

Je me moquais bien de piger quoi que ce soit à ces tableaux. Ce que je vou­lais savoir, c’est ce qu’ils fai­saient là, dans l’appart loué par Julian, et sur­tout, je vou­lais savoir ce que Julian fai­sait dans cet appart. Et avec qui.

J’ai déci­dé de prendre les choses dans l’ordre pour com­prendre, et j’ai fait avec mon télé­phone des cli­chés de quelques toiles, que j’ai mon­trées dès le len­de­main à un expert. J’ai vu ses yeux s’agrandir. Quand il m’a deman­dé où je les avais trou­vées, j’ai dit la véri­té. Il a vou­lu savoir si c’était moi qui allais héri­ter. Oui, pour­quoi ? Il a annon­cé qu’il allait sol­li­ci­ter l’avis d’un ou deux confrères avant de me répondre.

Il m’a rap­pe­lé deux jours plus tard, pour voir les œuvres de ses propres yeux. Il est venu le jour même. Ils sont venus, plu­tôt, car ils étaient quatre. Ils se pas­saient les toiles de l’un à l’autre en par­lant dans un jar­gon auquel je ne com­pre­nais rien. Ils exa­mi­naient les pein­tures à la loupe, se foca­li­sant sur un détail insi­gni­fiant comme la forme d’un oiseau dans le ciel ou les teintes d’un plan d’eau.

Fina­le­ment, ils ont posé les tableaux et m’ont décla­ré que mon mari avait été un artiste excep­tion­nel, un génie qui avait créé un nou­veau genre. Les impres­sion­nistes avaient peint non les pay­sages, mais l’impression qu’ils res­sen­taient devant lui. Julian mon­trait ce que le pay­sage lui fai­sait ima­gi­ner. Il avait lan­cé l’imaginisme ! La moindre de ses œuvres valait pro­ba­ble­ment des mil­lions, et il y en avait des cen­taines !

Les semaines qui ont sui­vi res­tent dans mon sou­ve­nir comme un tour­billon. D’autres experts ont été consul­tés. Tous, à part un ou deux, ont été du même avis que les pre­miers. Il y a eu des expo­si­tions, des ver­nis­sages, des signa­tures, des pro­po­si­tions finan­cières, des ventes, des banques, des enca­dre­ments, encore des experts, des chèques, de gros chèques, de très gros chèques, des notaires, des voyages, des gens par­lant des langues com­pli­quées, des avions, des…

J’ai fini par explo­ser. Bur­nout, a annon­cé mon tou­bib comme si c’était une condam­na­tion. J’ai fait annu­ler tous les ren­dez-vous du mois sui­vant et j’ai éteint mon por­table.

Mais pour­quoi diable Julian avait-il fait tout ça ? Pour­quoi avait-il réa­li­sé toutes ces toiles ? Non, ce n’était pas ça, la ques­tion impor­tante. C’était : pour­quoi ne m’en a-t-il jamais par­lé ? La pein­ture le pas­sion­nait, évi­dem­ment, alors, pour­quoi n’y avait-il chez nous aucun livre sur les tech­niques pic­tu­rales ? Pour­quoi ne m’a-t-il jamais pro­po­sé la visite d’un musée ? Com­ment avons-nous pu ne jamais échan­ger quelques mots à pro­pos de l’art ?

Je suis retour­née au deux-pièces et j’ai fouillé par­tout, en vain. C’est chez nous que j’ai trou­vé. Bien des années aupa­ra­vant, il m’avait offert un bou­quin sur la vie de Dali. C’est seule­ment en le repre­nant en mains que j’ai réa­li­sé le sens caché de ce cadeau, que je ne l’avais jamais lu. À l’intérieur, j’ai décou­vert la lettre lais­sée là « au cas où il m’arriverait quelque chose », disait-elle dès le début.

Julian me décla­rait qu’il avait tou­jours été pas­sion­né par la pein­ture, que dès son enfance il avait rêvé d’être un grand peintre. Ses parents l’avaient obli­gé à suivre des études de droit qu’il avait plus ou moins ratées, avant de finir obs­cur employé subal­terne dans un palais de jus­tice. Il per­sis­tait à tenir à son art, tou­te­fois il avait été si répri­mé dans cet élan qu’il n’osait plus en par­ler et pré­fé­rait, même vis-à-vis de moi, avoir une double vie. Il m’expliquait ensuite com­ment effa­cer les toiles afin de pou­voir les revendre ! Pauvre Julian. Il s’était cru artiste man­qué, il avait eu honte de sa pas­sion, et c’était moi, à pré­sent, qui en pro­fi­tais et qui étais deve­nue immen­sé­ment riche grâce à lui. Et grâce à sa mort, en quelque sorte, sinon ses tableaux auraient conti­nué à prendre la pous­sière dans le petit appar­te­ment.

Et puis hier, en allant sur la tombe de Julian, j’y ai trou­vé, en larmes, une femme que j’avais déjà aper­çue aux obsèques. Je ne la connais­sais pas, et j’avais pen­sé qu’il s’agissait d’une de ses col­lègues. Elle était res­tée à l’arrière, pleu­rant beau­coup. Je lui ai deman­dé qui elle était, et elle m’a tout avoué.

Mélis­sa était la maî­tresse de Julian. Ou plu­tôt, c’était son autre femme. Il n’avait jamais pu choi­sir entre nous, et sa double vie n’avait pas pour objet la pein­ture, mais nous. Je réa­li­sais et je com­pre­nais brus­que­ment le pour­quoi de ses nom­breux dépla­ce­ments pro­fes­sion­nels, de ses retards de tant d’autres choses.

Il avait ren­con­tré Mélis­sa après moi. J’ai res­sen­ti une ter­rible pointe de colère en appre­nant qu’elle savait tout de mon exis­tence alors que j’ignorais tout d’elle. Elle avait même admis que j’épouse Julian, para­doxa­le­ment pour ne pas le perdre. Je n’ai pas éprou­vé de jalou­sie, bizar­re­ment. À quoi bon, désor­mais ?

Et la pein­ture, dans tout ça ? Ce n’était aux yeux de Julian qu’une cou­ver­ture. Il était réel­le­ment pas­sion­né par cet art, évi­dem­ment, mais sur­tout il se dou­tait que tôt ou tard, je décou­vri­rais l’appartement qui n’était fina­le­ment qu’une gar­çon­nière, alors il avait pen­sé à ce sub­ter­fuge : faire croire qu’il ne s’en ser­vait que pour peindre.

Ce qu’il n’avait jamais ima­gi­né, c’est que ses toiles auraient tant de valeur.

Alors, j’ai par­ta­gé avec Mélis­sa. Nous avions déjà par­ta­gé l’excès d’amour de Julian de son vivant, nous pou­vions bien par­ta­ger le fruit de son excès de génie après sa mort.


Commentaire

Bizarres beaux-arts — 6 commentaires

  1. Sym­pa cette nou­velle, mais pour­quoi Julian devient-il Julien puis Flo­rian? Tu as vou­lu véri­fier si les lec­teurs suivent bien?

  2. Ah si seule­ment ça pou­vait tou­jours se pas­ser ain­si (le par­tage)… j’ai beau­coup aimé cette nou­velle, simple comme la vie… avec ses sur­prises !

  3. Ah si seule­ment ça pou­vait tou­jours se pas­ser ain­si (la gar­çon­nière)… j’ai beau­coup aimé cette nou­velle, simple comme la vie… avec ses cachot­te­ries !

    Heu… D’avance, mes excuses, Chris­ti­na…

  4. Bon, de Dali au lit, il n’y avait qu’un tableau que Julian a fran­chi.

    Une ques­tion, juste au cas ou : il ne t’en res­te­rait pas une, de toile ?

    Dois-je pré­ci­sé que j’ai aimé la mini-fic­tion ? Oui ?
    Alors :
    Je pré­cise : j’aime.

    Si ce n’est du lard, alors, c’est du pré­ci­sisme.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *