BêteBête comme tes pieds

« Tu es bête comme tes pieds ! » C’était la phrase pré­fé­rée de sa grand-mère. Elle ne le lui disait pas mécham­ment, bien sûr, elle y met­tait au contraire beau­coup de ten­dresse, lorsque Yves fai­sait une sot­tise de petit gar­çon par mal­adresse ou igno­rance. Il avait rete­nu l’expression et il la res­sor­tait volon­tiers, par­fois hors de pro­pos, ce qui amu­sait les adultes. En gran­dis­sant, il avait per­sis­té, sans plus vrai­ment pen­ser à ce qu’elle signi­fiait, et il avait été la risée de l’école. Alors, il l’avait moins pro­non­cée à voix haute, cette décla­ra­tion tran­chée, tout en conti­nuant à l’utiliser en son for inté­rieur. Puis, quelques années plus tard, il avait recom­men­cé à l’exprimer, ayant pas­sé l’âge de subir des raille­ries ou ayant atteint celui où l’on est assez sûr de soi pour se moquer d’elles.

Alors, quand son col­lègue, après trois expli­ca­tions détaillées, n’avait tou­jours pas com­pris com­ment uti­li­ser une fonc­tion par­ti­cu­lière d’un logi­ciel, Yves avait lâché « Tu es bête comme tes pieds ! » L’autre avait sou­ri, et Yves s’était lan­cé dans un qua­trième expo­sé.

Plus tard, alors qu’il ren­trait chez lui en métro, il s’était pas­sé une chose extra­or­di­naire. Yves jetait des coups d’œil plus ou moins dis­crets en direc­tion d’une jolie jeune femme. La rame s’était arrê­tée dans une sta­tion, la fille était par­tie, et Yves l’avait sui­vie. Mais ce n’était pas là qu’il aurait dû des­cendre ! Pour­tant, par­mi le flot des usa­gers, il avait mar­ché à quelques pas der­rière cette per­sonne qui lui était par­fai­te­ment incon­nue, et s’était diri­gé vers la sor­tie en même temps qu’elle. Il s’était retrou­vé à l’extérieur, dans un quar­tier où il n’avait jamais mis les pieds, et il avait conti­nué à suivre cette femme sans même se dis­si­mu­ler, à deux mètres seule­ment. Quand elle avait tour­né à gauche, il avait tour­né à gauche. Quand elle avait pris à droite, il avait pris à droite…

Et quand elle s’était retour­née brus­que­ment et qu’elle l’avait giflé, il était enfin res­té sur place, se frot­tant la joue, tan­dis qu’elle s’éloignait d’un pas rageur et déci­dé.

Pour­quoi avait-il sui­vi cette fille ? Yves avait depuis long­temps trou­vé chaus­sure à son pied. Il était marié et heu­reux en ménage. Bien sûr, il n’était pas indif­fé­rent à la beau­té des femmes, mais jamais il ne s’était per­mis d’emboîter gros­siè­re­ment le pas à l’une d’elles.

Le len­de­main, après avoir fait trois fautes de frappe en tapant un rap­port pro­fes­sion­nel, Yves pes­ta « Je suis bête comme mes pieds. »

Il se leva. Se diri­gea vers les esca­liers. Les déva­la en cou­rant. En face de l’immeuble où il tra­vaillait, sur la place, il y avait un bas­sin déco­ra­tif. Yves s’y ren­dit. Il enjam­ba le rebord et plon­gea ses pieds dans la flotte jusqu’aux genoux. Il avan­ça jusqu’au jet cen­tral. Il y prit une douche. Puis il res­sor­tit de là, retour­na à son poste en patau­geant, s’assit à sa place dans un bruit d’éponge et se mit à dégou­li­ner sous le regard incré­dule de ses col­lègues.

« Qu’est-ce qui m’arrive ? Mais qu’est-ce qui m’arrive ? »

Car Yves était tout à fait cer­tain d’une chose : il n’avait pas eu l’intention d’aller bar­bo­ter dans le bas­sin, pas plus que de suivre cette fille la veille. Pour­tant, il avait fait l’une et l’autre de ces actions stu­pides ! Il se sen­tait deve­nir fou, et en atten­dant il était non seule­ment ridi­cule, ain­si trem­pé jusqu’aux os, mais aus­si en bonne place pour perdre la sienne en étant mis à pied.

Il ren­tra chez lui, en se fai­sant remar­quer dans le métro, prit une douche et s’installa sur son cana­pé pour réflé­chir, pieds nus sur la moquette, comme il aimait le faire, à ce pro­blème qui com­men­çait à lui cas­ser les pieds.

« Par moment, je perds le contrôle de mes dépla­ce­ments. Reste à trou­ver pour­quoi. Y a pas de rai­son que je n’y arrive pas. Je ne suis pas bête comme… »

Il s’interrompit, n’en croyant pas ses neu­rones, et regar­da ses orteils d’un air méfiant. Serait-il pos­sible que… en disant cela… ses pieds le prennent mal ?

Il n’y avait pas de témoins. Il deman­da, dévi­sa­geant ses tarses, méta­tarses et cal­ca­néums :

« Est-ce que c’est vous qui m’avez fait faire ça ? »

Et son pied gauche, dans les poils de la moquette, des­si­na un « OUI » clair et net !

« Vous étiez en colère parce que j’ai dit… j’ai lais­sé entendre que… vous êtes bêtes ?

Pied droit, cette fois.

« OUI »

Il ne leur man­quait même pas la parole.

Yves était au pied du mur et réflé­chit rapi­de­ment. La situa­tion était grave. Il s’était cru maître de son propre corps, tou­te­fois il réa­li­sait brus­que­ment que les choses n’étaient pas aus­si simples. Certes, il s’agissait de ses pieds à lui, cepen­dant ils avaient des reven­di­ca­tions, et les moyens de les impo­ser. Il s’imagina accom­pa­gnant ses enfants à l’école, ou à un ren­dez-vous impor­tant, ou mar­chant au bord de l’eau, condui­sant une voi­ture, fai­sant la queue, mon­tant des esca­liers… et d’un coup, sans pré­ve­nir, ses pieds pren­draient des ini­tia­tives, déci­de­raient au pied levé de se pro­me­ner ailleurs, de tour­ner, d’accélérer, de sau­ter, de…

Yves se retrou­vait pieds et poings liés. Il fal­lait avoir les pieds sur terre et admettre qu’il était pré­fé­rable de céder. Après tout, les reven­di­ca­tions de ses panards, bien qu’ils ne les eussent pas expri­mées, étaient évi­dentes, légi­times et peu contrai­gnantes. Il suf­fi­sait pour Yves de ne plus employer la fameuse petite phrase qui les fâchait de si fâcheuse façon.

Yves pro­mit. Bien sûr, il avait tel­le­ment l’habitude de pro­non­cer la remarque contra­riante qu’il dut se sur­veiller, et qu’il faillit même com­mettre l’irréparable à plu­sieurs reprises. Tou­te­fois il évi­ta le pire et finit par perdre tota­le­ment cette regret­table manie. Son exis­tence s’en trou­va incon­tes­ta­ble­ment amé­lio­rée.

Jusqu’au funeste jour où quelqu’un le com­pli­men­ta sur les roses de son jar­din, et où il répon­dit qu’il avait la main verte…


Commentaire

Bête comme tes pieds — 8 commentaires

  1. Mer­ci Claude, grâce à toi je com­prends bien des choses et je vais mieux contrô­ler mon lan­gage. Si j’avais su, j’aurais arrê­té plus vite de me trai­ter de cruche.

    • Hou la ! Il faut être très pru­dent avec ces trucs, et ne jamais se trai­ter de cruche, ni autre usten­sile, ani­mal ou assi­mi­lé. Les consé­quences pour­raient être graves.

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