BelleBelle perdue

Je l’avais perdu ! Il était à ma portée, je n’avais qu’à le saisir, mais bêtement, j’avais laissé passer ma chance, je l’avais laissé filer à cause d’une stupide hésitation et à présent, il était trop tard, l’occasion était manquée. Je l’avais perdu, j’en aurais pleuré.

Je voulais absolument le retrouver. D’un coup, j’ai eu comme une illumination. Où a-t-on une chance de retrouver ce qui a été perdu ? Aux objets trouvés, évidemment ! Le temps de dénicher l’adresse de ce service, j’ai sauté dans le métro et j’y étais.

Je m’attendais à un endroit poussiéreux et sombre, avec des centaines d’étagères sur lesquelles était posé tout ce qui avait été égaré par des gens et déniché par d’autres, qui avaient eu la délicatesse de les ramener ici. Eh ben, pas du tout. À l’entrée, je suis accueilli par une jeune femme extrêmement jolie. Elle a une abondante chevelure noire, des yeux rieurs, une bouche appétissante, un visage ovale, des mains fines et, détail particulièrement appréciable depuis le comptoir au-dessus duquel je me penche, un décolleté vallonné. Sur sa poitrine, un badge annonce « Rachel, à votre service ».

Elle me demande de nommer et de décrire le plus précisément possible ce que j’avais perdu et le lieu où je pensais l’avoir égaré. Pour ça, pas de problème, je pouvais le faire très exactement.

« C’est un baiser que j’ai perdu. L’occasion d’un baiser.

— Un baiser ? Vous êtes sûr qu’on ne vous l’a pas volé ? Ça arrive fréquemment.

— J’en suis certain. Je me trouvais dans un endroit très romantique, rue de l’espérance, en compagnie d’une demoiselle charmante… enfin, presque aussi charmante que vous, et l’occasion s’est présentée…

— Poursuivez.

— Cette personne me souriait, elle attendait que je l’embrasse, bien sûr, mais j’ai eu une hésitation. Oh, vraiment insignifiante, mais pourtant trop longue.

— Oui. Le timing est primordial, dans ces cas.

— Exactement. Il suffit d’une fraction de seconde, et c’est trop tard.

— Tout à fait. On se croirait aux Jeux olympiques.

— Vous avez tout compris. Toujours est-il que quand je me suis décidé, c’était fini. L’occasion était passée, le baiser perdu.

— Quel dommage !

— Je ne vous le fais pas dire ! Est-ce que quelqu’un l’aurait trouvé et rapporté ici ?

— Je vais regarder ça… »

Rachel se penche vers l’écran d’un ordinateur, ce qui rend encore plus intéressante la vue depuis ma position, et elle se met à pianoter sur le clavier en murmurant.

« Voyons… baiser perdu… occasion manquée… espérance…, romantique… »

Elle fronce les sourcils, puis son visage s’éclaire.

« Vous avez de la chance, votre baiser est ici. »

Je pousse un soupir de soulagement. La jeune fille fait glisser vers moi un formulaire à remplir.

« C’est pour la récupération de ce que vous avez perdu. Ça nous sert surtout pour des statistiques. »

Je prends le stylo que Rachel me tend et je commence à écrire. Nom, prénom, date, nature de l’objet perdu, estimation de sa valeur (là, j’ai hésité), degré de satisfaction… Pour finir, j’appose mon seing en matant ceux de la demoiselle.

Elle récupère le papier, jette un coup d’œil à mon nom et me déclare :

« C’est parfait. À présent, Claude, je vais te rendre ce que tu as perdu. »

Elle fait le tour du comptoir, passe ses bras autour de mon cou et pose ses lèvres sur les miennes, tout en se pressant contre moi.

Des chants d’oiseaux. Mille feux d’artifice. Une aurore boréale. Un lagon aux eaux turquoise. Le parfum du lilas. Un concerto de Tchaïkovski. Le goût d’une noix de coco. Trois mille mètres en chute libre. Un éclat de lune. Le son d’une guitare. La grâce d’un chaton. Un arc-en-ciel en montagne. Le rouge d’une cerise. Une éclipse totale. Une cascade vertigineuse. Une pluie d’étoiles filantes.

C’est fini. Rachel est toujours contre moi, je reprends mon souffle. Je lui demande :

« Pourquoi as-tu fait ça ?

— Je n’en ai aucune idée, c’est pas moi qui décide. Tout cela n’est pas réel, figure-toi. Nous sommes dans une minifiction, la deux centième.

— Je le sais bien, c’est moi qui l’écris.

— Alors, c’est toi qui choisis ce qui se passe. Pourquoi as-tu imaginé cette scène ? Pour rendre jaloux tes lecteurs ?

— Euh… Je préférerais que ce soit mes lectrices, qui soient jalouses. »

Elle pouffe de rire et m’embrasse encore.

Des chants de piafs, etc. Je vais pas copier/coller toute la liste, ce serait lassant…

« Et ta femme, si elle lisait cette histoire ?

— Elle va la lire. Elle les lit toutes.

— Elle va réagir comment, d’après toi ? Tu crois qu’elle sera jalouse ?

— En arrivant à ce passage ? Elle va partir d’un grand éclat de rire, c’est sûr !

— Mais elle va être jalouse ?

— J’espère bien ! On est vachement amoureux, tu sais.

— Alors, pourquoi inventes-tu une telle histoire, où tu roules des patins à une fille comme moi ?

— Je l’ignore totalement. J’ai imaginé ça comme ça, histoire de rigoler. Je voulais faire un truc spécial pour la numéro deux cent.

— Pour être spécial, c’est réussi ! Toi qui répètes tout le temps que tout écrit est un peu autobiographique…

— Faut pas prendre cette affirmation au pied de la lettre.

— Mais tu vas rattraper le coup comment, avec ta femme ?

— Ceci, comme dirait un grand romancier mort depuis belle lurette, est une autre histoire… »

Je souris à Rachel, je m’éloigne et je sors du bureau. Dehors, le ciel est bleu, l’air vif, les oiseaux chantent. J’ai hâte de rentrer chez moi écrire l’autre histoire, et toutes celles qui suivront.

Et de retrouver la muse qui chaque jour m’amuse…


Commentaire

Belle perdue — 12 commentaires

  1. Merci à « la muse qui chaque jour t’amuse » et t’a conduit à ces deux-cents sans trop de sang
    On s’en lasse pas.
    Ça sent les trois-cents.

  2. On l’espère tous, lire ces 100 suivantes, si l’on est encore là pour le faire. J’espère que ce n’est pas une fausse promesse. Amicalement

  3. Merci Claude pour ce petit moment de poésie. Bravo à toi, tu nous enchantes chaque samedi matin. Continue, nous serons là pour les suivantes.

  4. Joyeux samediversaire à la mini(fiction) nouvelle !
    Et je lève mon verre aux suivantes !
    (tu pourras me filer le 06 de Rachel, quand tu auras un moment, sans te commander ? Merci d’avance, je te le rendrai au… deuxcentuple)

  5. Bon, je vois que ton imagination déborde et que tu passes allègrement les 200 en bonne compagnie.
    Qu’en sera-t-il à la 300eme ?
    Juste une remarque : pourquoi Rachel et pas Maurice, par exemple ?

    Bisous retrouvé.

    • Pour la 300e, je n’y ai pas encore pensé. J’ai deux ans devant moi.
      Quant au prénom, j’ai en effet longuement hésité entre Rachel et Maurice. Finalement, Rachel m’a semblé plus adéquat pour faire passer au lecteur le message de désir dont je comptais charger mon personnage. Tu aurais préféré Maurice ?

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