107-BeaucoupPassionnémentBeaucoup, passionnément…

Le patient dont le docteur Brisette allait devoir s’occuper était un cas un peu particulier. Il ne s’était pas présenté à la consultation de son plein gré, mais amené par la police, qui le considérait comme potentiellement dangereux pour l’ordre public. Pourtant, ce type avait l’air tranquille.

« Bonjour, docteur, dit-il poliment.

— Bonjour monsieur. Pouvez-vous me décrire précisément votre souffrance ?

— Je ne souffre nullement. Les flics ont juste dit que je suis anormal parce que je suis amoureux de ma femme.

— Ça semble en effet plutôt inoffensif. Vous êtes mariés depuis longtemps ?

— Presque trente ans.

— Aïe !

— C’est grave ?

— Encore amoureux après tout ce temps… c’est suspect, au minimum. »

Pour se donner une contenance, le toubib saisit d’une main un crayon sur son bureau et en mâchonna le bout. Il faisait toujours ça quand il ne savait pas comment aborder un cas complexe.

« Vous avez des enfants ?

— Deux. Mais ils sont grands, ils font leur vie. Ma femme et moi nous sommes retrouvés entre nous. Comme de jeunes mariés, si vous voyez ce que je veux dire.

— Vous voulez dire que… vous avez toujours des relations sexuelles ?

— Oui, bien sûr. C’est aussi un formidable moyen d’échange et de communication, dans un couple. Vous ne trouvez pas ?

— Un moyen de… communication ? »

Le praticien voulut émettre un sifflement, mais n’y parvint pas, car il était bouche bée, les yeux écarquillés et les sourcils arqués jusqu’à la racine des cheveux. Il se contenta de hocher la tête. Il avait vu bien des cas dans sa carrière, mais celui-là…

« Il vous arrive de faire des rêves érotiques, comme tout le monde ?

— Oui, assez régulièrement.

— Là, vos fantasmes les plus cachés s’expriment sans doute librement ?

— Évidemment. Je me vois en train de…

— Les détails sont sans importance. Les femmes dont vous rêvez sont certainement très différentes de votre épouse ?

— Mais… Docteur… C’est de mon épouse que je rêve. »

Le toubib reposa son crayon mâché et se leva pour faire quelques pas. Il avait fallu que ça tombe sur lui ! Bien sûr, la police avait bien fait de ne pas laisser ce type en liberté. Il reprit…

« Il vous arrive malgré tout d’apprécier la beauté d’une autre femme ?

— Bien sûr. Je n’ai pas les yeux dans la poche, quand même.

— Bien. Pouvez-vous me raconter la dernière fois où cela vous est arrivé ? »

Le docteur Brisette se sentait rassuré. Il avait trouvé une faille dans la cuirasse de ce timbré. Il se rassit.

« Ça remonte à la semaine dernière. Nous étions invités à une crémaillère chez des amis. Un des convives est arrivé avec une jeune femme vraiment charmante.

— Racontez-moi.

— Elle avait une trentaine d’années, blonde, les yeux verts, un sourire lumineux, la silhouette élancée… Les hommes présents n’étaient pas indifférents. Le hasard a voulu qu’elle soit assise à ma gauche, lorsque nous sommes passés à table.

— Ah ! Vous avez joué du coude, pendant le repas ?

— Bien sûr ! Et aussi du pied, sous la table. Avec ma femme, évidemment. Elle était à ma droite. »

Le toubib reprit son crayon, le mordit trop fort et le cassa. Il jeta les morceaux, cracha quelques miettes de bois, et se rabattit sur un stylo en plastique, sans doute plus résistant.

« Cette personne était donc moins attirante que votre conjointe ?

— Objectivement, elle était bien plus jolie, ma femme n’est plus du dernier printemps. Mais à mes yeux, aucune ne peut rivaliser avec l’élue de mon cœur.

— Êtes-vous conscient qu’être aussi épris de son épouse après tant d’années est une anomalie qui frise l’infirmité ? Une telle attitude est socialement inadaptée. Comment vous comportez-vous lorsque vous vous trouvez avec d’autres hommes parlant de leurs femmes ?

— J’évite généralement ce genre de situation. Je me sens gêné.

— Vous voyez : vous êtes inadapté. La pathologie dont vous souffrez tend à vous isoler de vos semblables. À moins que vous ne les considériez pas comme vos semblables ?

— Pas tout à fait, en effet. Ou plutôt, je me sens différent d’eux. »

Le médecin jubilait de contentement. Son analyse était juste.

« Vous vous sentez… supérieur à eux ? »

Le malade hésita, puis avoua.

« Ce n’est pas une question de hiérarchie. C’est juste que… j’ai la chance d’être heureux avec ma femme, alors que les autres ont oublié ce sentiment depuis longtemps.

— Et alors ? C’est pour cela que vous évitez les autres !

— Je ne les évite pas. Simplement, il y a certaines attitudes que je ne comprends pas, car j’ai la chance de vivre dans le bonheur. Pas eux.

— Je ne vous suis pas.

— C’est pourtant simple, docteur. Ma femme est une complice de chaque instant. Quand je suis fatigué ou découragé, je pense à elle et je me sens mieux. Parce que je sais qu’elle compte sur moi dans la vie, alors ça me donne une excellente raison de continuer à avancer malgré les difficultés. Si elle n’était pas là, je n’aurais pas cette aide continuelle, ce marchepied qui me fait accéder à l’étape suivante. Mon épouse me donne de la force juste en étant là, en m’accompagnant, en me souriant, en me faisant confiance. La confiance est l’ingrédient indispensable à l’amour. Après toutes ces années, je connais ses qualités, et je sais pourquoi je suis amoureux. Au début, je l’ignorais. J’étais sous le charme, mais je confondais avec le désir.

— Vous lui dites toutes ces choses, à votre femme ?

— Évidemment. Au moins une fois par jour, je lui dis merci.

— Merci de quoi ?

— Merci d’être là, dans ma vie, de compter sur moi, de m’aider par sa présence. Je lui dois une grande partie de ce que je suis. Elle me fournit l’énergie dont j’ai besoin. »

Le docteur Brisette prit un papier à en-tête sur son bureau et commença à rédiger des ordres.

« Vous imaginez ce que serait la vie si tout le monde était comme vous ? Si l’on passait notre temps à roucouler et à regarder ensemble dans la même direction au lieu de trimer et de s’efforcer d’être plus productif ? Vous croyez qu’on n’a que ça à faire, conter fleurette et vivre sur un petit nuage ? C’est pas ça qui va faire sortir le pays de la crise et des problèmes économiques ! Votre comportement inadéquat en société fait de vous un homme extrêmement dangereux, car vous pourriez répandre ces idées et contaminer d’autres personnes, notamment des jeunes. Je ne peux pas vous laisser rentrer chez vous tranquillement, que vous le compreniez ou non.

— Vous voulez dire que je vais devoir être hospitalisé ?

— Je crains que ce soit pire que ça. Vous devez être interné.

— Interné ? C’est si grave, docteur ?

— Malheureusement, oui. Vous êtes fou, mon pauvre monsieur. Amoureux fou. Et ça, à votre âge, ça ne pardonne pas, et c’est incurable… »


Commentaire

Beaucoup, passionnément… — 12 commentaires

  1. Ben, voilà de la concurrence à un psy parmi mes connaissances.
    Très bonne idée et bien traitée.

    Bien sûr, je préfère mon psy à moi, na !
    Non mais !
    J’y crois pas !

    Y en a un que je vais faire interner, moi, et vite fait, en plus.

    Bisous baveux quand même.

    Alain.

    • Même pas vrai ! C’est mon toubib à moi qui est le plus fort.
      Puis d’abord, ton psy, c’est rien qu’un dingue.

      • Ah oui ! Tu sais quoi ? Ton psy il devrait aller en voir un ! d’abord ! même que ! et puis après ! alors !
        Et le mien, il enferme pas les gens, moi, môssieur !
        Et c’est pas une balance, lui ! Sur la vie d’ma mère, ouech ouech !

        Non, mais. C’est qu’il va finir par m’énerver, l’autre, là, le Claude.

        Bisous

        Alain.

  2. t’façon les psy s’ils font psy c’est qu’ils ont psyché partout…
    Ceci dit, comment t’as compris ? A 10 ans près c’est ma vie que tu racontes… et vice et versa ! Merci pour ce mémorandum !

    • Je ne peux que répépter, moi aussi, ce que j’ai dit à Christina.
      En fait, ce n’est pas tout à fait une minifiction, parce que ce n’est pas tout à fait de la fiction.

  3. C’est pas faute de t’avoir dit et répété que t’étais un grand malade !
    Eh ben voilà, maintenant, on en a la preuve.
    Embarquez-moi ça !

    (merci pour ce bien beau retour hebdomadaire 🙂 )

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