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Loïc se tenait debout devant la fenêtre. Comme il le faisait fréquemment, il regardait les avions qui décollaient de l’aéroport, à quelques kilomètres à vol d’oiseau. Il aimait les voir s’élever et s’éloigner, comme autant d’appels au voyage.

« Où vont les enfants ? », demanda-t-il abruptement.

Camille le dévisagea. Ils avaient trois enfants, ou plutôt ils avaient eu trois enfants. Bien sûr, ils les avaient toujours, mais… plus comme avant. Voilà belle lurette qu’ils n’étaient plus des enfants, et ils avaient quitté le nid familial depuis aussi longtemps.

Grégory, l’aîné, était parti depuis douze ans. Il travaillait dans l’aéronautique et vivait au Brésil avec son épouse et leurs deux gosses. Maelys, la cadette, avait pris son envol deux années plus tard. Mariée à un journaliste canadien, elle était installée à Montréal et avait trois petits. La benjamine, Mélissa, était depuis neuf ans à Sydney avec son compagnon australien. Elle était enceinte du second.

Avec un tel éclatement géographique, Loïc et Camille ne voyaient pas souvent leurs enfants et petits-enfants. La dernière fois que la famille avait été réunie, ils n’étaient pas encore grands parents, et cela leur manquait terriblement, même si Internet leur permettait de garder un contact régulier avec « les jeunes », comme ils disaient.

Mais tout cela n’expliquait pas l’étrange question de Loïc.

« Comment ça, où ils vont ? Tu me demandes ça comme s’ils avaient encore quinze ans et que tu t’inquiétais de savoir où ils sortent, et avec qui. »

Toujours devant sa fenêtre, Loïc sourit. Il avait suivi le fil de ses pensées jusqu’à exprimer cette interrogation inattendue, et il admettait que cela ne devait pas être très clair pour Camille.

« Je veux dire, reprit-il, où vont les enfants lorsqu’ils quittent leurs parents ? »

Camille écarquilla les yeux. Mais qu’avait-il donc ce soir ? Au loin, un autre avion prit son envol. Loïc réalisa que cette formulation n’était pas plus limpide que la première, et il se resaisit.

« Les gosses, lorsqu’ils sont assez grands, quittent leurs parents.

— Jusque-là, je te suis.

— Où vont-ils donc ? Tu vas me répondre que Grégory est au Brésil, Maelys au Canada et Mélissa en Australie. Ce n’est pas ça que je veux dire. Tous ces enfants qui prennent leur envol, tu te rends compte de la foule qu’ils représentent ? Des millions, des dizaines de millions de jeunes. Des centaines, même. Ils ne peuvent pas disparaître ainsi, ils sont trop nombreux ! »

Camille eut pendant une seconde la vision d’une île immense sur laquelle étaient exilés des hordes de mômes pleurnicheurs, morve au nez et doudou à la main. Mais ça ne collait pas. C’était plutôt les parents qui se retrouvaient comme isolés après le départ de leurs rejetons. Elle connaissait Loïc par cœur et savait que s’il posait une telle question de cette façon, c’est qu’il y avait déjà réfléchi. Ce qu’il cherchait, c’était un moyen d’exposer la réponse qui trottait dans sa tête.

« Alors, où vont-ils, d’après toi ? », demanda Camille.

Loïc se détourna le temps de voir décoller un autre appareil.

« Ils ne vont nulle part. », déclara-t-il enfin.

C’était bien la peine, soupira Camille en elle-même. Pour connaître le fin mot de l’histoire et le fin fond de l’idée de Loïc, elle avait deux solutions. La première était de le cuisiner en posant des questions. Mais elle savait que si elle s’y prenait ainsi, il la baladerait pendant un bon moment. Il s’y entendait, pour la faire mijoter, et parfois elle jouait le jeu. Mais ce jour-là, Camille n’avait pas envie que ça dure. Elle eut donc recours à la deuxième solution, l’arme féminine absolue pour faire parler son homme : elle ne demanda plus rien.

Loïc, les mains croisées derrière le dos, se dandinait devant la fenêtre. Il attendait.

Camille aussi.

Il résista le temps que trois avions décollent.

« Tu ne veux pas connaître la réponse, craqua-t-il ?

— Tu me l’as donnée : ils ne vont nulle part.

— C’est idiot.

— C’est toi qui l’as dit. »

Il sourit sans se détourner de la fenêtre. Elle l’avait coincé. Il se faisait toujours avoir. Pourtant, après quarante années de mariage, il aurait dû la connaître aussi bien qu’elle le connaissait, mais elle parvenait invariablement à avoir un temps d’avance. Il capitula.

« Ils ne partent dans aucun lieu précis. C’est là qu’ils vont. »

Du menton, il pointait la direction des appareils qui s’élevaient bruyamment à l’assaut des nuages.

« À l’aéroport, questionna Camille ?

— Non, dans les avions. Je suis sûr qu’ils se cachent dans les avions, tous ces gosses, et qu’ils passent et repassent au-dessus des têtes des parents abandonnés au sol, trop vieux pour être utiles. De là-haut, les enfants observent le monde et narguent ceux qui sont restés à terre. Pourquoi crois-tu que je passe une bonne partie de mon temps ici ? Par ma fenêtre, je vois sans arrêt passer des avions : ça en fait, des enfants qui vont et qui viennent. Je cherche à apercevoir les nôtres, dans le tas, par les hublots. »

Il se tut. Camille ressentait l’émotion de son époux.

« Ils te manquent tant que ça ? »

Il approuva de la tête sans prononcer un mot.

« À moi aussi. », ajouta-t-elle.

Elle vint se placer à côté de Loïc, lui prit la main, et ils restèrent ainsi un long moment, à regarder s’éloigner les avions pleins d’enfants.


Commentaire

Avions — 19 commentaires

  1. L’espoir de leur bonheur peut aider.
    Collodi les imaginait partir pour un temps à l’Île des Plaisirs.
    Un autre, dit “le Grand”, mit à sac et à genoux la moitié du monde (on ignorait encore l’autre), juste pour montrer qu’il en avait.
    Ceux qui sont restés vers leurs parents, on n’en parle pas. L’éloignement des générations, pour un temps, sembles l’un des lots de notre humaine condition, comme pour de multiples espèces.
    Merci pour le spleen ;o)

  2. On peut aussi être fière, même avec une grosse boule dans le cœur, de savoir que nous avons bien fait notre travail d’éducateur puisque nos enfants tiennent debout et heureux sans nous. Maigre consolation, je te l’accorde. Je connais.

  3. Tu m’as presque fait venir la larme à l’œil !
    Sinon, question annexe, je me demande bien en réalité combien il y a en moyenne de personnes dans les airs… Pas qui s’envoient en l’air, non, mais qui sont dans un avion en vol. Des centaines de milliers, des millions?

    • Intéressante question. J’ai un peu cherché, et j’ai trouvé que chaque jour, 80.000 avions sont en vol. Comme il y a 86.400 seconde par 24 heures, ça fait donc en gros un atterrissage et un décollage par seconde. Combien de passagers dans chacun d’eux ? Je ne sais pas? Ce site va sans doute satisfaire une partie de ta curiosité.
      Quant aux nombre de gens qui s’envoient en l’air… je chercherai plus tard.

  4. J’apprends plein de choses ce matin… que pour faire parler son homme il suffit de se taire… donc, si je parle il va enfin se taire ?
    Sinon, moi aussi la larme à l’oeil, Merci : joli samedi !
    Et à part ça, je suis très reconnaissante d’avoir su bien profiter de mes enfants tant qu’ils étaient là. Puis ils ont disparu dans le fossé des générations et au bout du compte je suis en train de faire la connaissance de chouettes adultes… qui, comme leur père et leur mère, ont certainement gardé un petit enfant en eux.

  5. Eh oui, encore un sale coup du Breton Kerosen!

    (Désolé, mais je suis un vieil enfant qui a pris l’avion. Et ne me demandez pas où je vais!)

    • Le Breton Kerosen ? Je ne le connais pas, celui-là. Est-ce le héros d’une légende locale ? (La Bretagne en est si riche !)
      Ou alors, avec le peu de breton que j’ai retenu… ker, c’est la maison. Serait-ce la maison du zen ? 🙂

      • Le “hameau” du zen serait alors plus conforme. La maison, c’est “ti”, que d’aucuns orthographient snobement avec un y.

  6. Très réussie, cette nouvelle !
    Je vais peut-être finir par avoir une idée de la façon dont germent tes minifictions, toujours différentes et renouvelées… tu dois avoir une qualité d’écoute assez pointue, comme une antenne très fine qui capterait les moindres murmures ! Un mot inattendu, un lapsus que tu entends ou que tu lis, et hop, c’est parti, ton imagination brode autour et tu restitues l’émotion originelle. Travail d’artiste !

    • C’est à peu près ça, à quelques détails près :
      * Je ne suis pas un artiste, seulement un réfugié qui fuit les conditions d’existence dans la vraie vie. (Tiens, ça aussi, ça pourrait faire une histoire…)
      * Je n’ai pas une grande qualité d’écoute, car dès qu’une remarque accroche ma réflexion, je pars dans des divagations et je court-circuite la suite.
      * Je n’ai pas une antenne très fine, mais une parabole grande comme un plat à Paella.
      Merci pour ta phrase sur les avions, Marie-Jeanne. Continue à les regarder depuis tes fenêtres. Bises.

  7. Je profite que tu sois absent (moi aussi j’ai des antennes en plat à pizza — niark niark !) pour déposer un tout petit mot après cette lecturémotion/frisson.
    Que voici :

    À moi aussi.

  8. Cette minifiction m’a projetée en arrière de 35 ans. Moi aussi je me suis envolée loin de chez mes parents.
    Et quelques années plus tard j’étais de retour en compagnie d’un fils. Ils m’ont accueillie a bras ouverts. On ne sait jamais ce que la vie nous réserve, enfants comme parents. Le principal c’est le sentiment de savoir qu’on sera toujours la bienvenue. Merci Claude, ton histoire a ravivé des souvenirs, bonne continuation.

    • J’avais l’intention, dans l’histoire, de rappeler à Camille et Loïc qu’eux aussi ont été des enfants sur le départ, et puis je n’en ai rien fait. Je ne sais pas pourquoi.

  9. Je t’écris depuis l’avion où tout un tas de gosses chahutent : c’est infernal. Ou paradisiaque suivant l’angle que l’on prend.

    Je confirme : ils sont tous là. On cherche des nounous, si quelqu’un en connait de dispo…

    Bises, il faut que j’aille voir pourquoi il y en a un qui pleure.

  10. C’est exactement la réflexion que je me fais quand je regarde les photos de mes enfants petits.. Où sont-ils passés… ? Un sentiment étrange. Comme un temps arrêté un instant sur l’image niant le devenu.
    L’émotion est bien là fugace ou tenace.
    Merci Claude 😉

  11. Salut Claude,
    Ça fait longtemps!… C’est toi qui as écrit cette nouvelle?
    Tu peux imaginer à quel point cela peut évidemment me toucher… Je n’en suis pas encore là certes mais ça a commencé, Thomas vient de revenir à la fin de ses études pour son stage de fin d’études et encore j’ai de la chance car il revient vers nous pour le faire…
    J’espère qu’on aura longtemps la capacité de voyager.…
    Bcp d’émotion dans ce texte et de non dits aussi… Comme une des lectrices, j’ai aimé la complicité entre les deux après tant d’années de vie de couple, et les petits “secrets” sur leur façon de communiquer… Intéressant..
    C’est marrant, je ne lis pas tout ce que tu m’envoies mais là celui là je l’ai senti…
    Merci à toi…

    • C’est vrai que Thierry et toi faites partie de ces enfants qui sont partis au loin, très loin. Juste retour des choses : Thomas risque de te faire le même coup !
      Tu as lu Le vendeur de rêves ? Il traite un peu du même sujet, les enfants, mais d’une tout autre façon.

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