Autopsie"Autopsie

Atroce, cette fille. Désormais répugnante.

Elle est élancée, la poitrine ferme, avec des seins de belle taille sans être trop gros, et même quand elle est allongée comme en ce moment, ils se tiennent droits et fiers. Elle a un fessier rond, large comme deux mains d’homme, pas plus. Des cheveux châtains épais, qui lui arrivent aux omoplates. Elle a, sans maquillage, une bouche rouge qui paraît faite pour être croquée. Ses yeux, qui hésitent entre le bleu clair et le vert émeraude, ont lancé jusqu’au bout des éclairs de malice et de vie pétillante. Ses hanches, ses épaules, ses cuisses semblent tracées au compas. Ses doigts longs, fins et blancs sont à l’évidence des outils parfaits pour la caresse. Sa démarche, quand elle marchait, était souple, ondulante, dansante. Les regards des hommes étaient attirés par sa silhouette comme une mouche à merde par une bouse, leurs mains en frémissaient, et le reste devait en frétiller d’impatience.

Cette fille s’appelle Déborah. Elle est au sol, elle s’agite convulsivement en râlant et gargouillant, tandis que du sang sort à gros jets de l’ouverture que j’ai pratiquée dans sa gorge au moyen d’un couteau de cuisine.

Elle est en train de mourir, il n’y en a plus que pour quelques instants. En attendant, j’allume une clope et je fais quelques pas pour tuer aussi le temps.

J’ai connu Déborah en faisant un stage en entreprise. Formation professionnelle pour adultes, gestion et management. J’ai atterri dans une boîte qui importait des fringues de Chine, où elle bossait comme réceptionniste. Évidemment, ça faisait bien dans l’entrée, une belle plante comme ça. Elle cherchait une piaule moins chère et moins éloignée du centre que celle qu’elle occupait, et moi, je voulais m’établir dans cette région. Alors, ça s’est fait tout seul, on s’est mises en colocation.

Et le défilé a commencé. Des mecs, des mecs, des mecs. Je n’en avais jamais vu autant en même temps. Et pas des moches, vous pouvez me croire. Faut lui reconnaître quelque chose, à Déborah, elle a bon goût. Elle avait, je veux dire. Elle gigote encore un peu, mais on en voit le bout. Chaque soir, elle ramenait un beau gosse à l’appart, et rarement deux fois le même. Occasionnellement, il y en avait plusieurs le même jour, qui faisaient la queue. De temps en temps, en me démerdant, je parvenais à en attraper un qui s’impatientait et qui avait trop le feu pour attendre son tour. Alors, j’avais droit à quelque chose. J’avais l’impression d’être un magazine dans une salle d’attente. Le gars me feuilletait, et quand c’était enfin à lui, il me reposait sur la table basse pour suivre la dentiste…

Et quand elle ne ramenait pas d’hommes à la maison, Déborah parlait d’hommes. De ceux qu’elle avait eus, de ceux qu’elle voulait avoir, de ceux qu’elle n’avait pas eus (pas nombreux, ceux-là)… Attention, je précise qu’elle n’était pas ce que les toubibs appellent une nymphomane. Rien à voir. Chez elle, ce n’était pas maladif, ce n’était pas un besoin compulsif de se faire un maximum de garçons, tout en restant définitivement insatisfaite. Non, c’était juste qu’elle aimait ça, et comme le hasard fait parfois bien les choses, elle avait le physique qui allait avec ses envies.

Vous comprenez que ça m’a vite gavée !

Je n’ai pas eu beaucoup de difficultés pour attirer Déborah dans ce vieil entrepôt. Je lui ai dit que c’était pour faire de l’exploration urbaine. De l’urbex, disent les initiés. Elle a marché de suite, excitée comme une pucelle à son premier bal.

Une fois sur place, elle s’est pas méfiée, évidemment. Ça faisait presque un an qu’on était copines. Je suis passée derrière elle, j’ai sorti le gros couteau de cuisine de mon sac, et crac. Poisseux de sang, les cheveux fins. Voilés de vide, les beaux yeux. Pétés à force de griffer le sol, les ongles manucurés.

Je lui colle un grand coup de pied dans son petit cul qui aimantait encore les mecs il y a une heure, puis je déballe mon matos, pinces, scie, lames, écarteur, ciseaux, et je me mets à l’ouvrage tant qu’elle est chaude.

Ben oui, vous avez cru quoi ? Que je l’ai égorgée juste pour me venger, comme une salope jalouse de la voisine mieux fichue qu’elle ? J’ai plus d’ambition, mon objectif est scientifique.

Parce que pour plaire aux hommes avec autant de rendement, il faut avoir un truc spécial, et Déborah l’avait. Seulement, je sais pas ce que c’est, elle n’a jamais voulu me le dire. C’est pourtant pas faute de l’avoir cuisinée pour lui faire cracher le morceau, mais rien à faire. Ce truc spécial, c’est pas extérieur. On était colocs, je l’ai vue à poil des douzaines de fois. C’est vrai qu’elle avait un corps magnifique, cependant j’en connais d’autres pas mal non plus, et elles n’attirent pas le matou avec une telle efficacité. Donc, c’est intérieur. Un organe particulier, une glande, un machin qui sécrète des hormones…

Je suis bien décidée à trouver ce que c’est. Je la mets à poil et je découpe. D’abord, une longue incision de la base du cou jusqu’à ce mont de Vénus que tant d’alpinistes ont gravi. Puis une autre, juste sous ses seins qui se dégonflent enfin et deviennent flasques. Je soulève la peau. Je tranche quelques tendons, j’écarte des muscles. Entre deux côtes, il y a le cœur. Évidemment, je commence par lui. Je l’extrais de la cage thoracique en taillant la tuyauterie, je l’examine, il n’a rien de spécial. Ce n’est pas là que ça se trouve. Rien non plus dans le foie, l’estomac, ni les poumons.

Que je suis bête ! Ça doit se situer dans son bas-ventre, dans ses parties sexuelles, bien sûr ! Je fends son utérus en mode césarienne, je fouille, je…

La porte de l’entrepôt s’ouvre. La lumière crue d’une puissante torche m’éblouit. Je tente de m’éloigner, je glisse dans le sang, je trébuche, des mains me saisissent.

« Vous aviez raison, madame, des gens se sont introduits ici, merci de nous avoir appelés. »

Il y a un cri de femme. Les flics qui me tiennent regardent au sol. Il y a Déborah, en pièces détachées. Laissez-moi finir. Elle est morte, de toute façon ! C’est trop tard pour elle, alors laissez-moi terminer mon autopsie, j’ai tant envie de savoir ce qu’elle avait en plus. Lâchez-moi, bande d’imbéciles…


Commentaire

Autopsie — 4 commentaires

  1. C’était sans doute dans le dos, comme pour les poupées, qu’il fallait chercher le sex-à-piles.

    Nouvelle glaçante. Brrr…

  2. As-tu lu “Le Jour des corneilles” ?
    J ai oublié le nom de l auteur, je sais juste que c est un Canadien.
    C est beaucoup plus développé mais il y a un trouble du même ordre…

    • Non, je ne l’ai pas lu. Je ne suis pas du tout amateur de polars. Je ne sais pas pourquoi j’ai écrit cette histoire sanglante, elle s’est imposée à moi, mais c’est pas mon truc.

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