093-AspiratorAspirator

Ça fait trente-deux ans que je nettoie les saletés des autres. Je dis pas ça pour me plaindre, hein. J’ai ramassé des tonnes de merde dans ma vie, et contre les odeurs, je suis devenue aussi blindée qu’un panzer. Si je vous parle de ça, c’est pour que vous compreniez bien qu’avec un CV comme ça, j’en ai vu des vertes, des mûres et des blettes.

Parmi les patrons, j’ai eu ma dose de timbrés, croyez-moi. J’avais pas cinq ans de métier que j’ai connu madame Ténécal qui ne bouffait que des aubergines en tranches. Passe encore, mais elle en voulait quatre-vingt-trois par repas, pas une de plus, pas une de moins. Parce que c’était l’âge où était mort son père. Elle avait plus toute sa tête, mais il lui en restait toujours assez pour recompter dans son assiette comme si c’était un livre de banque. Et quand je me gourais… gare !

Quelques années après, j’ai bossé pour la famille Dauglé. Monsieur, cadre supérieur, la quarantaine, madame un peu plus jeune, belle plante qui faisait des aquarelles, deux gosses adorables… Mais tous les soirs, à dix-neuf heures pétantes, quoi qu’il arrive, ils allumaient de l’encens qui fumait comme une locomotive, ils se mettaient à plat ventre tournés vers l’ouest, même les enfants, et ils récitaient des choses dans une langue qui pouvait être de l’indien ou de l’esquimau, pour ce que j’en sais.

J’ai été chez les Hugaut, deux nouveaux retraités. Leur truc à eux, c’était le bio. Ils créchaient à côté d’une rivière, et ils voulaient rien avaler qui sortait pas de cette flotte. Poissons, grenouilles, cresson… du naturel, qu’ils disaient. À cause de ça, ils avaient davantage de boutons qu’un clavier d’ordinateur. Même sur les fesses.

Mais ce que j’ai vu dans la maison Michaud, c’était encore de l’inédit. Madame Michaud a une dizaine d’années de plus que moi. Monsieur Michaud est mort depuis un an ou deux.

Le premier jour, elle m’a tout montré de mon boulot, en commençant par les chambres, le grenier, la salle d’eau, la cuisine, la bibliothèque, les placards, les recoins… et le grand salon qui sert aussi pour manger, tout en dernier. Ça m’a étonnée, parce que les patrons font toujours visiter cette pièce en premier. C’est la plus vaste, celle où ils sont le plus souvent, celle où ils reçoivent, celle où tout ce qui est important se passe… Alors, ils me donnent en premier les consignes rapport à cet endroit. Mais là, c’était en dernier. Je me suis dit que c’était pour que ça me reste bien dans la tête, des fois que j’aurais des courants d’air entre les oreilles.

Ce salon, il est immense, vachement plus que tous ceux que j’ai balayés dans ma carrière. Il y a une table en bois sombre au milieu, lourde comme un wagon postal, un bahut, également en bois sombre, tout en longueur qu’on dirait le peloton du tour de France, six chaises, quelques tableaux de trucs religieux ou de paysages de campagne aussi chiants qu’un film en VO, et c’est tout.

Non, c’est pas tout. Sur le bahut, il y a les pots.

C’est moi qui les appelle comme ça. En vrai, c’est des urnes, et c’est ça que j’avais encore jamais vu. J’étais jamais tombée sur des urnophiles !

Dans chaque urne se trouvent les cendres d’un mort de la famille, avec monsieur Michaud qui est le petit dernier de la troupe. Il y a une photo posée devant chacun pour les reconnaître. Il vaut mieux, parce qu’un tas de cendre, c’est un tas de cendre. Vas-y distinguer ta grand-mère de ton oncle d’Amérique !

Le plus sinistre, il est au milieu, dans le plus gros pot. Je sais plus qui c’est dans leur arbre gynécologique, mais c’est le doyen, celui qui a fondé la dynastie Michaud, avec sa moustache en guidon de vélo. La photo est tellement vieille que j’ai peur qu’elle tombe en cendres, elle aussi.

Ça m’a fait penser aux rangées de récipients qu’on voyait autrefois, alignés comme les Dalton du plus grand au plus petit sur les buffets, marqués farine, riz, pâtes, sucre, etc.

Immédiatement, madame Michaud m’a mise en garde sur l’importance de ce cimetière domestique. Que de toutes les choses importantes qu’il y a dans ce monde, la plus importante en majuscules, c’est celle-là.

Je connais mon métier. Depuis trente-deux ans que je nettoie des saletés, j’ai cassé que trois trucs, et c’était toujours des bricoles de rien du tout.

Enfin… ça, c’était il y a six mois, quand je suis arrivée chez Michaud. Aujourd’hui, je dirais que j’en ai presque fait tomber quatre. Je passais l’aspirateur dans le grand salon, en reculant, et avec le tuyau, j’ai envoyé valser le pot de l’ancêtre en chef.

J’ai eu un réflexe de ninja. Je me suis retournée, j’ai rattrapé le truc au vol d’une main et le bouchon de l’autre. Mais il avait la tête en bas. Le pot, je veux dire, pas l’ancêtre. Alors, toute la cendre du macchabée a fichu le camp.

Pour faire tout ça en moins de temps qu’il en faut à un môme pour piquer de la confiture, j’avais lâché le manche de l’appareil. Il est tombé la brosse vers le haut, avec le trou au milieu, comme la gueule d’un crocodile. Et tout le vieux est passé dedans, aspiré.

J’ai pas réfléchi, valait mieux pas. J’ai retiré le sac de l’aspirateur, et j’ai essayé de retrouver l’ancêtre dans la crasse. Je pensais qu’il serait resté sur le dessus, dernier arrivé, premier sorti, mais non, il était déjà mélangé à tout ce qu’il y avait : des moutons, des bouts de papier, des miettes, une aiguille rouillée, des feuilles du dehors… Alors, j’ai pris ce qui avait la couleur qu’il fallait, et vite fait pas vue, je l’ai mis dans le pot.

Je faisais ça, et en même temps, il me semblait entendre la voix du vieux curé qui m’avait fait faire ma première communion. « Nous sommes poussière et nous redeviendrons poussière », qu’il disait. Pendant six mois après ça, j’avais eu la trouille de me pencher sous le lit, j’avais peur d’y trouver de la poussière de mort. Pour ma pôv mère, c’est de là que je suis devenue femme de ménage.

J’ai remis tout ce que j’ai pu du vieux Michaud dans son pot, j’ai rajusté sa photo devant et le bouchon dessus. Mais avant de refermer complètement, j’ai regardé, et il y avait comme un dessin dans la cendre qui était un peu lui. Ça faisait deux taches qui ressemblaient à des yeux sévères, et plus bas un trait ondulé qui lui faisait une moustache. Et je me suis dit que c’était le doyen qui était en colère contre moi parce qu’il avait réussi à se faire la malle de cet endroit lugubre et que je l’avais recollé au mitard dans son urne.

Maintenant, quand je fais le grand salon, je tourne plus jamais le dos au bahut et au cimetière. Pas que j’ai peur de faire encore un accident, mais parce que j’ai peur tout court. Peux pas m’en empêcher. S’il y avait un poil de moustache dans ce tas de poussière ? Et qu’il se glissait hors du pot ?

Je crois que je vais pas tarder à chercher une autre place, moi…


Commentaire

Aspirator — 4 commentaires

    • J’aurais vrai­ment aimé l’écrire” sans doute le meilleur compliment ! Merci, Catherine. Le rouge de la confusion envahi mon front.

  1. Géniale histoire… mais où vas-tu chercher tout ça ?
    tu pourrais aussi concourir sur Short Editions hein ? pourquoi pas ?
    quoi qu’il en soit, merci, j’ai bien ri !

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