ArtisanatArtisanat et savoir-faire

Je suis arti­san. Mon père et mon grand-père l’étaient avant moi. Depuis plu­sieurs géné­ra­tions, nous avons l’amour du bou­lot bien fait, dans notre famille. C’est pour cette rai­son que nous sommes venus nous ins­tal­ler dans ce vil­lage depuis long­temps. Parce qu’ici, il y a une tra­di­tion de tra­vail manuel, minu­tieux, par­fait.

Il y a un ébé­niste, une céra­miste, un gra­veur sur métaux, un fer­ron­nier, deux tailleurs de pierres, une enca­dreuse, un typo­graphe, deux bro­deuses, un joaillier, un cou­te­lier, un fac­teur d’orgues, une hor­lo­gère, une maro­qui­nière, un relieur, un maître ver­rier… On a sur­nom­mé notre bourg « le vil­lage de l’art », et ça lui va bien.

Heu­reu­se­ment, il y a aus­si un épi­cier, un méde­cin, des maçons, un plom­bier et tout ce qu’il faut. On ne pour­rait pas se pas­ser d’eux, mais il y a ici une rare concen­tra­tion de créa­teurs. On dirait qu’on s’est tous don­né ren­dez-vous à cet endroit.

Il y a beau­coup de soli­da­ri­té entre nous, évi­dem­ment. On s’entraide sans comp­ter. Dès que l’un d’entre nous est dans le besoin, ou s’il lui faut un coup de main, s’il manque d’une matière pre­mière, d’un outil, de quoi que ce soit, les autres accourent. Comme on est dans des sec­teurs dif­fé­rents, il n’y a pas de concur­rence entre nous. Au contraire, on est par­fois com­plé­men­taires, et il arrive qu’on s’envoie des clients. On est comme une grande famille, vrai­ment.

Il y a un autre avan­tage, c’est qu’on ne gas­pille presque rien. On pra­tique beau­coup le recy­clage de maté­riaux entre nous, parce que ce qui est un déchet inuti­li­sable pour l’un peut être un com­po­sant indis­pen­sable pour l’autre. Par exemple, la semaine der­nière j’ai eu besoin de petits mor­ceaux de métal, pour une com­mande d’un cha­land étran­ger. J’ai récu­pé­ré des bouts de fer­raille chez le cou­te­lier, des rivets tor­dus auprès de la maro­qui­nière, de vieux clous dans l’atelier du tapis­sier… En échange, bien sûr, je leur dois un ser­vice que j’aurai l’occasion de leur rendre un jour ou l’autre. Évi­dem­ment, per­sonne ne tient une comp­ta­bi­li­té des coups de main, ce serait ridi­cule. Je ne vais pas aider untel parce qu’il m’a dépan­né le mois der­nier. Je vais l’aider parce que c’est un pote, un voi­sin, un confrère arti­san. Une grande famille, je vous dis !

Du coup, ça fait une super ému­la­tion entre nous. On est deve­nu un pôle d’attraction, un foyer de créa­tion dont la cha­leur rayonne très loin. On a des demandes d’un peu par­tout. Par exemple, dans ma rue il y a un cor­don­nier. Pas juste un gars qui répare les semelles, non, non, il est concep­teur. Il est capable de fabri­quer des chaus­sures à la forme exacte de vos pieds ! Et d’une beau­té, d’un confort, d’une résis­tance… Extra­or­di­naire, ce type. Jusque récem­ment, il ne bos­sait qu’avec la proche région. Et puis il y a eu une inon­da­tion dans son quar­tier, pas mal de dégâts, il a démé­na­gé et il est venu par­mi nous il y a moins d’un an. Eh bien, il a des clients dans tout le pays, et de plus loin : des Suisses, des Anglais, des Espa­gnols… même un Amé­ri­cain ! Com­ment ont-ils enten­du par­ler de lui ? Ils connaissent la répu­ta­tion de notre vil­lage, ils sont venus, et voi­là…

Moi, c’est pareil. Je fai­sais mon petit bou­lot dans mon petit coin, chez moi… Je vous ai pas dit, je suis pas d’ici, moi. J’arrive de loin vers l’Orient. Il y a une très impor­tante tra­di­tion d’artisanat, par là-bas, mais hélas, on manque cruel­le­ment de débou­chés. Pour­tant, il y a de la demande, elle est même en forte hausse depuis quelques années. Pour ça, on n’est pas à plaindre. Tou­te­fois, le pro­blème se situe dans les dif­fi­cul­tés à expor­ter notre pro­duc­tion. Je m’explique… Nos articles sont rare­ment uti­li­sés sur place, chez nous. C’est dans le reste du monde que nos res­sor­tis­sants s’en servent le plus sou­vent. Hélas, il s’agit d’objets rela­ti­ve­ment volu­mi­neux, et il est vrai­ment peu com­mode de voya­ger avec. Il est même décon­seillé, sous peine d’aller vers des com­pli­ca­tions sans fin, de s’en char­ger dans cer­tains moyens de trans­port, tels que les avions par exemple.

Alors, cer­tains d’entre nous, riches de leur expé­rience, ont déci­dé de s’exiler afin d’exporter leur savoir-faire direc­te­ment sur les sites où la demande est la plus forte. Il est tou­jours dif­fi­cile de s’éloigner, même pro­vi­soi­re­ment, de la terre de ses ancêtres, cepen­dant il faut par­fois accep­ter des sacri­fices, en par­ti­cu­lier quand on a une famille à nour­rir, comme c’est mon cas.

Ça fait cinq années que je suis ins­tal­lé ici, et je pense que bien­tôt, je pour­rais retour­ner chez moi, l’âme sereine, gran­di d’avoir mis tout mon cœur dans l’ouvrage. Je ne suis plus tout jeune, et je consa­cre­rai sans doute le temps qui me reste à la for­ma­tion de nou­velles recrues. Il y a tant d’avenir dans cette branche, ça va être une tue­rie ! Des maté­riaux inno­vants appa­raissent, des moyens de dif­fu­sion inédits émergent, de plus en plus de com­mer­ciaux pro­posent nos ser­vices dans le monde…

Pour­tant, je n’ai jamais fait d’études ni de for­ma­tion pous­sée, c’est mon père qui m’a tout appris. J’avais à tout péter dix ans, je venais déjà dans son ate­lier, le regar­der fabri­quer amou­reu­se­ment ses bombes. À cette époque, il n’était pas ques­tion de kami­kaze, ni d’avion-suicide, ni de cein­ture d’explosifs. On se conten­tait de lan­cer un engin dans la foule, ou on le plan­quait sous un véhi­cule, ou on l’agrémentait d’une minu­te­rie. Même les déclen­che­ments télé­com­man­dés étaient encore rudi­men­taires et de fonc­tion­ne­ment aléa­toire. Mais dans la famille, on avait déjà l’amour du tra­vail bien fait.

Avant de mou­rir, mon père a eu le plai­sir et la fier­té de voir qu’on par­lait de moi à la télé. Ils ne m’ont pas cité per­son­nel­le­ment, bien sûr, dans ce métier, la dis­cré­tion est une règle. Tou­te­fois, à pro­pos d’un atten­tat dans le métro, ils n’ont pas sim­ple­ment dit un « engin explo­sif », non. Ils ont employé l’expression « bombe de fabri­ca­tion arti­sa­nale ». Quelle recon­nais­sance pour moi et mon tra­vail ! Toute la famille et tous nos amis savaient que c’était moi qui l’avais confec­tion­née, de mes propres mains.


Commentaire

Artisanat et savoir-faire — 2 commentaires

  1. Noir, c’est noir !
    Il nous reste l’espoir…
    C’est gla­çant, ton his­toire. Ces gens qui (comme nous) sont per­sua­dés de BIEN faire et sont fiers de leurs actes.
    En lisant, je pen­sais aux nazis qui par­ti­ci­paient à la solu­tion finale, qui fai­saient des choses inhu­maines pen­dant leurs heures de tra­vail et, ren­trés chez eux, étaient de bons pères de famille, jouaient avec leurs enfants, pei­gnaient des tableaux ou jouaient de la musique…

    • C’est exac­te­ment la sen­sa­tion que me laisse cette expres­sion de « bombe de fabri­ca­tion arti­sa­nale ». Il y a un contraste entre ce qu’évoquent ces mots et les dégâts pro­duits par l’objet. Comme entre les actes des nazis et leur vie « extra-pro­fes­sion­nelle ». Il faut construire un mur entre les deux aspects, sinon ça donne le ver­tige, mais on n’y arrive pas tou­jours.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *