Aquariophilie"Aquariophilie

Oscar était parvenu à ses fins, à force de patience. Il avait économisé, et avait obtenu ce qu’il voulait.

Ce qu’il avait voulu, c’était un aquarium de huit cents litres.

Oscar avait bien fait les choses. Une ouverture avait été pratiquée dans un mur qui séparait la maison du garage. Le bac lui-même ne se trouvait donc pas dans la pièce, mais en quelque sorte en coulisse. Pour l’indispensable entretien, le nettoyage, les changements d’eau et toutes les tâches techniques, Oscar passait derrière. Du salon, on voyait une fenêtre qui s’ouvrait sur le monde magique des poissons. Émilie admettait volontiers que c’était magnifique.

Oscar était déjà aquariophile avant qu’ils se rencontrent. En trente ans, elle en avait vu défiler, des bacs, petits et grands, et des poissons par centaines : des scalaires, des discus, des lifalilis, des corydoras, des gouramis, des néons, des killis…

Toutefois, Oscar n’avait cessé de parler d’une famille de poissons nommés cichlidés d’Amérique du Sud. « Ceux-là sont vraiment passionnants », serinait-il.

Le grand bac était arrivé, ainsi que la structure métallique destinée à supporter le poids de l’ensemble. Pendant des semaines, Émilie n’avait presque pas vu Oscar, qui passait tout son temps côté garage, à composer le décor, à construire un fond, à installer des plantes, à régler un thermostat, un générateur de CO², la filtration biologique, à attendre que s’accomplisse le « cycle de l’azote »…

Il avait introduit les premiers occupants, tous originaires d’Amazonie. Oscar était revenu dans le salon, et il passait son temps le nez collé à la vitre, contemplant ses poissons avec plus d’attention que s’il s’était agi de ses enfants. Un soir, il avait déclaré à Émilie :

« Demain, je vais ajouter le roi. »

Le roi ? Quel roi, avait-elle demandé ? Il n’avait pas voulu en dire davantage, mais vingt-quatre heures plus tard, il y avait dans le bac un énorme poisson de vingt centimètres, à la tête verdâtre, aux yeux globuleux, aux grosses lèvres tombantes qui lui donnaient un air grognon.

« C’est un oscar ! » expliqua Oscar. « Astronotus ocellatus de son nom scientifique, de la famille des cichlidés. »

Émilie était stupéfiée par les mœurs de l’animal. Il était à l’évidence curieux, les dévisageait, autant qu’ils l’observaient, était attentif aux interventions d’Oscar, déplaçait lui-même des pierres et des racines du décor où ça lui convenait, arrachait certaines plantes…

Et brusquement, violemment, Oscar eut un accident, un AVC, comme disaient les toubibs. Aux urgences, ils ne purent rien faire…

Durant plusieurs jours, Émilie ne pensa évidemment pas aux poissons, puis elle se souvint qu’Oscar lui avait montré comment et avec quoi les nourrir, « au cas où je serais indisponible pendant quelques jours ». Elle songea à se défaire de l’aquarium, mais n’en eut pas le cœur.

Elle revint des obsèques d’Oscar avec une urne contenant ses cendres, et la plaça tout près du bac. Découvrant ce nouvel objet, l’oscar le surveilla pendant un bon moment. Il errait dans l’aquarium, et retournait régulièrement fixer l’urne.

Comme elle savait que c’était ce qu’Oscar aurait voulu, Émilie s’occupa des poissons. Jacques, un jeune membre du club aquariophile fondé par son défunt mari, passait une fois par semaine faire ce qui était nécessaire, et la vie reprit tant bien que mal. À midi, Émilie nourrissait les poissons. L’oscar s’approchait et la regardait un moment. Un matin, admirant l’aquarium, elle ne put s’empêcher de dire « Bonjour, oscar. » Le cichlidé battit des nageoires et s’en alla contempler l’urne.

Ce jour-là, à midi, elle songea à jeter quelques cendres d’Oscar dans l’eau du bac. Elle frémit. Le lendemain, elle le fit. Les minuscules particules qui avaient été un peu de son époux flottaient à la surface. Un des poissons s’approcha, mais, avec une vivacité extraordinaire, l’oscar l’attaqua. Le rival éloigné, le gros cichlidé avala une par une les cendres, puis se plaça face à Émilie. Ils se dévisageaient, de part et d’autre de la vitre. Elle tremblait de honte en songeant à ce qu’elle avait fait. « Sale bête ! », jeta-t-elle avant de s’enfuir.

Elle ne s’approcha pas du bac pendant plusieurs jours, le cœur plein de culpabilité. L’oscar continuait à regarder l’urne d’Oscar. Quelques semaines passèrent ainsi, puis Émilie craqua et recommença à donner Oscar à l’oscar. Un peu chaque jour, durant plusieurs mois.

Elle observait le gros cichlidé de loin. Certains jours, elle envisageait de l’embrocher et de le faire frire. Une autre fois, découragée, elle décrocha le téléphone pour appeler Jacques afin qu’il la débarrasse de l’aquarium, de l’oscar et de tout ce qui touchait aux poissons, mais reposa le combiné avant que le jeune homme réponde.

Bien sûr, le jour vint où il n’y eut plus de cendres. Ce jour-là, Émilie retourna l’urne vide en la montrant au cichlidé.

« Il n’y en a plus. Tu as bouffé tout mon Oscar. »

Elle fondit en sanglots et brisa l’urne en la jetant au sol.

La nuit suivante, Émilie rêva qu’Oscar, ruisselant, se glissait dans le lit et se serrait contre elle. Elle sentait des écailles irriter sa peau, l’humidité se répandre, et le froid la gagner.

Au matin, les yeux bouffis par le manque de sommeil, Émilie se planta devant l’aquarium et dévisagea l’oscar avec une mine renfrognée que le poisson lui rendit, involontairement, car c’était sa physionomie qui était ainsi faite. Il ouvrit et referma la bouche à plusieurs reprises, sans quitter des yeux son interlocutrice.

« Oscar, c’est toi ? »

Le gros poisson monta à la surface et sembla happer l’air à quelques reprises, comme s’il faisait un baiser.

« Oscar ! Oh, mon Dieu ! Oscar… »

Émilie se laissa tomber dans le grand fauteuil que son époux avait installé devant l’aquarium, et où il passait des heures en contemplation.

« Oscar, mon chéri, comme tu me manques ! Je suis si contente que tu sois revenu, même dans ce poisson. Je devenais dingue, à rester seule tout le temps, sans quelqu’un à qui parler. Tu sais que j’aime bien causer, souviens-toi. Mais je n’allais pas me mettre à raconter ma vie aux murs, quand même. Mais à présent que tu es là à nouveau, ça change tout. Je suis si heureuse… »

Jacques avait une clé du garage. Ça lui permettait de venir s’occuper du bac d’Oscar quand il avait le temps, sans déranger Émilie, et sans qu’il soit nécessaire qu’elle soit là. Ce jour-là, lorsqu’il l’entendit s’adresser au gros cichlidé, qu’il comprit ce qu’elle lui disait et qu’il l’aperçut à travers le décor, le visage baigné de larmes, l’œil éteint de fatigue et l’air si épuisé, il s’empressa de prévenir un médecin. Des hommes vêtus de blouses blanches ne tardèrent pas à venir chercher Émilie, qui continuait à assurer le poisson de son amour éternel.

L’oscar regarda de tous les côtés à travers la vitre, mais il ne vit plus personne. Le fauteuil était vide, la télé éteinte, nul ne bougeait. S’adressant à un des autres occupants du bac, il dit :

« J’espère qu’elle va bientôt revenir, elle est amusante, tu ne trouves pas ? Bien plus que le type qu’il y avait avant. Elle, au moins, nous aide à passer le temps, avec ses histoires de dingue… »


Mon amie Cécile a eu l’idée de proposer une autre chute à cette histoire. Je vous la livre ci-dessous, et je vous invite à visiter Ecrimagine, le site de Cécile, qui est elle aussi auteure et grande amatrice de lecture. Merci pour ta participation, Cécile.


Elle ne s’approcha pas du bac pendant plusieurs jours, le cœur plein de culpabilité. L’oscar continuait à regarder l’urne d’Oscar. Quelques semaines passèrent ainsi, puis Émilie craqua et recommença à donner Oscar à l’oscar. Un peu chaque jour, durant plusieurs mois.

Elle observait le gros cichlidé de loin. Certains jours, elle envisageait de l’embrocher et de le faire frire. Une autre fois, découragée, elle décrocha le téléphone pour appeler Jacques afin qu’il la débarrasse de l’aquarium, de l’oscar et de tout ce qui touchait aux poissons, mais reposa le combiné avant que le jeune homme réponde.

Bien sûr, le jour vint où il n’y eut plus de cendres. Ce jour-là, Émilie retourna l’urne vide en la montrant au cichlidé.

« Il n’y en a plus. Tu as bouffé tout mon Oscar. »

Elle fondit en sanglots et brisa l’urne en la jetant au sol.

La nuit suivante, Émilie rêva qu’Oscar, ruisselant, se glissait dans le lit et se serrait contre elle. Elle sentait des écailles irriter sa peau, l’humidité se répandre, et le froid la gagner. Elle bougea sur le matelas, inconfortable, sensation désagréable. Émilie, inconsciemment poussa l’oscar hors du lit, et c’est lorsqu’elle entendit un gros Plouf qu’elle se réveilla complètement.

– Mais qu’est-ce que tu fous là, tu vois pas que tu salis les draps ? dit-elle au poisson en essayant de l’attraper malgré les soubresauts du matelas à eau qui se mouvait toujours malgré le trou béant qui laissait toute l’eau s’écouler hors de lui.

Le sol de la chambre était à présent inondé d’une épaisse couche d’eau tiède. L’oscar nageait tout d’aise, se coulant sous le lit, réapparaissant d’un petit bond près de la porte, gesticulant des hanches comme seuls les poissons savent le faire. Émilie n’en pouvait plus de courir après lui, alors elle se mit à nager. Elle excellait dans ce domaine, elle avait encore son trophée de meilleure nageuse  d’école pri-mer qui reflétait au soleil sur sa commode en translucide. Mais le poisson avait un coup d’avance, malgré sa taille imposante pour un poisson, il était encore suffisamment petit pour glisser sous les armoires. Oscar a beau être un animal à écailles, il n’en est pas est moins doué d’intelligence. Il fera tout ce qui est poissonnement possible pour traduire cette bipède devant le roi Poséidon. Elle a déjà tué un Oscar en le sortant de l’eau volontairement, elle n’en aura pas un second.


Commentaire

Aquariophilie — 9 commentaires

  1. Cette histoire a l’apparence à la fois monstrueuse et impressionnante qu’ont les koïs tant adulés par les Japonais. Au goût de chacun, donc…

    • Pas seulement par les Japonais. 🙂 Moi aussi, j’aime beaucoup les Koïs, qui sont des carpes et non de gros poissons rouges comme beaucoup le croient.

  2. Beau texte avec une chute qui me plaît beaucoup.

    Je sais depuis longtemps que les carpes parlent : elles savent prononcer la lettre M : la carpe dit M.
    En revanche, je ne savais pas qu’on pouvait nourrir les oscars avec autre chose que des trophées et des discours ennuyeux lors de retransmissions télévisées.

    Bisous cendreux

    Paquo

    • Massacrer le français avec tes jeux de mots pourris ne te suffit plus ? Il faut que tu attaques aussi le latin ? Il s’agit d’oscar, pas de César !

      • Ah ! La carpe est latine ! Ah ben mince alors !

        Et puis, les César (« Toi aussi, Gaël ! »)(comprenne qu’il pleut) c’est les César. Mais il existe aussi les oscars, non mais ! La preuve par le lien : https://fr.wikipedia.org/wiki/Oscars_du_cin%C3%A9ma

        Et enfin, j’assume mes jeux de mots et ça me fait même rire alors que je te réponds, là, tout de suite.

        Bisous aqueux.

  3. Oh super, j’adore ! J’ai eu des poissons avant et j’ai osé faire croire à tout le monde que c’était ma fille qui en voulait. C’est là que j’ai appris que les poissons rouges deviennent grands et souffrent dans de petits bacs ! J’aurais imaginé une autre fin, plus tordue pour la femme, de la même veine où elle s’imagine le poisson sortant du bac et se collant à elle dans le lit. Si j’ai le peps et si tu me l’autorise, je reprendrais la fin à ma sauce de poisson 🙂

    • Je suis aquariophile depuis pas mal d’années. Je n’ai pas eu d’oscar, mais j’ai eu des cichlidés africains (du lac Malawi), et c’est un plaisir de voir vivre ces poissons si particuliers.
      Pour une fin différente, bien sûr que tu as mon autorisation ! Tu peux même tout reprendre depuis le début, si tu veux.
      La plupart des auteurs ne savent pas comment commencer leurs textes, moi, ce sont les fins qui me posent parfois des problèmes. Il m’arrive souvent, en arrivant au terme d’une histoire, de me trouver devant plusieurs chutes possibles et de ne pas savoir laquelle choisir.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *