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Tous les bonheurs arrivaient en même temps pour Julien. Il venait d’être reçu au concours d’officier de police, et la plus jolie fille du monde était amoureuse de lui ! Dès demain, il demanderait à Cathy de l’épouser.

Pour commencer, il emmènerait la jeune femme dîner sur une des péniches-restaurants qui étaient assurément le cadre parisien le plus romantique pour une soirée en couple. Ensuite, il l’entraînerait dans une promenade le long de la Seine, sur le quai Voltaire. Ils arriveraient au Pont des Arts et là, au milieu du fleuve, dans un des plus beaux décors du monde, il ferait sa demande. Il imaginait déjà les yeux brillants de Cathy, son sourire, son émotion, le « OUI » qu’elle clamerait… Alors, Julien tirerait de sa poche le petit écrin qui contenait la bague et il la passerait lui-même au doigt de sa fiancée.

Après quelques baisers, ils feraient une chose qui faisait envie à Cathy depuis longtemps. De son autre poche, Julien sortirait un cadenas, avec leurs deux prénoms gravés dessus. Ensemble, ils l’accrocheraient aux grilles du parapet, ensemble ils jetteraient la clé dans la Seine, et ensemble ils seraient heureux pour toujours !

C’est vrai que ces « cadenas d’amour » étaient tout juste tolérés par la préfecture. Plus précisément, ils étaient tout juste légaux. C’est pour cela que jusqu’à présent, il avait rechigné à se livrer à ce petit rituel romanesque avec Cathy. Pour un gars qui entrait chez les flics, ce n’était pas la meilleure façon de démarrer une carrière, mais il était prêt à braver tous les interdits et tous les règlements rien que pour la voir sourire. Comment refuser quoi que ce soit à une fille comme Cathy ?

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Tout s’est passé exactement comme je l’avais espéré. Le dîner a été un régal. Musique de fond, plats succulents, quais parisiens qui défilaient de chaque côté, éclairages nocturnes… et Cathy ! Cathy était magnifique dans sa robe. Craquante, jolie, désirable… Je la regardais, je la dévorais des yeux et je ne comprenais pas par quel miracle c’est moi qui avais le privilège d’être assis en face d’elle.

Ensuite, on est allé marcher sur le quai Voltaire, jusqu’à l’Institut. J’ai entraîné Cathy sur le Pont des Arts et j’ai pris ses mains entre les miennes pour lui demander de passer le restant de ses jours avec moi. Comme je l’avais prévu, elle a crié un « OUI » retentissant et elle s’est jetée dans mes bras. Je lui ai alors présenté la bague, puis le cadenas. Les yeux de Cathy étaient plus lumineux que toutes les étoiles qui parsemaient ce soir-là les cieux de Paris…

Tout ça, c’était il y a plusieurs mois. Quelques jours plus tard, j’ai commencé ma formation d’officier sur le terrain. Surveillance dans le métro, présence policière dans les quartiers touristiques, intervention en cas de bagarre, opérations nocturnes dans les zones sensibles, entraînements au tir et au combat rapproché, service à la population, sécurité publique, patrouilles lors de manifestations approuvées… J’ai appris le métier proprement dit, mais aussi à commander des hommes. Bien sûr, au début, mes responsabilités et mon autorité étaient limitées, j’étais encadré et parrainé par Guy, un collègue plus ancien et plus aguerri, mais j’étais en situation réelle, comme je l’attendais depuis longtemps, avec mon uniforme et l’équipement qui va avec.

La première fois que je me suis regardé dans le miroir, j’ai eu un choc. Un flic ! Un vrai. Un de ceux qui, par sa seule présence, incitent les automobilistes à lever le pied et les passants à mesurer leurs gestes et leurs paroles ; un de ceux dont on menace les gosses pour leur faire peur ; un de ceux à qui l’on s’adresse en cas de problème, car ils incarnent la force et l’autorité, celle à laquelle on ne résiste pas. Je me suis senti à la fois impressionné par ce représentant de la loi au visage familier, et rassuré par cette espèce de superhéros.

Depuis ce jour-là, j’ai acquis de l’aplomb. J’ai compris que la tenue que je porte suscite parfois l’admiration et parfois la provocation, et j’ai appris à jouer de ces deux sentiments pour parvenir à mes fins.

Ma première mission de commandement « en solo » est pour aujourd’hui. C’est une opération de routine. La mairie de Paris a décidé de faire enlever les quarante-cinq tonnes de cadenas accrochés sur les grilles des parapets du Pont des Arts. Des débordements sont peu probables, toutefois le règlement est clair : une équipe doit être stationnée à chaque extrémité du célèbre pont pour en interdire l’accès. Je commanderai celle de la rive droite, Guy celle de la rive gauche.

Enlever les cadenas ?

Je suis atterré. Je n’arrête pas de repenser à cette soirée de rêve en compagnie de Cathy, à la demande en mariage, et aux pétillements de bonheur dans ses yeux.

Je n’ai pas le choix. Les ordres. La loi.

Les services municipaux ont installé des barrières protectrices, je me suis posté devant avec mes hommes. On tourne le dos au pont, faisant face aux promeneurs. De temps en temps, un individu nous questionne poliment sur ce qui se passe. On récite : sécurité, détérioration du mobilier urbain, désagrément…

La vérité, c’est que j’ai les boules. Ça ne s’exprime pas ainsi dans le vocabulaire officiel, mais c’est ce que je ressens. Un gosse approche et me demande :

« Monsieur l’agent, qu’est-ce que vous en faites, après, des cadenas ? »

Je n’en ai pas la moindre idée. Je dévisage le gamin, je cherche une réponse. Gêné, je passe le poids de mon corps d’une jambe à l’autre, faisant à chaque fois cliqueter ma ceinture chargée de l’équipement réglementaire.

« Ces cadenas étant accrochés sur un parapet qui appartient à la ville, ils deviennent automatiquement propriété de la ville, qui en disposera au mieux des intérêts des administrés. »

Réponse scolaire, mais je n’en ai pas trouvé de plus intelligente. Je jette un coup d’œil derrière moi. À la scie et au coupe-boulon, les ouvriers attaquent le tronçon de rambarde où Cathy et moi avons refermé notre cadenas. Je me détourne.

Plus tard, je pose la question à Guy, car depuis que le gosse me l’a mise dans la tête, je ne parviens plus à m’en défaire.

« Les cadenas sont saisis par la ville, explique mon collègue. Le métal est fondu et utilisé selon les besoins. Depuis le temps qu’on réclame de nouveaux équipements !

— Quels équipements ?

— Ce qui pend à ta ceinture, par exemple : tes menottes, ton arme de service, sans oublier ton casque, et tout ce qui est en ferraille. Recycler des antivols en instruments pour arrêter les voleurs, c’est cohérent, non ? »

Je regarde le matériel qui fait partie de ma tenue de flic. Mon flingue ? Mes bracelets ? Faits avec le métal des cadenas d’amour ?

Cathy, si tu savais…


Commentaire

Antivol — 6 commentaires

  1. Mais comment ça ils vont les faire fondre ?? C’est vrai, ça ? Ils ne les « déplacent » même pas ? Mais des milliers de couples vont devoir se séparer s’ils font ça…

    • Espérons que les couples en question sauront renouveler leur « équipement » sans le piquer chez les autres. Rassurons-nous : ils ne les ouvrirons pas, c’est sans doute le plus important pour tous ces amoureux. Et les clés sont toujours au fond de la Seine.
      Le nombre de ces cadenas était estimé à un million ! Un jour, j’ai simplement traversé le Pont des Arts. Le temps de ces quelques enjambées, j’ai compté cinq couples en train d’en accroché un.
      En réalité, je n’ai pas la moindre idée de ce que la mairie de Paris va faire de ces 45 tonnes de métal.
      À noter que j’ai trouvé les prénoms de Cathy et Julien sur un vrai cadenas du Pont es Arts, de même que l’an dernier, lorsque j’avais écrit La clé des chants, j’avais trouvé les personnages d’Anna et Nils sur un autre authentique cadenas.

  2. Les amoureux n’auront plus qu’à changer de Pont et se refaire des serments. C’est pas plus mal pour faire un bilan. Et honnêtement, s’il n’était la pollution du métal dans le fond de la Seine, je trouve que c’est presque moins dangereux de mettre des cadenas que de bousiller des arbres avec des petits coeurs… Mais bon, le mieux serait encore de pouvoir être créatif et inventer autre chose…

    • Voilà une idée amusante : lancer un concours d’idées pour exprimer ses tendres sentiments.
      La mairie de Paris a suggéré de faire des selfies et de les poster sur un site réservé. Ils sont vraiment coincés, ces gens-là !
      Je propose que chaque couple plante quelque chose quelque part. Un arbre si on a de la place, un petit haricot si on n’en a pas, un truc qui fleurit pour ceux qui sont entre les deux. Il paraît qu’il y avait un million de cadenas sur le Pont des Arts. Imaginons qu’il y ait eu un million de plantations ! Et on n’est pas obligés de venir à Paris, on peut faire ça n’importe où, donc il y en aura beaucoup plus. Ça va reboiser l’Europe, réoxygéner l’atmosphère, retenir les sols sur les pentes, améliorer le climat…
      À lire, ou à relire : L’homme qui plantait des arbres, de Jean Giono.

  3. Je pense qu’on pourrait construire un pont avec le métal fondu. Un pont pour les amoureux qui pourraient y accrocher des cadenas, par exemple.
    Mais bon, les armes, ça le fait aussi. C’est juste un cas de « na ! ».

    Je sors.

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