Anticiper"Anticiper

Sur la porte que Bruno s’apprêtait à pousser, une plaque annonçait « Salle d’anticipatologie ». Il jeta un coup d’œil vers le haut de ses lunettes connectées, où se trouvait le minuscule écran, pour regarder l’heure. Il était en retard. Beaucoup d’étudiants étaient déjà dans l’amphithéâtre, et le professeur Senneville avait commencé son exposé. Bruno se glissa à une place libre, trop loin de l’estrade à son goût, mais tant pis.

« Il est évidemment nécessaire d’avoir une certaine idée de l’avenir avant de prendre une décision », expliquait le professeur. « Plus la décision est importante, et plus cela est indispensable.

— Vous voulez dire que la portée d’un choix est liée à la pression qu’elle exerce ? », demanda une fille assise dans les premiers rangs.

« C’est presque toujours le cas. Imaginez que vous devez prendre une résolution qui n’implique que votre propre personne. Si vous réalisez que vous vous êtes trompé, il sera plus facile de corriger l’erreur que si des dizaines de personnes sont impliquées, n’est-ce pas ? »

La fille approuva de la tête.

« Donc, plus de gens sont concernés par les choix que vous avez à faire, plus il est important de ne pas se fourvoyer. »

Un grand gars surmonté d’une casquette leva la main.

« Comment alors ne pas se tromper, d’autant plus qu’à la gravité de la situation s’ajoute le stress de la peur qui augmente le risque d’erreur ?

— C’est là que l’on voit combien il est vital de pouvoir prévoir ce qui va se produire dans l’avenir.

— Vous voulez parler de divination ?

— Je veux parler de science. La prédiction du futur doit être aussi précise et claire que possible. Pour cela, il faut se tourner vers l’objectivité, car elle seule peut fournir l’exactitude indispensable. C’est là que l’anticipatologie entre en scène. »

Un autre étudiant prit la parole.

« Peut-on obtenir une efficacité à cent pour cent ?

— Non, bien sûr. Le risque d’erreur réduit à zéro ne sera sans doute jamais atteint. Toutefois, par rapport à ce que furent les méthodes de prévision par le passé, nous sommes proches de la perfection.

— Pouvez-vous nous faire un résumé des techniques utilisées autrefois ?

— Volontiers, quoiqu’il ne s’agisse en aucune façon de techniques au sens moderne du terme. »

Le professeur Senneville se racla la gorge et but un peu d’eau à la petite bouteille qui ne le quittait jamais.

« Ce que nous appelons désormais anticipatologie a probablement pris sa source dans la Rome antique bien avant Jésus-Christ. Il s’agissait alors d’interpréter des phénomènes naturels tels que des orages, des vols d’oiseaux ou des couleurs du ciel comme indicateurs de l’avenir. »

Il y eut un brouhaha de rire dans l’amphi, et Bruno se joignit aux autres. La première fille s’écria :

« Ça devait produire des prédictions vachement précises !

— Non seulement les prévisions étaient très folkloriques, comme vous l’imaginez, mais leur interprétation elle-même donnait fréquemment lieu à des catastrophes. Ainsi, au VIe siècle de notre ère, il existait des gens, nommés des oracles, chargés de lire les signes et d’énoncer les prévisions qu’ils y voyaient. Le roi lydien Crésus, désireux d’attaquer son voisin perse demanda à l’oracle quelle serait l’issue de ce conflit s’il le provoquait. Il reçut pour réponse l’affirmation « qu’un grand empire serait détruit ». Certain de sa victoire, Crésus attaqua… et son propre empire disparut ! »

Cette fois, Bruno et ses collègues éclatèrent franchement de rire. Il prit la parole :

« Mais ils ne réfléchissaient donc pas à ce qui était dit, ces gens-là ?

— Je pense qu’ils avaient une telle confiance dans ce qui était annoncé qu’ils ne se posaient aucune question. De ce fait, ils ne réfléchissaient sans doute pas à la réponse, bien sûr. Mais dans les siècles suivants, ce ne fut pas très différent. »

Le professeur Senneville fouilla dans les documents qu’il avait étalés sur le bureau, en choisit un et reprit le cours de son exposé.

« L’Église a toujours condamné avec fermeté toute tentative de divination du futur, qu’elle assimilait à la magie, donc au diable. Bien sûr, cela n’a pas empêché des quantités de prétendus visionnaires d’exercer leur art. Certains se targuaient même de voir très loin, comme Nostradamus ou Malachie. »

Le professeur changea de papier et se racla la gorge. Bruno n’avait pas pensé que ce sujet l’intéresserait autant.

« Au XXe siècle, les dirigeants se mirent à utiliser la prédiction de l’avenir dans un esprit d’anticipation à long terme, mais surtout ils abordèrent la question sous un angle scientifique. Bien sûr, des astrologues, mais également des cartomanciens, des chiromanciens, des numérologues et bien d’autres spécialistes avaient assis leur réputation sur le savoir et de soi-disant procédures objectives, mais à partir de là, on utilisa des techniques qui reposaient vraiment sur des notions étudiées en profondeur. Adieu pythies, mages et sorciers. Ce fut l’ère des experts.

— Est-ce que ces experts et leurs méthodes étaient réellement fiables ?

— Pas du tout. »

Le ton du professeur était catégorique.

« Aucun de ces experts, réputés infaillibles, n’avait prévu l’arrivée des véhicules automobiles, qui ont changé la face du monde. Pas davantage l’avènement des ordinateurs, d’Internet, des téléphones portables, ni de bien d’autres choses qui ont pourtant révolutionné l’avenir de l’humanité. Mais les hommes et les femmes politiques ont toujours eu une telle soif de connaissances sur le futur qu’ils étaient prêts à accepter n’importe quelle prophétie couverte d’un vernis de sagesse. À ces spécialistes s’est ajoutée une approche nommée « sondage ». Il s’agissait, à partir d’un échantillon de population, de prévoir les réactions de l’ensemble.

— Ridicule !

— Évidemment. Heureusement, nous sommes à la fin du XXIe siècle, et les choses ont bien changé. À présent, nous avons l’anticipatologie, une somme de techniques vraiment efficaces pour prédire le futur…

— Qu’est-ce qui nous garantit que cette fois, c’est la bonne ? Que nous tenons une méthode réellement fiable de prévision de l’avenir ?

— Mais, voyons… C’est scientifique et moderne ! Nous ne sommes plus au Moyen-Âge… »

En haut de l’amphi, Bruno sourit.


Commentaire

Anticiper — 9 commentaires

  1. Je prédis de très bons commentaires pour cette mini-fiction.
    (J’ai bon, là ?)

    J’irai plus loin encore ! Je prédis que cette mini-fiction sera suivie par d’autres encore.

    Et pour finir, je prédis un bisou baveux sur la joue de Claude.

    Nostra-Paquo

  2. Tout aussi scientifique et moderne : KAMOULOX !
    Celui-là, tu ne l’avais pas anticipé 😛
    Merci, p@rtner !
    C’est une mini qui vaut au moins… un costume (au hasard).

  3. D’habitude, je n’aime pas les histoires d’anticipation, mais la tienne est différente et… trop courte. Ne dit on pas que les plus courtes sont les meilleures ?
    C’est bizarre, ces derniers temps il y a des choses qui se révèlent être vrai, j’ai dû suivre le cours de ce prof… je n’arrête pas pas de prévenir mon fils et paf, ça se passe… (attention, ne marche pas dans la m…e, attention, ne renverse pas ton potage, etc.) quelqu’un un jour m’a dit que si tu crois à ce que te raconte une diseuse de bonne aventure, tu provoque la réalisation en ne faisant qu’y penser. Tout ça pour essayer de me convaincre de me faire lire l’avenir haha
    N’empêche, il y a des gens non scientifiques qui parviennent à prédire l’avenir, cfr livre de Didier Van Cauwelaert avec son dictionnaire de l'(im)possible. Il y a des mystère dans l’univers qui ne doivent pas s’expliquer… sinon ils ne seraient plus des mystères ha!ha!

    Et autre chose, j’ai écrit une autre fin pour Oscar ! Je la reli puis te l’enverrai.
    Bonne journée, bon dimanche.
    Bise

    • Le but de ma petite histoire était surtout de montrer que les actuels experts et spécialistes, qui déboulent par douzaines de treize à la télé au moindre problème sont les héritiers direct des pythies et augures d’antan. Si les méthodes des anciens nous font sourire, celles de notre époque ne sont pas plus efficaces : les sondages sont faux, les grandes avancées sociales les ont toujours pris au dépourvu et leurs prévisions sont toujours aussi aléatoires.
      Pour prendre une décision, il n’est pas plus ridicule de jouer à pile ou face ou de regarder dans une boule de cristal que de faire appel à ces rigolos !

      Pour la fin bis d’Oscar, j’attends avec impatience.

  4. Il fallait que ce soit dit! 😉

    Du reste, pour moi, les sondages servent à orienter, canaliser, manipuler. Tout comme les prédictions depuis des siècles et des siècles… Amen

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