009-AVendreUrgentÀ vendre, urgent

Dieu avait longtemps hésité, conscient qu’une chose comme ça ne se faisait pas. Après tout, il le reconnaissait lui-même, il y avait un petit piège dans sa proposition de vente. D’un autre côté, celui que se ferait avoir aurait de toute façon tout perdu, qu’il achète ou non.

Et puis, s’était dit Dieu pour totalement se déculpabiliser, cette négociation est parfaitement honnête. Je mets quelque chose en vente, un client va acquérir ; il sera propriétaire de l’objet, et moi je toucherai le montant de la transaction. C’est parfaitement réglo, que pourrait-on me reprocher ? L’éthique ? Et ben quoi, qu’est-ce qu’elle a, l’éthique ? Ce que je vends, je l’ai moi-même créé de toutes pièces, en partant de rien. J’ai donc parfaitement le droit de m’en défaire, moyennant finances le cas échéant. Je ne vois pas ce qu’il y aurait d’immoral ou de condamnable dans cette affaire.

S’étant ainsi lui-même réconforté, Dieu avait prié un de ses subalternes de vendre l’objet en question. Enfin… je veux dire qu’il lui avait ordonné de le faire, bien sûr. Mais comme il vivait avec son temps et qu’il était bien déterminé à retirer le maximum de cette cession, il le fit mettre aux enchères sur un site Internet spécialisé et mondialement connu.

Dieu ne voulait pas que cette affaire s’éternise. D’autres projets l’accaparaient déjà. De plus, il avait une date butoir très claire pour cette transaction, une échéance implacable, et il n’était évidemment pas question de la dépasser.

« À combien sont montées les enchères, demanda-t-il à l’intermédiaire ?

— Elles sont actuellement à cent millions de dollars. Et ça continue à monter. »

Dieu avait les yeux rivés sur le calendrier. Il n’hésita pas un instant :

« On arrête tout, on vend.

— On vend ?

— On vend.

— Mais… non seulement ça monte toujours, mais il n’y a pas le moindre essoufflement. Il faut encore laisser courir, c’est sûr.

— Bientôt, il sera trop tard. Il faut vendre maintenant.

— Mais pourquoi tant de précipitation ? Il suffit d’attendre qu’il n’y ait plus d’enchères, voilà tout.

— Sauf qu’au train où ça va, il n’y aura bientôt plus d’acheteurs.

— Qu’importe ? À la fin des enchères, le dernier à avoir annoncé une somme emporte l’objet et vous, vous en tirez le maximum possible.

— Quand je dis qu’il n’y aura plus d’acheteurs, je veux dire qu’il n’y aura également plus de payeur.

— Allons donc ! Pourquoi tant de fièvre ?

— Parce qu’on est le 19 décembre 2012, idiot. La fin du monde est pour après-demain, et c’est précisément la Terre, que je vends ! »


Commentaire

À vendre, urgent — 9 commentaires

  1. 🙂
    Mais, perso, j’enlèverai le petit mot explicatif que tu as mis avant le texte, pour le mettre ici, après la chute.
    Parce qu’il la dévoile, la chute.

    Au fait, à quelle heure la fin de le monde de nous ?

    Je demande parce que si c’est à 12h12, hein, j’irai manger plus tôt.

  2. Je suis d’avis de G@rp 🙂 pour que la chute soit vraiment imprévisible, mettre directement le texte, sans passer par la case “introduction” 🙂

  3. Moi je trouve cela plutôt rigolo, quand on voit les zinzins qui crient à la fin du monde, et puis faut bien rigoler et moi je me verrais bien rigoler au dernier moment.
    Ah! Que la vie est belle.

  4. Alors ça, si Dieu y a cru aussi, où va-t-on ?
    Mais il est parti ? Il reviendra pas ?
    Bon, c’est pas grave. Tant qu’il y en a qui écriront des histoires sur lui, on pourra pas l’oublier.
    Merci Claude, pour cet intermède humoristique.

  5. Ça fait pas cher le kilo. Le kilo de terre, pas d’humain (cent millions divisés par 7 milliards, ça nous fait .01428571428571428571 franc par personne ; heureusement qu’il y a beaucoup de chiffres après la virgule, ça donne une illusion de quantité… un centime et demi par habitant, pfff … /:o\ )
    Belle leçon d’humilité que nous met dans la pomme, Claude, merci.. ;o)

    • Des francs, cher Jean-Paul ? Il n’y a plus que les Suisses comme toi et quelques habitants des territoires français d’outre-mer pour compter en francs ! Et encore, ce ne sont pas les mêmes francs que ceux qui étaient en usage dans l’hexagone.

      • Ben t’as raison ! Je fais un peu archaïque, dans le paysage. Donc, il s’agissait d’un centime et demi d’Euro, soit environ 1,2 centime suisse. Heureusement que nos banques ne vont bientôt plus pouvoir les cacher !

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