Un beau métier. C’est par ces mots que mon instructeur avait défini mon futur boulot, le jour où j’ai décroché mon diplôme. C’était il y a une vingtaine d’années, et depuis, je suis flic. Tu parles d’un beau métier ! J’ai vu presque autant de sang qu’un boucher, presque autant de morts qu’un thanatopracteur et j’ai entendu bien plus d’histoires sordides qu’un curé dans son confessionnal. Et pour couronner le tout, je suis expédié dans ce pays du bout du monde, sur une affaire dont je ne sais rien, une enquête dans laquelle je n’ai aucun réel pouvoir, pour raisons politiques, mais que je suis condamné à résoudre pour éviter la retraite anticipée. Ah ! Quel beau métier !

Résumé des épisodes précédents. Mademoiselle Clara R, jeune Française venue étudier dans ce magnifique pays, a été retrouvée morte étranglée. Une histoire très banale, malheureusement. Là où ça coince, c’est qu’elle se trouvait dans le lit d’un ministre dudit pays, trois fois plus âgé qu’elle, et que c’est l’épouse d’icelui qui a retrouvé la demoiselle à cet endroit compromettant. Scandale, incident diplomatique et tout le tintouin.

Évidemment, le ministre en question affirme ne pas connaître Clara R, et il ne comprend pas ce qu’elle faisait dans le pieu conjugal. Et moi, je suis supposé dénouer l’affaire, tout en blanchissant le ministre, tout en rassurant sa légitime, tout en consolant la famille de la fille, tout en ne mettant pas les pieds dans le plat des relations déjà fraîches entre la France et les autorités locales, tout en restant dans mon coin. En effet, on m’a prévenu officiellement : cette enquête n’est pas officielle. Je n’ai aucune autorité, aucune possibilité, aucune présence légale.

Et je fais quoi, moi, si je me rends compte que c’est le ministre qui a tordu le cou de la gamine parce qu’elle le menaçait de publier leur histoire de cul au grand jour, à moins qu’il mette la main à la poche ? Je fais quoi, si c’est sa femme qui s’en est occupé après avoir découvert qu’elle était cocue ? Il faut que je trouve la vérité, mais que cette vérité soit celle qui a été désignée vraie. Beau métier, t’as raison…

À peine suis-je sorti de l’avion que la température me saisit. C’est pire que ça. Elle me mord, me déchire, me lacère. Je croyais connaître le froid, mais je me rends compte en quelques secondes que c’était faux. « On est en janvier, prenez des vêtements chauds », m’avait prévenu le préfet en m’envoyant ici. Alors, j’ai pris quelques pulls, un anorak, des grosses chaussettes… Des trucs pour me protéger du froid, quoi. Mais pas à ce point, ça, je n’aurais pas pu l’imaginer. J’en avais entendu parler, bien sûr, et j’avais vu des photos. Mais y être, c’est autre chose. Qu’est-ce qui pourrait survivre dans un coin comme ça ? Pas l’homme, c’est sûr, et peut-être même pas la bête. Ou bien une bête vraiment équipée, avec des couches et des couches de poils, de plumes et de graisse, en alternance. Tout est durci par le gel. Même l’air est si épais à respirer que je doute de pouvoir avancer normalement. J’inspire, et ça brûle tellement c’est froid. Va comprendre !

L’aéroport est chauffé, heureusement, et il ressemble à n’importe quel autre aéroport dans le monde, avec ses couloirs, son tapis pour récupérer les bagages, et sa douane. Rien à déclarer ? Si, une terrible envie de retourner à la civilisation. C’est bon, vous pouvez entrer, bienvenue au Québec, monsieur.

Le Québec, province du Canada ! Les grands espaces, le Saint-Laurent, les paysages magnifiques, les motoneiges, les huskys aux yeux bleus, l’érable et son sirop, les chutes du Niagara, et Montréal, avec son aéroport Trudeau. Ce qui n’est pas dit dans les dépliants touristiques et qui ne se voit pas sur les cartes postales, c’est le froid.

Je passe la barrière et je regarde autour de moi, car normalement, quelqu’un est là pour me récupérer. En effet, j’avise un grand gars planté au milieu de la foule, en train de croquer une pomme, une pancarte à la main et mon nom écrit dessus au feutre noir. Mais ce qui me fait hésiter à m’approcher, c’est la tête du type ! Si je ne savais pas que Picasso était espagnol, je penserais qu’il était canadien et que c’est celui-là qui lui a servi de modèle. Il a un œil plus grand que l’autre, mais l’autre est plus haut. Sa bouche est de côté, son nez en travers, une de ses oreilles a dû être échangée avec celle d’un mouton, il penche, il est bossu, et tout le reste est à l’avenant. J’avance malgré tout dans sa direction, et il réalise que c’est moi qu’il attendait. Du coup, il se fend (vraiment) d’un large sourire et baisse sa pancarte sur le crâne d’une grosse femme qui n’avait rien fait.

« Ah, vous voilà, monsieur Duchesne. Je suis l’inspecteur Labrosse, mais appelez-moi juste Adam, comme tout le monde. »

Je lui serre la main tendue avec l’enthousiasme d’un fennec devant une montre à quartz. Monsieur et Madame Labrosse ont un fils… Adam ! Quelle idée ils ont eu de lui filer un blaze comme ça ? Peut-être que ses parents étaient idiots et qu’ils n’ont rien vu. Mais peut-être aussi qu’ils ont trouvé ça drôle.

« Enchanté, parvins-je à articuler. Mon prénom est Patrick.

— Suivez-moé, Patrick. On m’a recommandé de pas vous faire tourner en rond et de vou zamener dzirectement voir le corps de la p’tite Française. Stu correc’ avec vous ? »

J’avais oublié l’accent québécois, ça au moins, c’est un truc marrant. Mais je ne sais pas pendant combien de temps ça va me faire rigoler… Il me propose, si je préfère, d’aller me présenter au directeur Frontenac, chargé de l’enquête et équivalent local d’un commissaire, mais j’opte pour la morgue. Autant commencer par le plus désagréable.

Nous sortons de l’aéroport et le froid se jette à nouveau sur moi avec férocité. Il semble épargner mon guide, probablement habitué, et nous nous dirigeons vers une grosse voiture noire. Canada ou pas, une voiture de flics, ça se repère de loin. Je suis sûr que même s’il y en avait une, banalisée, au fin fond de la brousse, on la reconnaîtrait à deux cents mètres. Tandis que nous roulons, je découvre la ville.

Tout est blanchâtre de neige sale. Les immeubles, les trottoirs, les arbres, les routes, les autres véhicules, tout. À propos de brousse, je me réchauffe comme je peux avec des images de savane surchauffée, de cocotiers, de jungle tropicale… Je repense à ce roman que j’ai lu il y a quelques années, une histoire qui se passe en Afrique du Sud, avec l’apartheid et la discrimination. Ça s’appelait Une saison blanche et sèche, je crois. À part la chaleur, bien sûr, ce titre conviendrait assez bien à ce qui m’entoure. Tout est blanc, enfin, relativement, car ici, en ville, la neige entassée le long des rues prend une teinte grisâtre et sale. Je suis étonné de constater qu’il ne fait pas aussi sec que je m’y attendais. J’avais pensé que par de telles températures, la flotte à l’état liquide serait plus rare que l’or. Mais en fait, tout est humide, de cette humidité qui fait pénétrer le froid encore plus profondément sous la peau, jusqu’à l’os. Qu’est-ce que ça doit être en été ! Enfin… si l’été existe, dans ce pays qui n’est pas un pays, mais plutôt l’hiver devenu territoire. Je réalise qu’Adam est en train de parler.

« … en janvier, y fait frette en calvaire, évidemman, mais ben couvaerts pis avec des mitaines, on peut aller magasiner pareil. Pas d’misère, pour hin Québécwa pure laine, mais… »

Je réalise que si je le laisse parler, on y sera encore demain, alors que j’ai envie de rentrer au bercail le plus tôt possible. Alors, je l’interromps brusquement, tant pis pour la politesse, et j’amène la conversation sur l’enquête qui m’a expédié ici.

« Adam, pouvez-vous me parler de cette histoire de fille étranglée ? Comment les choses se sont-elles passées ? »

Il ne sourcille même pas, mon Quasimodo. Il enchaîne directement sur le nouveau sujet.

« Ah, c’t’affaire-lâ ! J’y étais pô, mais y parait qu’la blonde dzu ministre, elle s’excitsait l’pouèl dé jambes pas à peu près. Remarquez, je la comprhein. Ça doué pas aêtre beau d’se faire remplir. Lui, au contraire, restait relax, tsé. Y’a juste lâché un waque quand il a vu la p’tite… »

J’arrête de l’écouter, parce que je ne pige rien à son français canadienisé. Je savais bien que ça ne me ferait pas rigoler longtemps. Cette enquête est encore plus compliquée qu’un contrat d’assurance, mais tant pis, puisque je fais un beau métier.

« Ça y est, c’est lâ, annonce mon guide. »

Les morgues, c’est comme les voitures de poulets, elles sont les mêmes partout. Pourtant, celle-ci présente une différence importante avec celles que j’ai déjà eu l’occasion de visiter : elle est chaude. Bon, pas vraiment. Deux ou trois degrés, comme les autres. Mais en arrivant du dehors, j’ai l’impression qu’il y fait bon. Quelques minutes plus tard, guidé par un employé, je me retrouve devant le tiroir où Clara R a été remisée comme un truc gênant. Ce qu’elle est, en réalité.

Des macchabées, j’en ai vu quelques douzaines, bien sûr. Des gros et des petits, des mâles et des femelles, des jeunes et des vieux, des en sang et des en morceaux, des encore chauds et des faisandés qui puent… Mais j’arrive pas à m’habituer. À chaque fois, j’ai droit à ma montée d’adrénaline, à mon haut-le-cœur, à ma mâchoire qui se crispe en découvrant ce qui reste de l’autre. Et à chaque fois, cette putain de petite voix qui me glisse « Un jour, toi aussi tu seras comme ça, tout froid, tout raide, tout mort. » La peau de la fille est blanche et sèche, elle aussi.

Elle devait avoir vingt-deux ou vingt-trois ans. Brune, cheveux courts, le nez retroussé, quelques taches de rousseur, mince et pas très grande. Les yeux, je sais pas, ils sont évidemment fermés. Jolie, sans doute. J’entends un bruit de mastication derrière moi, je me retourne. Adam est un peu plus loin, en train de croquer une pomme à belles dents. J’avale avec difficulté et je sens la mienne, de pomme d’Adam, descendre et remonter en raclant dans ma gorge. Comment fait-il pour manger tranquillement dans un pareil endroit, devant le corps de cette gosse ?

« Ça y est, Patrick, me demande-t-il en postillonnant ? On peut partsîr, maint’nhan ?

— Pas encore, répliqué-je avec raideur.

— C’est correc, mais à part les bobettes roses de la p’tite, il n’y a rien d’intséresshant à vouèr, insiste-t-il. »

Je ne réponds même pas. Mes réflexes professionnels reprennent le dessus, et je reporte mon attention sur Clara. Son visage est bleui. Normal, pour une étranglée. Traces sur le cou, un hématome à la joue gauche. Bien sûr, elle ne s’est pas laissée occire sans se débattre. Je repousse le drap qui la recouvre. Dessous, elle est nue, et il y a d’autres bleus. Sans me retourner, car je ne veux pas le revoir la bouche pleine, je demande à Adam si elle était dans cette tenue lorsqu’on l’a retrouvée. C’est l’employé qui me répond à sa place. Quand on l’a amené ici, elle était en sous-vêtements aguicheurs. On l’a déshabillée en vue de l’autopsie qui n’a pas encore été effectuée, seulement les premières constatations pour le rapport. Je me rapproche et je la regarde un peu partout.

Ça sert rarement à quelque chose, je le sais, mais je sais aussi que plus on en voit, plus on en apprend, s’il y a quelque chose à apprendre. Alors, je scrute chaque centimètre carré de la peau de Clara, et tant pis pour ce que peuvent penser Adam et l’employé de la morgue quand j’examine ses seins aux aréoles roses et sa toison pubienne. Je m’approche de son visage, puis de ses mains. Sous les ongles, j’aperçois une matière jaunâtre. Je demande une loupe. Panique à bord. C’est comme si j’avais réclamé le collier de la reine. Les deux autres se mettent à courir dans tous les sens, avant que l’employé se souvienne qu’il est nanti de son inséparable couteau suisse dont il ne se sert en fait jamais, le modèle balèze, Trois cents soixante-dix grammes, avec quatre-vingt-cinq accessoires, dont le sifflet à ultrasons, la chignole à roulette et l’épépineur de pastèques. Et aussi une petite loupe à fort grossissement.

Équipé comme Sherlock Holmes, je replonge vers la menotte de la fille. En effet, quelque chose de pulpeux est resté sous ses ongles. La caisse à outils du fonctionnaire modèle proposant également une minuscule pince à épiler, je l’utilise pour récupérer ce truc mou et peu ragoûtant. La chose va être envoyée je ne sais où pour analyses. L’employé referme le tiroir de Clara, et nous ressortons de cet endroit, Adam et moi. Malgré le froid, je préfère être ici.

Cette fois encore, Adam me laisse le choix de la prochaine destination. Je peux aller visiter le lieu où le corps a été retrouvé, ou bien faire la connaissance du directeur Frontenac, chef du SPVM, Service de Police de la Ville de Montréal.

J’hésite. J’ai envie de voir la scène du crime, comme il dit. Surtout, j’aimerais bien interviewer le ministre et sa moitié, mais le préfet m’a prévenu que j’avais peu de chances de pouvoir les rencontrer. Ma présence ici est transparente, je ne suis pas là pour poser des questions à des pontes, mais seulement pour les blanchir. Celui qui dirige cette enquête, c’est le directeur québécois. Simplement, je ne dois pas le gêner dans son travail. Je ne suis pas son subalterne, mais je dois m’écraser devant lui, voir ce qu’il me montre, entendre ce qu’il me dit, trouver une porte de sortie à cette affaire et faire en sorte que ce soit lui qui en tire les honneurs.

Alors, tu parles, si j’ai envie de lui être présenté ! Encore un de ces gros autosatisfaits, qui savent depuis la maternelle qu’ils seront flics comme papa, qui connaissent par cœur le règlement qui s’applique aux autres et la théorie d’un boulot qu’ils n’effectueront jamais eux-mêmes.

De toute façon, je vais devoir y passer, alors, maintenant ou plus tard… au moins, son bureau sera chauffé. Va pour le big boss.

Nous voilà repartis en voiture. Je ne sais pas comment Adam arrive à conduire avec toute cette gadoue neigeuse. Les roues de la bagnole sont équipées, il a l’habitude, mais quand même, je me sens obligé d’être admiratif. Il se paye même le luxe de croquer encore une pomme en tenant son volant d’une main. Je me demande vaguement d’où il les sort, pendant qu’il baragouine son français d’outre-Atlantique. Je comprends, ou je devine, qu’il me parle du directeur Frontenac, pour qui il a une grande estime. « Quelqu’un d’exceptionnel, extrêmement efficace, probité, conscience professionnelle, gna, gna, gna… » Il me gave, Labrosse, avec ses éloges et son super flic. Je repense à la célèbre police montée, avec les canassons et les costars rouges. Je vois bien Adam déguisé comme ça et monté sur un bourrin. Pauvre bête…

Pour tuer le temps, je regarde le paysage monochrome que nous traversons. Des gratte-ciel, des espaces verts devenus gris de saleté, le Saint-Laurent presque entièrement gelé et parsemé de glaçons gros comme des corbillards, des dizaines de voies parallèles, entrecoupées de larges avenues au tracé à peine moins rigoureux. Nous roulons pendant plus d’une demi-heure, durant laquelle le décor toujours semblable à lui-même ne parvient pas à m’ennuyer, grâce à sa beauté irréelle. Enfin, notre véhicule pénètre dans un parking souterrain, rue Saint-Urbain, à en croire mon guide.

Ascenseur, couloir, et bureau dans lequel je suis introduit sans Adam qui repart dans les corridors. Je regarde le paysage par la baie vitrée. C’est froid, le Québec. Très froid. Mais très beau. Depuis ce point de vue, le panorama est époustouflant. La porte s’ouvre, une femme entre, et je suis encore époustouflé. Trente-cinq à quarante ans, en plein épanouissement, sûre d’elle, cheveux bruns, yeux verts, bouche rouge, douce, décidée, silhouette élancée, poitrine haute et ferme, charmante, belle, délicate, parfaite, pure, magnifique, majestueuse, sublime… Elle n’est pas jolie, elle est somptueuse, divine, féerique. Elle est la Shéhérazade des mille et une nuits, la Cléopâtre de l’antiquité, la Néfertiti des Égyptiens, la Vénus de Milo, la Joconde de Léonard, toutes celles-là à la fois, et bien d’autres encore. Comment une telle femme s’est-elle retrouvée ici, dans cette maison de flics ?

« Je suis le directeur Frontenac », me dit-elle sans préambule, sans hésiter, et sans prêter la moindre attention à l’état dans lequel sa présence m’a mis.

Quel accent charmant ! Brièvement, j’ai une pensée pour mon commissaire à moi, le supérieur acariâtre que je me farcis chaque jour, mais je chasse bien vite cette image pour revenir à la réalité. Voici donc un directeur canadien. Quel beau métier ! Elle me tend sa main que je serre, puis elle la reprend lorsque je commets l’erreur de la lâcher, et elle va s’installer derrière le bureau en bois, m’invitant d’un geste à m’asseoir également. Il était temps, mes jambes n’ayant pas l’intention de me porter plus longtemps dans de telles circonstances. Elle recommence à parler pendant que je la dévore des yeux.

« Je suis ravie de faire votre connaisshance, inspecteur Duchesne. Je suis également ravie que la Frânce, pour partsiciper à cette enquête, ait pu envoyer un de ses fins limiers.

— Euh, fin limier…

— J’ai appris que vou zête zallé voir le corps de la victsime et que vou zavez déjà fait une découverte qui pourra nous avhâncer. Vous êtes trè zéfficace, inspecteur.

— Euh, très efficace…

— Ce qui nous laisse perplexes dans cette enquête, c’est que cette jeune frhânsèze était une étsudiante discrète et sans histouère. Certaines jeunes filles ont parfois tendance, pour gagner un peu d’arghânt, à faire dé zextras en compagnie de messieurs, vous voyez c’que je veux dire.

— Euh, vous voulez dire…

— En clair, elles se prostsitsuent. Mais nos services sont formels, Clara n’avait pas recours à ces pratsiques. Pourtant, elle a été retrouvée dans une tenue plus qu’aguichhânte, avec ses bobettes roses. »

Là, troublé ou non par la présence de ce commissaire hors du commun, je sursaute. J’ai déjà entendu parler de bobettes roses, j’en suis certain. Je cherche dans mes souvenirs récents. Ça me revient. À la morgue, Adam a dit je ne sais plus quoi à propos des bobettes roses de la fille. Je croyais alors qu’il faisait une allusion grossière à ses seins, mais je devine à présent qu’il devait s’agir d’autre chose.

« Mais… qu’appelez-vous des bobettes ?

— Il s’agit d’une aexpression québécoise, m’explique-t-elle en souriant, ce qui me met en ébullition. Les bobettes désignent les sous-vêtemints, d’une manière générale. Ceux que portsait votre concitsoyenne étaient d’un geinre assez… provoquint.

— Si ma mémoire ne me trahit pas, Adam, enfin… l’inspecteur Labrosse, m’a dit qu’il n’était pas présent lors de la découverte du corps, n’est-ce pas ?

— En effet, il n’est pas sur cette hânquête. Il s’est just’ proposé d’lui-maême pour vous guider à Montréal.

— Mais alors, comment pouvait-il savoir que la fille a été retrouvée en sous-vêtements roses, alors qu’à la morgue, elle était nue, afin d’être autopsiée ?

— Comment savait-s’il… »

Le directeur Frontenac se tait d’un coup et se perd dans ses pensées. Brusquement, elle devient toute blanche. Et sèche ? Puis elle se rue sur l’interphone et demande qu’on lui amène immédiatement l’inspecteur Labrosse Adam. J’ai envie de rire en entendant ce nom, mais elle me fait sortir de son bureau avant l’arrivée de l’autre.

Je poireaute durant plus d’une heure dans une salle d’où la vue est aussi spectaculaire que celle que j’ai pu contempler un peu plus tôt. Il semble que j’ai dit un truc décisif, mais je ne parviens pas à comprendre quoi. Évidemment, il y a des quantités de choses dont je ne suis pas au courant, mais vraiment, je ne vois pas ce que cette histoire de bobettes roses a de si important pour provoquer un tel ramdam. Enfin, un jeune flic vient me chercher et me ramène dans le bureau du directeur Frontenac, qui est en train de noter quelque chose dans un calepin avec un stylo à l’encre violette. Elle m’accueille avec un sourire radieux, lequel fait de moi le point le plus calorifère du Québec.

« Cher inspecteur Duchesne, je n’sé pâ commhânt vous r’mercier. Grâce à vous, cette affère a été résolue et classée très rapidemhânt.

— Euh… grâce à moi ?

— Il faut que je vous mette au courhânt de deux ou trois choses que vou zignorez et qui sont la clé dse drame. Tout d’abord, sachez que le ministre impliqué est mon oncle. Sachez aussi que la substhânce que vous avez trouvée sous les ongles de Clara a déjà été analysée. Il s’agit simplemhânt de pulpe de pomme. Hansuite, et c’est le point le plus gênhânt pour moi, je dois vous avouer qu’Adam, l’inspecteur Labrosse, me poursuit de ses assidzuités depuis plusieurs années. Évidhâmment, je l’ai toujours repoussé.

— Évidemment, dis-je en rejetant l’image contre nature de cette belle avec l’autre bête.

— Par venghânce, il s’en est pris à ma famille. Il a fait la connaisshânce de Clara R, il a sympathsisé avec elle, puis il l’a étranglée et il s’est débrouillé (je vous fait grâce des détails) pour que son corps soit retrouvé dans des circonsthânces comprometthântes chez mon oncle, dans le but de ruiner sa réputation et bien sûr la mienne en même temps, étant donné ma position. Il a fini par tout reconnaître. Ce qui vous a alerté, c’est cette histoire de bobettes roses. Ce qui m’a aéclairée, c’est la pomme que vous avez retrouvée sous les ongles de cette malheureuse fille. Vous avez dzû remarquer que Labrosse en consomme beaucoup.

— Ça, on peut dire qu’il en croque.

— Il ne me reste plus qu’à vous remercier chalheureusemhânt une fois de plus et à vous féliciter. Je ferai parvenir à vos supérieurs un rapport très aélogieux sur votre partsicipation dans cette hânquête. »

Elle sourit une fois de plus, ma température grimpe dangereusement, et elle ajoute, presque timidement :

« J’ai un petsit cadeau pour vous, pour l’aide apportée. J’ai retrouvé çâ dans un coin d’mon bureau, j’espaère que vous allez trouvez çâ comique. »

Elle me tend un manuel de conversation canadien, à l’usage des touristes français, avec la traduction des expressions les plus typiques. En plus, elle a de l’humour. Je bafouille un vague merci, mais déjà elle sort du bureau en me frôlant et en me noyant dans la traînée de parfum qui la suit comme j’aimerais le faire.

Tout va très vite. Je me retrouve à l’aéroport Trudeau après avoir mené l’enquête la plus délicate, la plus compliquée et la plus rapide de ma carrière : moins de trois heures. D’ailleurs, je ne l’ai pas réellement résolue, ou alors tout à fait involontairement. Je ne sais rien du directeur Frontenac, ni son prénom, ni si elle est mariée… rien. L’avion décolle déjà vers la France et des températures plus clémentes.

J’ai toujours à la main le manuel touristique. Je le feuillette machinalement et, par jeu, j’y cherche les « bobettes ». En face, dans la marge, je vois qu’un numéro de téléphone a été récemment griffonné à l’encre violette. En regardant par le hublot, j’aperçois une dernière fois la ville de Montréal, le Saint-Laurent et ses glaçons, la blancheur de la neige… Quel beau pays ! Quel beau métier !


Après le piratage de mon site, il m’a été impossible de remettre les anciens commentaires sous une forme “normale”. Je les recopie simplement ici :

Hélène Ourgant, le 03/03/2011

Bonsoir,
C’est une jolie petite histoire policière, pour une fois le genre policier fait rire. Très réussi !


Commentaire

Un beau métier — Pas de commentaire

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