Les maisons avaient toutes le toit rouge habituel dans cette région, et des murs en pierres grises jointoyées d’enduit plus clair. La plupart des habitations étaient tournées vers le centre du village, leurs portes semblant surveiller jalousement le chêne trois fois centenaire qui faisait la fierté des autochtones et qui trônait orgueilleusement sur la place recouverte de terre. Seul édifice plus haut que l’arbre vénérable, l’église et son clocher délimitaient une extrémité de l’esplanade, tandis que l’autre était occupée par la mairie, qui faisait également office d’école, et dont le drapeau pavoisant sur le fronton semblait être l’unique objet flambant neuf du hameau. Autour du chêne, l’herbe avait poussé, mais son expansion avait été stoppée par une petite bordure en bois.

Au milieu de cette pelouse, il y avait un trou qui n’était pas là la veille.

Anselme le cantonnier, éberlué, regardait le trou en se grattant le front, sa casquette en arrière révélant une calvitie avancée. Il était tellement étonné qu’il ne savait comment réagir et qu’il restait en dehors de l’espace vert, comme s’il lui était formellement interdit d’en fouler la surface. Il faut dire pour sa défense que la veille au soir encore, tout était normal, et qu’aucun bruit nocturne n’avait alerté le brave homme qui résidait pourtant en lisière de la place. Mais, lorsqu’à son habitude, il avait ouvert ses volets dès le soleil levé, il avait immédiatement remarqué la présence du trou, avec un tas de terre fraîchement remuée tout à côté.

La vieille Clémence arriva aussi, de son pas traînant si particulier que le cantonnier n’eut pas besoin de se retourner pour savoir que c’était elle. Elle ne lui demanda pas ce qui se passait. Il ne le lui dit pas. Ça faisait au moins dix ans que ces deux-là ne s’étaient pas adressé la parole. Mais le père Honoré s’approcha à son tour, et lui se mit à parler, tout seul, comme il le faisait toujours.

« Ah, cré vindiou ! Kécéssa ? C’est un trou. Ah ben ouais c’est un trou. Mais kécéssa ? Qui l’a fait euss’trou ? Kécé qu’euss’trou ? Comment l’est arrivé là euss’trou ?

— C’est bien un trou, confirma Anselme. Faudrait prévenir le reste de la population, qu’ils viennent voir çà. »

Mais les autres arrivaient d’eux-mêmes, avertis on ne sait comment qu’il se passait quelque chose, quelque chose d’important. Presque tous les habitants du village convergeaient vers le trou. Il manquait les enfants, qu’on évite d’exposer au danger, les grabataires, trop lourds à déplacer, et les idiots, qui n’auraient rien compris. Et le maire. Où était le maire ? Quelqu’un partit le chercher en courant, et revint à la même allure, l’édile sur les talons, son inséparable écharpe républicaine lui barrant la poitrine, et soufflant comme une locomotive qui aurait les joues rouges et le front moite.

La foule était rassemblée autour de la pelouse, mais nul n’avait osé franchir la bordure de quelques centimètres de haut. Les villageois s’écartèrent avec empressement pour livrer le passage à leur élu ventripotent qui, lui aussi, s’arrêta à la limite réglementaire et en profita pour calmer sa respiration haletante.

Personne ne disait mot. Tous les regards étaient tournés vers le magistrat, que ses échevins avaient rejoint dans un élan de solidarité. Chacun attendait qu’il parle ou qu’il fasse quelque chose, quelque chose d’important.

Alors, le maire leva un pied et, avec une évidente détermination, il le reposa de l’autre côté de la bordure, avec probablement autant d’appréhension que Christophe Colomb lorsqu’il foula la terre du Nouveau Monde avec le sien.

Rien ne se passa, alors l’édile amena également son second pied à l’intérieur du périmètre herbeux, et, sous les regards admiratifs de la population, il avança courageusement vers le trou.

« Allez-y, Monsieur le Maire, l’encouragea une voix.

— On est avec vous, renchérit une autre, plus lointaine.

— C’est moi qui l’ai vu le premier, ajouta stupidement le cantonnier. »

L’édile s’arrêta prudemment à deux pas de l’excavation et la dévisagea sans sourciller. Le trou était approximativement circulaire, faisait un mètre cinquante d’un bord à l’autre et était tout noir, ce qui en disait long sur sa profondeur. Le tas de terre était conique, faisait un mètre quatre-vingts de diamètre à la base et deux de hauteur, dominant le maire, qui gardait ses distances. Il se retourna vers ses administrés et leur adressa cette information de source sûre :

« C’est bien un trou, c’est certain. »

Ainsi allégés d’un doute, les badauds échangèrent des regards entendus, puis ils s’écartèrent afin de livrer passage au curé, qui arrivait à la hâte, tout en fermant un à un les nombreux boutons de sa soutane. Il s’arrêta à la bordure, mit les mains sur ses hanches, et demanda :

« Que se passe-t-il ?

— Ya un trou ké arrivé c’te nuit, expliqua le père Honoré.

— Voilà une étrange affirmation, affirma froidement le prêtre.

— Pourtant, eul’trou il est là, insista Honoré.

— Oui, mais il est impossible de dire qu’un trou est arrivé, puisque c’est un trou, et qu’un trou, c’est du vide. De grâce, dites plutôt que de la terre est partie, ce sera plus juste. »

Le père Honoré se gratta à son tour le crâne, comme le cantonnier l’avait fait plus tôt. Le curé releva légèrement son froc et, d’un geste aussi décidé, mais plus vif que le maire, il enjamba la bordure et rejoignit le magistrat. Il osa même un pas de plus et se pencha au-dessus du trou. Le maire l’imita alors et, pour montrer qu’il était un homme d’action ne reculant devant aucun danger, il appela en se penchant :

« Il y a quelqu’un ? »

Mais aucune voix ne lui répondit. Soit il n’y avait personne, soit le trou était vraiment très profond. Rassuré, bien que refusant de l’admettre, le digne représentant de l’État se tourna vers l’amas de terre et en évalua le volume du regard, imité par le prêtre.

« Ça fait beaucoup de terre, mais finalement pas tant que ça, remarqua-t-il.

— C’est vrai, précisa le cantonnier. Quand je creuse une tombe dans le cimetière, ça fait un tas bien plus gros.

— Faut pas parler de ça, répliqua une voix de vieux dans la foule. Tu vas nous attirer le malheur !

— Ce que je voulais dire, c’est que ce trou ne doit pas être si profond que ça.

— Alors, pourquoi n’en distingue-t-on pas le fond, demanda le maire, qui sentait l’initiative lui échapper ? »

Le curé, bras ballants, dû reconnaître qu’il n’en savait rien. Pour enfoncer le clou, l’édile se pencha à nouveau au-dessus de l’excavation et clama assez fort pour que tous l’entendent :

« C’est noir comme l’enfer, là-dedans ! »

Le prêtre eut un geste de recul et un murmure désapprobateur parcourut l’assistance. Les vieilles se signèrent, les vieux grognèrent dans leurs barbes, les moins âgés se tendirent. Il y a des choses qu’on ne dit pas, et des plaisanteries qu’on ne fait pas. Le maire se rendit compte qu’il avait été trop loin. Se frottant le menton d’un air gêné et, faisant mine de n’avoir rien remarqué, il recula vers le chêne et demanda au curé quel était son avis. L’autre réfléchit un instant avant de reprendre la parole.

« Vous avez vu ? Il n’y a ni pelle, ni pioche, dit-il.

— À l’évidence, affirma le magistrat, qui n’avait rien remarqué.

— Le coupable est-il parti avec, ou bien est-il encore au fond en train de creuser ?

— Et d’abord, qui est le coupable ? »

En lançant une interrogation aussi forte, le maire était certain de rasseoir son autorité. Il insista :

« Tout le monde est là ? Cherchons qui est absent. C’est certainement lui qui a fait le coup ! »

Chacun dévisagea son voisin ou sa voisine. Durant quelques minutes, des apostrophes retentirent, les uns cherchant les autres dans un inventaire chaotique, mais efficace. Une fois ce recensement achevé, le verdict tomba. À part les enfants, les grabataires et les idiots, il ne manquait personne à l’appel. Apparemment, le coupable, puisqu’il était désormais ainsi désigné, n’était pas un habitant du village.

« Rien n’est moins sûr, affirma le maire du ton qu’il réservait d’ordinaire pour les déclarations officielles des soirées électorales. Le coupable est peut-être parmi nous. Une fois son forfait accompli, il est venu se mêler à la foule pour juger des effets de son délit. N’oubliez pas qu’un assassin revient toujours sur les lieux de son crime. »

L’édile était satisfait de lui. Il avait bien repris le contrôle de la situation et sa bévue était oubliée. Les villageois recommençaient à se dévisager mutuellement, tentant de trouver dans leurs rangs celui ou celle qui avait osé creuser un trou noir comme l’enfer sur la place, près du chêne.

Rapidement, les recherches s’organisèrent. Les vieux furent éliminés de la liste des suspects. Trop chétifs pour un tel travail. Les femmes les plus jeunes subirent le même sort, pour la même raison. La maire et le curé étant insoupçonnables, ils furent mis de côté. Il apparut rapidement que les très gros ne pouvaient être retenus comme coupables potentiels. De même pour les très maigres qui auraient manqué de la résistance nécessaire. Monsieur Valroger, l’instituteur venu d’une autre ville, était à l’évidence trop intellectuel pour ce genre de travail ; il fut blanchi. Après réflexion, on décida que les agriculteurs ne pouvaient se livrer à une telle infamie, car ils avaient autre chose à faire. Blaise, Denis et Francine se retrouvèrent aussi dans le clan des innocents, puisqu’ils étaient infirmes. Thérèse prit le même chemin. Elle n’était pas idiote, mais presque. Trop en tout cas pour penser à revenir discrètement se fondre dans la masse des curieux. Les rangs des suspects s’éclaircissaient. Il ne resta bientôt plus qu’un seul coupable : Anselme, le cantonnier.

Tous les visages étaient tournés vers lui, et il faisait face à ses accusateurs sans comprendre, roulant de grands yeux ronds et bovins. Son pantalon était maculé de terre. De ses chausses on ne distinguait même plus la couleur, tant elles étaient crottées. Ses mains, calleuses à force de manier la pelle, étaient également couvertes de poussière.

« Ben… ben… Pourquoi que vous me regardez comme ça, demanda-t-il avec des accents d’angoisse dans la voix ? J’ai rien fait, même que c’est moi qui l’ai vu le premier, ce trou, quand c’est que j’ai ouvert mes volets. J’ai rien fait, moi ! »

Les villageois s’étaient vivement écartés d’Anselme, le laissant au centre d’un cercle de vide. Tous le dévisageaient avec dédain, tous prêts à ânonner la longue liste des crimes précédents du désigné coupable.

« C’est vrai qu’il sait bien manier la pelle et la pioche, affirma Denis. Quand il a fait la tombe de mon pauvre père, il l’a fait bien trop profonde, qu’on n’avait pas de cordes assez longues pour descendre le cercueil, comme quoi qu’il aime bien creuser, c’t’homme-là.

— Et quand il a fallu installer les nouveaux poteaux de l’électricité, qui c’est qui a vite fait tous ces trous ?

— Et comment que tu le savais, ce matin, qu’y avait euss’trou près du chêne, si c’est pas toi qui l’a fait ?

— Et pourquoi que t’as toute c’te terre su’l’pantalon, l’Anselme ? »

Le cantonnier était acculé, accusé, accablé. Tout le désignait coupable, il le voyait bien. Personne ne prendrait donc sa défense ? Le curé s’approcha de lui et lui mit sa main sur l’épaule.

« Allons, ne nous emballons pas. Nous n’avons aucune preuve contre ce brave Anselme. Et d’abord, pourquoi aurait-il commis ce trou ? Quelle raison aurait-il eu ?

— Pourtant, quelqu’un l’a fait, ce trou, et celui-là avait des raisons, même si on les comprend pas.

— C’est pas moi, rugit le cantonnier ! C’est pas moi. Dis-leur, Marcelle, dis-leur… »

Tous les regards se tournèrent comme un seul homme vers Marcelle, la veuve de l’ancien maire. Les rumeurs qui couraient sur le compte de ces deux-là étaient donc vraies, ils couchaient ensemble ! Marcelle hésitait. Si elle avouait, elle sauverait son amant, mais perdrait sa réputation. Si elle le trahissait, elle le perdrait lui, mais préserverait-elle son honneur ? Rien n’était moins sûr, car tout le monde savait ce qu’il y avait entre eux, même si tout le monde faisait semblant de ne pas savoir ou de ne pas être certain de savoir. Dans un silence pesant, elle se décida pour la vérité, parcequ’après tout, elle était veuve, et seules les mauvaises langues prétendaient qu’elle n’avait pas attendu de l’être pour s’acoquiner avec le cantonnier.

« Ouais, j’étais avec lui. Il n’est pas sorti de toute la nuit. »

Anselme souffla de soulagement. Mais cet alibi ne résolvait pas le mystère du trou. Comment était-il venu là, ou plutôt, comme l’avait dit le curé, comment de la terre était-elle partie, laissant le trou à sa place ? Le maire, sentant peut-être qu’il devait récupérer l’initiative afin de ramener l’attention sur sa personne, prit une grande décision.

« En attendant de mettre la main sur le coupable, il faut reboucher ce trou, trancha-t-il sur un ton sans appel ! Nous ne pouvons laisser nos enfants exposés à un tel péril.

— Je m’en occupe, Monsieur le Maire, déclara le cantonnier, ravi de voir les choses reprendre un cours à peu près normal. »

Il partit en courant chercher les outils nécessaires. Ce contretemps fut mis à profit par les plus téméraires qui franchirent à leur tour la bordure pour s’approcher et jeter un coup d’œil méfiant et dubitatif à la mystérieuse excavation. D’autres suivirent, et bientôt la pelouse se retrouva copieusement piétinée par de nombreux pieds solidement chaussés. Anselme revint, brandissant une pelle comme s’il s’était agi de l’arme absolue contre les démons de l’enfer. Sans ménagement, il repoussa les intrus au-delà de l’espace herbeux. Même le maire et le curé furent boutés hors de la zone de travail, et le cantonnier s’attaqua à la masse de terre devant un parterre de spectateurs, alors que jusqu’à ce jour, nul n’avait accordé la moindre attention à ce qu’il faisait dans la commune.

De pelletées hargneuses en coups de reins virils, le brave homme renvoya tout dans le gouffre noir. Le tas diminuait à grande vitesse, et bientôt il ne resta plus que quelques traces poussiéreuses pour rappeler que l’amoncellement avait été là. Anselme, souriant, attendait presque des applaudissements saluant sa performance, mais un silence lourd s’était abattu sur la place du village.

Le trou était toujours là, inchangé et plus menaçant que jamais !

Comme il l’avait fait plus tôt, le cantonnier repoussa sa casquette en arrière pour mieux se gratter le front. Le curé fut le premier à se reprendre.

« Ça m’en bouche un coin, à défaut du trou, s’exclama-t-il ! Comment est-il possible que la terre du trou ne remplisse pas entièrement le trou ?

— Ben, expliqua le père Honoré, pasque eul’trou il est plus gros que s’qui a de terre.

— Mais c’est impossible, affirma l’instituteur, qu’on n’avait pas encore entendu. Vous enlevez de la terre, ça fait un trou. La quantité de terre correspond obligatoirement au volume du trou, c’est mathématique ! »

Honoré le regarda sans bien comprendre tous les mots. Le maire en profita pour proposer une hypothèse.

« Ça dépend, mon cher Monsieur Valroger. Si vous faites un trou assez grand, il pourrait contenir toute la terre, et qu’il reste encore du trou.

— Non, car pour faire un trou plus grand, il faut enlever davantage de terre, et donc le trou est proportionnellement toujours aussi grand que le tas de terre.

— Il a raison, intervint le prêtre. Un trou ne peut pas être plus grand que la quantité de terre ôtée pour faire le trou. Quoique…

— Quoique quoi ? »

Le curé était perdu dans ses pensées. Il recommença à parler après quelques instants de réflexion.

« À moins qu’on ait pris de la terre pour l’emmener ailleurs.

— Comment, rugit l’édile ! On nous aurait volé de la terre de notre village ? Je vais immédiatement prévenir la préfecture. On ne va pas en rester là, c’est moi qui vous le dis…

— Ne vous emballez pas, Monsieur le Maire. Avant de prévenir qui que ce soit à l’extérieur du village, il faut être certain de ce que nous allons annoncer, pour éviter le ridicule. Après tout, il ne s’agit que d’un peu de terre.

— Mais de la terre de notre village ! Ce n’est pas n’importe quoi ! Ce chêne est là pour témoigner de sa qualité.

— Mais même si quelqu’un en voulait quelques pelletées, pourquoi ne pas tout simplement les demander, suggéra le curé ? Ou en prendre discrètement aux alentours, au lieu de prendre le risque de se faire prendre en creusant ici, sur la place devant l’Église ?

— Et devant la Mairie, précisa le maire !

— Et devant le chêne, précisa le cantonnier !

— Et devant l’école, précisa l’instituteur ! »

Honoré passa la frontière de la bordure et s’adressa au magistrat.

« Savez c’qu’on pourrait faire pour boucher euss’trou ? C’est prendre de la terre ailleurs et l’am’ner ici pour la jeter là-d’dans. Voilà c’qu’on pourrait faire, cré vindiou.

— Mais où aller pour trouver de la terre, interrogea le maire, interloqué par cette proposition inattendue ?

— Dans un autre village, tiens, c’te question.

— C’est peut-être ce qui est arrivé. Des gens d’un autre village sont venus chez nous cette nuit pour nous voler de la terre pour boucher un trou chez eux. Et ce trou chez eux, il est apparu parce que dans encore un autre village, ils ont eu besoin de terre pour remplir un trou…

— Ça peut nous emmener loin, cette histoire, déclara le maire. Très loin.

— Jusqu’en Chine ?

— Peut-être que ce trou, il va jusqu’en Chine, de l’autre côté de la Terre. C’est pour ça qu’on n’arrive pas à le boucher. Toute la terre qu’on balance dedans, elle ressort chez eux, mais le trou il reste là, évidemment.

— Voilà pourquoi personne n’a rien vu ni rien entendu. C’est les chinois qui ont fait le trou, en arrivant de chez eux, par en dessous. Toute la terre qu’ils ont sortie, ils l’ont mise à côté du trou, mais de leur côté à eux. C’est juste à la fin, les deux derniers mètres, qu’ils l’ont laissée ici. Pour nous embêter. »

Le silence retomba. Tout le monde regardait le trou avec inquiétude, craignant sans doute d’en voir surgir quelques millions de chinois vociférants et armés de baguettes. Un rire troubla les réflexions de l’assemblée.

« Mais c’est impossible, voyons. La Terre a un diamètre de douze mille kilomètres, son centre est une masse de magma en fusion. Le forage le plus profond, à ce jour, fait à peine plus de onze kilomètres de profondeur. Il est en Russie, et…

— Monsieur l’Instituteur, je ne crois pas que ce soit le bon moment pour faire un cours de géographie, intervint le maire. Nous sommes présentement devant une menace particulièrement grave et il convient en priorité d’y apporter les réponses qui s’imposent.

— Sauf votre respect, Monsieur le Maire, je ne pense pas que cette menace, comme vous l’appelez, représente un si grand danger. Après tout, il ne s’agit que d’un trou dans la terre.

— Oui, mais d’un trou plus grand que la terre du trou !

— Je vous accorde que ce fait est troublant. Toutefois…

— Toutefois, il faut parer au plus pressé, déclara le magistrat, soudain très inquiet pour ses administrés et son image de marque. Que tous ceux qui n’ont rien à faire ici rentrent chez eux. Tous ! Il est désormais interdit de s’approcher à moins de dix mètres de la pelouse du chêne. Anselme, en ta qualité de cantonnier municipal, c’est à toi de monter la garde et de veiller que nul ne franchisse la limite de sécurité.

— Moi ?

— Oui, toi ! Allez, circulez, tous les autres. Vous aussi, Monsieur le Curé, et vous, Monsieur l’Instituteur. Toi aussi, Honoré. Allez, éloignez-vous de là ! »

Les habitants du village se détournèrent un par un et s’éloignèrent lentement. La vieille Clémence traînait les pieds, Monsieur Valroger évitait de montrer sa déception d’avoir été rabroué, le curé finalement heureux d’avoir une bonne excuse pour ne pas s’en mêler. Seul Anselme resta, mécontent de se retrouver ainsi abandonné, et jetant des coups d’œil anxieux en direction du trou. Il était sans doute prêt à lui bondir dessus au moindre geste suspect. Charitable, Marcelle lui apporta une chaise, mais, respectueuse des règlements, elle ne franchit pas la limite de dix mètres imposée par l’édile. Elle échangea un regard avec le cantonnier et repartit sans un mot.

Lui s’assit à courte distance de l’excavation et il attendit, gardant sa pelle à portée de main pour être prêt à toute éventualité. Vers midi, l’épouse du maire lui proposa une gamelle et un verre de vin rouge. Elle lui précisa que l’édile s’occupait sérieusement et activement de la situation, et que le cantonnier ne devait pas s’inquiéter.

Pourtant, il s’inquiétait, car il avait un problème qui prenait de plus en plus d’ampleur. Petit à petit, il devint même plus important que l’histoire du trou. Anselme avait une énorme envie de pisser, mais il avait promis de ne pas abandonner son poste.

Bien sûr, il y avait le chêne. Il aurait pu se soulager contre lui, comme le faisaient tous les gosses du village, mais il ne pouvait être sûr que personne ne le verrait. Certainement qu’aux alentours, de nombreux yeux restaient braqués vers le trou, et donc vers lui. C’est pour cela que Marcelle et lui n’avaient pas parlé quand elle lui avait apporté le siège. Les langues remueraient bien assez, à présent que leur liaison n’était plus un secret.

Anselme ne pouvait pas même compter sur le tronc du gros arbre pour le dissimuler, puisque la place était approximativement circulaire. S’il se cachait de la mairie, il serait visible de l’église. Et s’il s’abritait des regards de l’église, il tomberait sous le feu de la mairie. Sans oublier toutes les fenêtres tournées dans sa direction.

Il se leva, fit quelques pas et se sentit mieux. Mais se faisant, il quitta le trou des yeux, et il n’aimait pas cela. Il s’arrêta donc, et la gêne revint, encore plus forte qu’avant. Le cantonnier se rassit, cherchant une position confortable qu’il ne trouva point. Il envisagea de faire de grands gestes pour attirer l’attention. Quelqu’un finirait bien par venir. Il demanderait alors à être remplacé quelques minutes, le temps qu’il aille vider sa vessie… Oui, mais si quelque chose se passait dans le trou pendant son absence ? Il était celui qui l’avait vu le premier. Il était celui qui montait la garde depuis le matin. Il n’était pas question qu’il ne soit pas présent si un événement survenait. Il écarta donc cette solution à son problème.

Un chien vint vers lui en trottinant. Il le connaissait, bien sûr. C’était le chien qui errait souvent du côté de la ferme d’En-Haut, comme on l’appelait. L’animal s’approcha du trou, et le cantonnier se demanda ce qu’il était censé faire dans une telle situation. Le maire lui avait ordonné de veiller. Mais que devait-il faire si un événement se produisait ? Il n’avait pas posé la question, et voilà que ce cabot venait perturber sa garde, déjà rendue difficile par son envie pressante. Anselme devait prendre une décision, et la prendre vite. Il se mit debout lorsque le chien franchit la limite des dix mètres. Il lui ordonna de faire demi-tour, mais le quadrupède ne lui prêta pas la moindre attention. Il s’approcha du trou, en renifla deux ou trois fois le bord, puis il leva une patte et pissa dedans !

C’était plus que le cantonnier pouvait en supporter. N’y tenant plus, il courut vers le chêne et se soulagea contre le tronc de l’arbre, sans se soucier davantage des nombreux regards probablement braqués sur lui.

Quand il retourna à sa chaise, le chien disparaissait entre deux maisons. Le trou ne semblait pas avoir pâti de l’outrage qu’il venait de subir, pas plus que le chêne. Anselme se sentait beaucoup mieux.

L’après-midi avançait et se fit soirée. Le cantonnier restait fidèle à son poste. Passer la nuit dehors ne l’inquiétait pas. Ce qui le chagrinait, c’est que s’il s’endormait, il faillirait à sa tâche. Et même s’il résistait au sommeil, comment ferait-il pour continuer à scruter le trou dans l’obscurité ?

Et si celui qui l’avait creusé revenait ?

Le maire en personne lui apporta un dîner, et lui annonça que quelqu’un allait le remplacer. Mais Anselme refusa brusquement. Il avait bien réfléchi, et il avait pris sa décision. Il resterait devant le trou quoi qu’il arrive, et jusqu’à ce qu’un événement se produise. Il demanda juste qu’on lui fournisse une couverture pour qu’il ne souffre pas trop de la fraîcheur nocturne. L’édile insista, mais en vain. Le cantonnier campa sur ses positions et sous le chêne du village.

Emmitouflé et fidèle à son poste, Anselme disparut aux regards inquisiteurs lorsque la nuit tomba complètement. Il fit des efforts louables pour résister au sommeil, mais finit malgré tout par y succomber.

* * * * *

Dès les premiers rayons de soleil, Anselme s’éveilla et comme à l’ordinaire il voulut ouvrir ses volets, mais il y avait de l’herbe sous lui, au lieu des draps habituels. Il se rappela tout ce qui était arrivé et il se rendit compte qu’il avait glissé de la chaise et qu’il avait passé la nuit sur le sol, enroulé dans la couverture.

Le trou ! Il devait surveiller le trou, mais il s’était bêtement endormi là ! Il avait failli à sa mission, qui lui avait été confiée par le maire lui-même, et il en était extrêmement marri. Il se dressa sur son séant et chercha autour de lui.

Mais il n’y avait rien de particulier à voir. La mairie et l’école étaient à un bout de la place, l’église à l’autre bout, et tout autour se trouvaient les maisons aux toits rouges et aux murs en pierres grises jointoyées d’enduit plus clair. Plus près, le cantonnier vit l’arbre et encore plus près, la chaise apportée par Marcelle. Bien sûr sans oublier le trou, qui était toujours à sa place.

Anselme se rasseyait sur le siège lorsque son attention fut attirée par un bruit de moteur. En effet, une camionnette approchait, à reculons. Deux ouvriers en salopettes en descendirent et s’avancèrent en souriant.

« Il est bien là, dit celui qui avait conduit le véhicule.

— On peut dire qu’on a de la chance. »

Et, se tournant vers Anselme, il ajouta :

« Nous devions livrer ce trou sur un chantier, mais nous l’avons perdu en route l’autre soir. Il a dû tomber du bahut. Hier, nous avons passé toute la journée à le chercher.

— Merci de nous l’avoir si bien gardé, mon brave. »

Sous les yeux ébahis du cantonnier, les deux hommes passèrent des sangles autour du trou et s’en servirent pour le hisser dans leur fourgon, où ils l’attachèrent solidement. Puis, après un geste de salutations, ils remontèrent dans la cabine, et l’engin s’éloigna en laissant Anselme près du chêne, les bras ballants et la bouche ouverte de stupéfaction.

Le chien de la ferme d’En-Haut approcha en trottinant. Il renifla deux ou trois fois l’endroit où le trou s’était trouvé, puis il leva la patte et il pissa en regardant Anselme. Il aurait juré que l’animal lui avait adressé un clin d’œil !


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Le trou sur la place, près du chêne — Pas de commentaire

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