« Je possède des puits de pétrole au Mexique, des milliers d’hectares de pampa en Amérique du Sud, des chaînes de télé dans 16 pays différents, des studios de production cinématographique en Inde, des compagnies aériennes, des casinos, des tankers, des chemins de fer, des armées, des palaces, du métal, des îles… Je suis incapable de vous citer tout ce que je possède, et même mes comptables ne pourraient le faire, car le temps qu’ils aient fini d’annoncer le chiffre, il serait dépassé. Je gagne probablement dix ou vingt mille dollars par minute. Je peux tout acheter. Tout. »

L’homme qui était assis en face de celui qui avait déclaré de telles richesses le regardait, bouche bée. Tous deux avaient le crâne légèrement dégarni, tous deux portaient des chaussures marron, tous deux étaient dans la quarantaine. Mais c’était là leurs seuls points en commun, car le premier était l’un des hommes les plus fortunés de la planète, tandis que l’autre était un clochard qui vivait dans la rue, mangeait ce qu’il trouvait, et seulement quand il trouvait quelque chose.

« Je vous ai choisi personnellement en regardant par la fenêtre de mon bureau, reprit le nabab, et je vous ai fait venir ici pour vous proposer une affaire.

— Euh… moi ?

— Évidemment, vous ! Combien sommes-nous, dans cette pièce ? Êtes-vous conscient d’avoir de la chance ?

— Oui, j’ai eu une douche chaude, un café et un cigare. »

L’autre leva les yeux au ciel et reprit la parole.

« Je ne vous parle pas de ça ! Dans quelques minutes, vous serez riche.

— Riche ?

— Riche ! Dites un chiffre, et la somme sera à vous, mon cher… Quel est votre nom, déjà ?

— On m’appelle juste Sylvain.

— Et bien, mon cher Sylvain, quel est votre chiffre ?

— Euh… je n’ai pas bien compris ce que je fais ici, monsieur… Monsieur ?

— Appelez-moi Henri, comme le font mes amis. Car nous allons devenir inséparables, mon cher Sylvain. Quant à ce que vous faites ici, je vais vous l’expliquer. »

Henri se racla la gorge, se balança deux ou trois fois dans son vaste fauteuil et se remit à parler.

« Je peux réellement tout acheter. Je vous l’ai déjà dit. Qu’une fortune comme la mienne soit dilapidée après ma mort m’est une pensée insoutenable. J’ai donc décidé de ne pas mourir.

— C’est en effet une bonne idée, glissa Sylvain.

— N’est-ce pas ? Pour ce faire, il faut que j’achète une autre vie. C’est là que vous entrez en scène.

— Moi ? Mais qu’est-ce que j’ai à voir là-dedans ?

— Je veux acheter votre vie. Votre prix sera le mien. En échange, vous vous engagerez par contrat à mourir à ma place lorsque ma dernière heure sera venue. Je ne suis atteint d’aucune maladie connue, mon taux de cholestérol est normal, je mange sainement, j’ai quarante-quatre ans, nous avons à peu près le même âge, mais j’en parais dix de moins que vous. Qu’en pensez-vous ? »

Sylvain regardait Henri sans vraiment comprendre, ou plutôt en ayant trop bien compris. Il était dans le bureau d’un fou.

Mais d’un fou riche au-delà de tout ce qui est imaginable. Une heure plus tôt, Sylvain était en train de faire la manche à cent mètres de là. Quand il avait vu approcher les sbires d’Henri, il savait que c’était pour le virer de ce quartier dans lequel il faisait tache. Pourtant, il était à présent dans une situation… inattendue, disons. Il répondit timidement :

« C’est une proposition intéressante. Il est vrai que je n’ai pas grand-chose à perdre.

— Je ne vous le fais pas dire. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai choisi quelqu’un comme vous.

— D’un autre côté, si je meurs, même à votre place, à quoi me servirait l’argent que vous me proposez ?

— Mais qui vous parle de mourir ? Nous nous portons très bien l’un et l’autre, pour l’instant ! Bien sûr, nul n’est à l’abri d’un accident. Pour le cas où cela m’arriverait, vous devrez désormais vous trouver toujours à côté de moi, prêt à prendre ma place. Disons à moins de trois mètres. Définitivement, jusqu’à la fin de vos jours. Enfin, des miens. Mais les accidents sont rares, c’est pour cela que ce sont des accidents. Vous mangerez et boirez la même chose que moi, nous irons aux mêmes endroits, nous verrons les mêmes personnes… tous frais payés bien entendu. Désormais, vous devrez en permanence vous tenir prêt à mourir à ma place en cas de besoin. Mais si ça se trouve, vous mourrez avant moi de manière naturelle.

— Et que se passera-t-il dans ce cas ?

— J’achèterai la vie de quelqu’un d’autre pour vous remplacer.

— Ah !

— Vous ne m’avez toujours pas annoncé votre chiffre. »

Sylvain réfléchissait. Il n’avait guère eu l’occasion de le faire ces dernières années, mais c’est comme la bicyclette, une fois qu’on a pris le coup, ça ne s’oublie pas. Que risquait-il dans cette transaction ? Que l’autre se lasse de lui et le renvoie dans la rue ? Il y était déjà. Tout ce qu’il aurait mangé dans l’intervalle serait digéré depuis longtemps quoiqu’il arrive. Quant à la somme… Il pensa au plus gros nombre qu’il put imaginer, mais il ne savait pas comment se prononçait un tel nombre de zéros. Il revit rapidement ses prétentions à la baisse, hésita un moment, et annonça ce qui ressemblait à l’ancienneté des dinosaures.

« En euros ou en dollars, demanda juste Henri ?

— Euh… en euros, je préfère. »

Henri donna un ordre dans l’interphone. Une jeune secrétaire apporta presque immédiatement un chèque et un contrat sur un petit plateau argenté. Henri tendit le chèque à Sylvain.

« Il faudra que j’ouvre un compte, dit l’ancien clochard.

— Quelqu’un va s’en occuper pour vous. Signez le contrat là, là et là. Voilà. En route.

— En route ? Où allons-nous ?

— À New Delhi. Je dois y être avant ce soir. »

Henri alla à New Delhi. Sylvain alla à New Delhi. Et à Buenos Aires. Et en jet privé. Et dans un grand restaurant de Sydney. Et à Riga. Il but du champagne à Boston, il pissa dans les toilettes d’un palace de Venise, il assista à une revue de danseuses nues à Bogota, il signa des contrats à Yaoundé, des accords commerciaux à Shanghai, il fuma des cigares énormes, il dégusta des mets improbables, il gagna des fortunes à la roulette, il perdit des fortunes au baccara, il vit Londres, il vit des chats et des tapis persans, il vit des fleurs, des buildings, des aéroports, des papes, des femmes, des hommes, des sports, des vedettes, des Italiens, des spectacles, des temples, des navires, des armes, des domestiques, des présidents, des parfums, du grand, du petit, du gros, de l’amer, du rouge, du sel, des lumières, des autoroutes, des bijoux, des arbres, des choses…

Sylvain était toujours dans les traces d’Henri et avait fini par s’y habituer. Quand Henri mangeait, il mangeait. Quand Henri partait, il partait. Quand Henri dormait, il dormait. Quand Henri parlait, il se taisait. Certaines situations étaient un peu gênantes, mais, avec le temps, ils s’y étaient faits l’un et l’autre. Personne ne faisait attention à Sylvain, personne ne le voyait. Il était probablement devenu transparent. Et quand Henri passait quelques heures avec une femme, Sylvain attendait tout près, et parfois il profitait de ce qui était délaissé.

Sylvain était heureux. Aussi petit, inutile et vain qu’autrefois, il mangeait à sa faim des plats qui coûtaient trois mois de salaire d’ouvrier, il dormait dans des draps de soie, il posait un œil blasé sur des dizaines de pays, sur des spectacles époustouflants, sur les corps de femmes magnifiques…

« Nous allons à l’opéra, tu es prêt, demanda Henri ?

— Oui, bien sûr, répondit Sylvain en se demandant pour la millième fois ce qui arriverait s’il disait non. »

La limousine filait sur l’avenue. Dans une rue perpendiculaire, une autre voiture arrivait à grande vitesse, conduite par un chauffard bourré comme un coing. Le choc fut terrible. Le chauffeur d’Henri, Henri et Sylvain reçurent le coup de plein fouet.

Rapidement, les secours furent sur place.

« Regardez, dit l’un des pompiers. N’est-ce pas Henri… Henri comment, déjà, le milliardaire ?

— Si, c’est lui. Milliardaire ou pas, il a son compte.

— Le chauffeur aussi.

— C’est qui, le troisième type ? En tout cas, il est mort comme les deux autres. »

*****

« On est où, là, demanda Henri ?

— Je crois qu’on est mort, monsieur, répondit le chauffeur.

— Mort ? Ne soyez pas ridicule, je ne peux pas mourir, vous le savez bien. »

Le chauffeur ne répondit pas et s’éloigna dans la brume qui les cernait.

« Sylvain ? Qu’est-ce que je fais là ?

— Comment ça, qu’est-ce que tu fais là ?

— Tu devais mourir à ma place, idiot !

— Arrête tes bêtises, Riton, personne ne peut mourir à la place de quelqu’un d’autre. Quand c’est ton heure, c’est ton heure, voilà tout !

— Ça fait quatre ans que je te traîne partout, que tu bouffes les meilleurs plats, que tu bois des pinards à cinq mille euros la bouteille, que tu te tapes les plus belles femmes du monde, que tu voyages, que tu profites de tout ça sans rien branler, et au moment de commencer à faire ton boulot, tu te défiles ! Non, mais, tu sais à qui tu parles, là ?

— À un fou, mon pauvre Henri. Et à propos des plus belles femmes…, j’ai juste pris ce que tu me laissais, quand il y avait des restes.

— Comme quand tu étais dans la rue et que tu voulais bouffer, mon cochon ! Et tu vas y retourner ! Je te vire !

— D’accord, je me casse. Après tout, c’est pas mon heure à moi, c’est la tienne. Je n’aurais même pas dû être dans cette bagnole ! »

Sylvain fit demi-tour, laissant Henri poursuivre sa route à la suite du chauffeur. Il revint à la limousine, enfin seul depuis longtemps, et chercha son corps dans les décombres, en pensant à la somme qu’Henri lui avait payée et qui l’attendait sur un compte suisse.

*****

« Tu es sûr qu’il est mort, le troisième type ? Je crois qu’il a bougé.

— Évidemment que j’en suis sûr. Sacrebleu, tu as raison ! Il est bien touché, mais il est vivant.

— Oui, une vingtaine de fractures, la cage thoracique enfoncée, mais il devrait survivre…

— Et ben, on peut dire qu’il a eu du bol, celui-là ! »


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