Le stress, les mauvaises conditions de travail, la pression, les responsabilités, l’organisation qu’il faut tout le temps repenser, les sous‐fifres qui en font le minimum, l’absentéisme, l’imprévisible, les nuits blanches, les congés toujours reportés, les week‐ends à se prendre la tête… j’en ai marre, mais marre… Si j’avais su, quand on m’a proposé ce job, que ce serait aussi dur, jamais je n’aurais accepté, même pour le triple du salaire !

Tu crois que le boss viendrait me donner un coup de main de temps en temps ? Penses‐tu ! Il ne se tient même pas au courant de ce qui se passe. Pourtant, ce sont ses affaires, ses intérêts, mais il fait comme s’il n’était pas concerné. J’ai un mal de chien à le voir et encore plus à aborder les sujets qui fâchent. Alors, lui demander d’assumer et de prendre sa part de la charge, il ne faut pas y penser. Môssieur fait la fête avec ses copains. Ah ! pour ça, il est fort ! Pour bouffer du chevreuil et boire directement au tonneau, pas de problème. Pour se torcher la gueule un jour sur deux, il est là. Mais pour faire son boulot…

Pourtant, tout va mal, dans cette boîte. Tout ! C’est de ma faute, évidemment, je ne cherche pas à le nier. Bien sûr que c’est moi qui n’arrive plus à garder le cap et à faire en sorte que les choses avancent comme elles devraient. Mais j’ai quand même des excuses. Non seulement je suis secondé par des gens qui s’en tapent et qui préfèrent s’en mettre plein les fouilles, mais même au‐dessus, ça n’assure pas ! Quand j’en parle, on me répond que ça va s’arranger, que le monde est toujours retombé sur ses pattes, qu’il y a déjà eu des grains de sable… sauf que là, c’est plus un grain de sable, c’est toute la plage de Copacabana qui s’est renversée sur la machine ! Et ça grince, et ça couine, et ça coince, c’est moi qui vous le dis.

Pourtant, au départ, tout était si beau, si simple, si… séduisant, voilà le mot : séduisant. Je n’étais qu’un employé qui faisait son boulot, et je le faisais de mon mieux. J’ai fini par être repéré par le boss lui‐même. T’imagines si j’étais fier ! Je balisais quand même un peu, le jour où j’ai été convoqué, mais je pensais que c’était juste pour avoir une promotion. Remarque, j’ai été servi !

Quand je suis arrivé dans son bureau, il a attaqué sans préambule et sans perdre de temps à me faire asseoir.

« Mon cher… Yahvé, c’est bien votre nom ?

— Oui, Maître.

— Mon cher Yahvé, j’ai un boulot à vous proposer. Regardez ça. »

Il s’est approché de la fenêtre et il a tiré d’un coup sec sur les cordons du rideau pour ouvrir. La vue était magnifique. Dans quelque direction que se portât le regard, le firmament était visible. Dominant la scène, la splendeur de la Voie Lactée était jetée en travers des cieux comme une goutte de lait dans une tasse de thé. Des myriades d’étoiles, de nébuleuses, d’amas, de galaxies faisaient une farandole autour de la Terre qui tournait lentement sur son axe et trônait au centre de ce tableau céleste, avec ses continents, ses océans, ses nuages, ses calottes polaires, ses zones de différentes couleurs… Tout près, la Lune à face poupine semblait surveiller sa voisine d’un air jaloux, tandis que le Soleil chauffait et éclairait l’ensemble d’une lumière douce et dorée. Quelle merveille ! Quel spectacle divin !

Et sur cette planète de tous les possibles, il y avait des hommes et des femmes. Ils vivaient avec des animaux et des végétaux ; ils pensaient, ils construisaient, ils bâtissaient, ils prévoyaient, ils croissaient et multipliaient… Que c’était beau !

Le boss m’a laissé juste quelques secondes pour me repaître de ces splendeurs, et il a poursuivi :

« La plupart des gens s’imaginent que tout ça tourne tout seul, qu’il a suffit que je le crée une bonne fois pour toutes et que depuis, tout se passe bien. Mais ce n’est pas si simple. Regardez‐les de près, ces humains. Regardez‐les, approchez‐vous… »

Je me suis approché. En effet, il y avait des choses pas très… réglementaires. Dans quelques endroits, on observait des bagarres et des rivalités, et même un début de guerre dans un recoin sombre. Çà et là, une femme était battue, ou un gosse, ou un étranger. J’ai vu un imbécile donner des coups de pied à un âne et un autre dérober de la nourriture dans le champ de son frère. Évidemment, tout cela était répréhensible et regrettable, mais il s’agissait de cas rares et isolés. Rien qui ne puisse être réglé par un peu d’organisation et quelques interventions bien dosées. Le boss me demanda ce que j’en pensais. Bien sûr, j’ai commencé à me répandre en louanges admiratives, mais il m’a arrêté de suite.

« Je ne vous ai pas fait venir pour me faire passer la brosse à reluire, a‐t‐il dit. Je vous ai fait venir pour vous proposer un boulot. Je pense que vous êtes l’homme dont j’ai besoin pour ce travail, mais je voudrais en être sûr. Alors, donnez‐moi votre opinion sur tout ça. Votre opinion RÉELLE. »

Il avait nettement insisté sur le dernier mot, et je n’avais évidemment rien à perdre. En quelques minutes, j’ai dressé sans concessions la liste des points forts et des points faibles de sa création. J’ai pointé du doigt les endroits où le bât blessait et les failles de l’ensemble, mais j’ai attiré également l’attention sur ce qui fonctionnait, particulièrement lorsque ces atouts pouvaient être utilisés pour compenser les manques ou les combler. Du coin de l’œil, je surveillais le boss, et je le voyais se détendre. Finalement, il m’a fait signe de prendre un siège.

« Très bien, commença‐t‐il en croisant les mains. Le poste est pour vous.

— Merci, Maître. J’espère être digne de…

— Laissez tomber ces salades et ces grandes déclarations. Et aussi, cessez de m’appeler maître. Nous allons travailler ensemble un bon moment, alors faites comme tous mes collaborateurs proches, appelez‐moi Zeus.

— D’accord, Zeus. »

Ça m’a fait drôle de m’adresser à lui de cette façon, la première fois. Depuis, je me suis habitué, mais au fond de moi, il est resté “le boss”. Il a poursuivi :

« Mon cher Yahvé, comme vous le savez, j’ai eu pas mal de problèmes à régler ces derniers millénaires. Entre les Géants qui ont essayé de me détrôner, Héra qui a réussi à m’enchaîner, le combat contre Tiphon, Prométhée qui m’a bien cassé les… qui m’a bien embêté, et tout le reste, j’en ai assez et j’ai besoin de prendre un peu de recul. Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas partir bien loin. Je ne vais pas partir du tout, à vrai dire. Simplement, je ne veux plus être en première ligne. Il y a trop de choses à régler au quotidien, la plupart pouvant être confiées à quelqu’un de sûr. C’est là que vous intervenez. Votre mission, si vous l’acceptez, consistera à expédier les affaires courantes, en particulier celles que vous venez de citer, pendant que je continuerai à gérer l’avenir. »

Je le revois débiter ce beau discours… Les choses paraissaient simples, comme il les avait présentées, et elles auraient pu le rester. Lui, se serait occupé de la destinée du monde, et moi des mille détails qu’il ne faut pas laisser s’accumuler.

J’ai commencé à traiter la tectonique des plaques, le mouvement des marées, le commerce international, les pluies de météores, la puberté des enfants, les épidémies récurrentes, la débâcle de la banquise, la gravité universelle, les allergies aux acariens, les nappes phréatiques, les remontées gastriques, la tonte des moutons, la période de frai, la fuite des capitaux, les neiges éternelles, le strabisme convergent, la torréfaction du café, le sens des aiguilles d’une montre, les fautes d’orthographe, le vent dans les branches, la vitesse du son, les maux de tête, les ondes radio, le mauvais cholestérol, les giboulées de mars… Des milliers de petites choses. Beaucoup trop pour une seule personne, en fait, car Zeus avait laissé la situation se dégrader.

Je le sais, que ça fait beaucoup de travail pour une seule personne, je suis même très bien placé pour le savoir, mais pourquoi diable n’avait-il pas demandé des renforts plus tôt ?

Je ne suis pas du genre à me décourager ni à baisser les bras devant la première difficulté. J’ai retroussé les manches et j’ai commencé par le plus urgent, bien décidé à prendre les problèmes dans l’ordre. Ai‐je été trop efficace ? Est‐ce moi qui n’ai pas su dire non quand il l’aurait fallu ? Peut‐être. Ce qui est certain, c’est que progressivement, je me suis retrouvé avec de plus en plus de trucs à gérer.

Petit à petit, le boss a tout lâché.

Tout.

Et qui a écopé du boulot ? Ben oui, c’est Bibi.

Zeus a pris l’habitude de se prélasser avec ses copains et surtout avec ses copines. Car dire qu’il est polygame, c’est rester en dessous de la réalité. Bien en dessous. Un appétit comme ça, ça se respecte ! Il m’a expliqué que tant qu’il avait tous ces courtisans autour de lui, il les avait à l’œil et il était sûr qu’ils n’étaient pas encore en train de comploter. D’ailleurs, il entretenait des rivalités entre eux, ce qui les occupait et évitait qu’ils échafaudent des plans contre lui. Quant à ses nombreuses concubines, il prétendait les utiliser, d’une part pour attiser ces tensions, d’autre part pour assurer et renforcer certaines alliances intéressantes. Je confirme : parmi elles, certaines alliances étaient vraiment très intéressantes. On peut lui reprocher ce qu’on veut, au boss, mais il a bon goût !

On en est arrivé à la situation actuelle, qui est la même qu’autrefois, à savoir que tout repose sur une seule et même personne qui ne peut tout assumer. Sauf qu’avant c’était lui, et que maintenant c’est moi. Et tout part à vau-l’eau.

À mon tour, j’ai dû faire appel à des renforts sur qui je croyais pouvoir compter. Un des premiers à qui je me suis adressé est un certain Abraham, un brave homme vraiment très discipliné, mais qui devait être un peu dur de la feuille, parce que quand je lui ai demandé de m’apporter un sac, il a compris sacrifier Isaac. Je l’ai arrêté juste à temps, il allait égorger son propre fils ! Ça m’a donné une idée, et c’est précisément à mon fils que j’ai réclamé un coup de main. Lui, au moins, ne prenait pas les directives au pied de la lettre. Au contraire, il avait tendance à les interpréter à sa manière, et quand je lui ai demandé de mettre un peu d’ordre dans les affaires politiques entre romains et hébreux, il en a un peu rajouté en montrant qu’il avait un peu plus de pouvoirs que le commun des mortels. Ah, ces jeunes !

Moi, aujourd’hui, je n’en peux plus. Psy, anti‐dépresseurs, sophrologie, balnéothérapie… j’ai tout essayé, rien à faire. Je suis au bout, j’arrête, je démissionne, je quitte la boîte. J’ai préparé une lettre pour Zeus. Il comprendra ou non, ça m’est égal. Ce qui est sûr, c’est que pour moi, c’est fini, cette vie de fou. Il y a sur Terre un type par qui j’ai fait passer quelques messages aux humains, un italien, ou un polonais, je ne me souviens même plus… il pourrait me remplacer. Lui ou un autre, de toute façon, ça ne changera rien, car on a atteint le point de non‐retour. Je sais que tout cela va me retomber dessus, qu’on va dire que c’est de ma faute parce que je n’ai pas réussi à redresser la barre… Du moment que je n’ai plus à m’en occuper, ça me convient.

Voilà, je suis devant le bureau du boss. Il n’est certainement pas là. Tant pis. Je dépose ma bafouille et je me mets au vert…


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