Perte de patience

Connaissez-vous ces jeux généralement appelés casse-tête chinois ? Je ne sais pas ce qu’ils ont de chinois, sans doute uniquement le nom, mais je suis sûr que vous en avez vu, et que vous avez déjà essayé d’en résoudre un. Il s’agit d’un… truc (c’est le seul mot) constitué d’au moins deux tiges de métal tortillonnées en d’élégantes courbes, et enroulées les unes dans les autres. Parfois, il s’y ajoute un bout de ficelle ou une bille emprisonnée. Le jeu, si c’en est un, consiste à libérer la bille, ou la ficelle, ou à séparer les pièces, évidemment sans forcer, sans tordre, sans outils, et sans perdre patience. Il faut tourner les éléments l’un autour de l’autre, les glisser, les faire coulisser, les présenter dans une position bien précise, et alors, tout se relâche, tout se résout, tout se disjoint. Lorsque vous êtes devant la solution, soit parce que vous l’avez trouvée, soit parce qu’on vous l’a montrée, après abandon des recherches, vous êtes obligé de reconnaître que, malgré les apparences, c’était simple, et surtout… qu’il suffisait d’y penser.

Une autre question se pose alors. Comment le génial inventeur dudit casse-tête l’a-t-il conçu ? Comment un esprit humain (même chinois) peut-il imaginer une pareille chose ? Visualiser deux bouts de métal côte à côte est à la portée de n’importe qui. Même s’ils sont tordus, même si on leur adjoint de la ficelle, une bille, ou n’importe quel accessoire. Mais se les représenter imbriqués l’un dans l’autre de manière apparemment inextricable, et que toutefois il y a une façon simple et esthétique de les séparer… voilà qui défie l’entendement. Pourtant, certains y parviennent, puisque ces jeux existent.

Ce qui semble encore plus inconcevable, c’est que des objets se mettent spontanément dans une position telle qu’il paraît impossible de les désunir. On a beau les regarder, il semble certain que pour dégager celui-ci, il faut débloquer celui-là, mais que pour débloquer celui-là, il est nécessaire de bouger cet autre, qui est précisément immobilisé par le premier ! Comment, alors, ces trois pièces auraient-elles pu se placer toutes seules dans une telle position, sans aucune intervention humaine ?

C’est pourtant ce qui m’est arrivé. Je sortais d’un supermarché, les bras chargés de sacs et de paquets empilés en équilibre instable. En prenant de grandes précautions pour que rien ne tombe, et en approchant de ma voiture, j’ai réussi à libérer une de mes mains, et j’ai tiré de ma poche mon trousseau de clés. Je cherchais à dégager celle qui ouvre la portière, mais elle était complètement coincée avec les autres, bloquée par l’anneau, lui-même calé par la clé de contact, gênée par celle du réservoir, immobilisée par celle de la portière. J’ai secoué, j’ai agité, j’ai bringuebalé… rien à faire. Ces maudits bouts de ferraille étaient étroitement retenus les uns par les autres, comme s’ils avaient été placés dans cette situation par une intense réflexion visant à créer un nouveau casse-tête chinois. Le sac contenant les œufs est tombé, dans un bruit de désolation. Il a été rapidement suivi par une boîte de lait, qui a giclé sur mes pieds. J’ai continué à remuer mes clés en étant bien certain que, puisqu’elles avaient pu se mettre spontanément dans cette position au fond de ma poche, elles devraient aisément se libérer par une manœuvre adéquate.

Mais il n’en fut rien. Après bien des gesticulations et encore des dommages, car mon autre bras, surchargé, commençait à fatiguer, j’ai décidé de simplifier la situation. Je me suis débarrassé du casse-tête dans un égout proche, et je suis rentré chez moi à pied.


Après le piratage de mon site, il m’a été impossible de remettre les anciens commentaires sous une forme « normale ». Je les recopie simplement ici :

Hélène Ourgant, le 19/10/2011

Déjà, je n’avais jamais pensé à ces jeux dans l’autre sens, c’est à dire la façon de les construire. Comme quoi avec un trousseau de clé pas besoin de se ruiner en achats de casse têtes, je suis sûre qu’après ça vous avez songé à prendre un caddy.
Bien amusant cette histoire.


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