Laurence Apisse avait fini sa journée de travail. Une morne journée, à l’image de tout le reste de sa vie, pensait-elle parfois. Toujours célibataire à trente-huit ans, obscure documentaliste dans une bibliothèque de quartier, pas d’amis, pas de passion, et un embonpoint auquel n’étaient pas étrangères les sucreries qu’elle engloutissait durant ses tristes soirées, avec un écran de télé pour toute compagnie.

Les yeux baissés vers le trottoir, Laurence parcourait à pas lents et lourds les quelques centaines de mètres qui séparaient la sortie du métro de l’immeuble où elle résidait. Elle s’attarda devant une vitrine de lingerie, rêvassant en admirant les modèles présentés qu’elle ne porterait jamais. Non seulement il n’y avait personne dans sa vie à qui elle aurait pu offrir ce genre de plaisir, mais en plus, elle aurait l’impression de mener un combat évidemment perdu d’avance contre les magnifiques créatures dont les photos publicitaires ornaient ladite vitrine.

Laurence repartit, continuant à fantasmer comme une adolescente sur les mensurations idéales qu’elle n’aurait jamais, sur le prince charmant qu’elle n’attendait plus, et sur le boulot passionnant et bien payé qu’elle ne décrocherait pas. Alors qu’elle marchait au ras de la chaussée, un motocycliste lui jeta d’une voix coléreuse :

« Vire ton gros cul, Maya, j’ai pas le temps de faire le tour ! »

Et il fila dans le caniveau, aspergeant d’eau sale les pieds de Laurence. Elle haussa les épaules, sans même songer à se rebeller ou à répliquer à la brute.

Elle arriva bientôt chez elle, ôta ses chaussures, et alluma la télé avant même de se changer. Alors que son regard tombait sur son reflet dans la glace, elle repensa à ce que lui avait crié le goujat en deux roues.

« C’est vrai que j’ai un gros cul, se dit-elle. Et de grosses cuisses. Et de gros bras, de grosses joues… »

Au collège, déjà, les garçons l’avaient surnommée le bûcheron, et les filles n’avaient pas tardé à suivre.

« Je suis grosse, moche et conne. J’ai dû être ratée dès le départ. Un bug, sans doute. Un bug dans mon programme. »

Résignée, elle finit de s’habiller et jeta un coup d’œil sur le courrier à travers ses épaisses lunettes. Une facture et quelques publicités, parmi lesquelles les promesses d’une agence de voyages, celles d’une épicerie fine qui venait de s’installer dans le quartier, et un imprimé personnalisé, un simple feuillet jaune qui affichait Mademoiselle Apisse, si c’était à refaire… comment seriez-vous aujourd’hui ? Suivait juste l’adresse d’un site Internet. Laurence froissa le papier et le jeta avec les deux autres réclames dans la corbeille, qu’elle loupa.

Comme elle le faisait les soirs où elle avait le bourdon, elle se cala bien vite devant le petit écran, entre une pizza surgelée et des truffes au chocolat, absorbant comme une grosse éponge les calories, une émission people et la météo, zappant ensuite vers de la télé-réalité pour échapper à un reportage sur le Machu Picchu. Vers vingt-deux heures, elle alla se coucher.

De bon matin, Laurence se prépara pour une nouvelle journée de travail, qui serait sans doute aussi morne que la précédente. Elle avisa les publicités qu’elle avait envoyées la veille à côté de la poubelle et les ramassa pour les jeter convenablement. Le feuillet jaune l’incita à nouveau à se demander comment elle pourrait être si c’était à refaire.

« Si quoi était à refaire, pensa-t-elle ? Ma vie ? C’est impossible. Un événement en particulier ? Bien sûr, il y a des choses que je ne referais pas de la même façon si je pouvais y revenir. Mais comme il n’est pas possible de remonter le temps… »

Elle s’apprêtait à réexpédier le papier aux oubliettes, mais un réflexe la retint. Après tout, que risquait-elle à se rendre sur le site dont l’adresse était indiquée sur la publicité ? Il s’agissait très certainement d’un piège à gogos, un truc qui débouchait sur une proposition pour des produits de maquillage, des rencontres galantes, ou un abonnement à un magazine féminin, mais qu’importe ?

Laurence n’avait pas d’ordinateur chez elle, mais elle pensait trouver un moment pour se connecter depuis son travail, à la pause déjeuner.

En effet, quelques heures plus tard, elle tapa l’adresse en question dans le navigateur de son terminal, et une page apparut sur son écran. Mademoiselle Apisse, si c’était à refaire… comment seriez-vous aujourd’hui ? affichait un bandeau sur deux lignes. En bas, un bouton Suite en forme de flèche l’invitait à cliquer pour connaître la réponse.

La page suivante laissa Laurence rêveuse.

Si votre vie était à refaire, quelles options choisiriez-vous pour mettre à jour votre existence ?

Suivait une liste de questions sensibles, déplaisantes aux yeux de Laurence : Davantage d’argent ? Faible poids ? Plus d’hommes ? Travail plus intéressant ? Des amis ? Moins d’impôts ? Meilleure santé ? Grande maison ? L’énumération était longue, certains points étaient même d’intérêt obscur, comme Fécondité importante ou Vue imprenable.

La suite invitait Laurence à sélectionner les composants de sa nouvelle vie dans un menu d’options assez fourni. Les sujets étaient regroupés par thèmes, et celui de la santé l’intéressait particulièrement. Elle opta évidemment pour une bonne vue et elle cliqua Taille très fine et Activité débordante. Elle choisit également un travail passionnant qui accaparerait beaucoup de son temps, car elle redoutait l’ennui par-dessus tout. Sur les questions du sexe, elle décida de prendre sa revanche et qu’elle attirerait indistinctement et irrésistiblement tous les hommes, mais qu’elle ne s’attacherait à aucun d’eux. Ils l’avaient trop fait souffrir ! De toute façon, ceci n’était évidemment qu’une plaisanterie. Rien ne serait changé une fois qu’elle serait arrivée au bout de ce formulaire.

Par peur de la solitude, Laurence choisit de vivre dans un endroit très peuplé, mais entouré d’espaces verts. Puis, se prenant à ce jeu qu’elle trouvait de plus en plus amusant, elle cliqua plusieurs options presque sans les lire. Beaucoup de fleurs, déplacements par voie aérienne, goût pour les sucreries et même, après une courte réflexion et juste pour rire, Nombreuse descendance.

Parvenue au bout de cet original formulaire, Laurence hésita, le curseur de la souris sur le bouton Confirmez vos choix. Puis, haussant les épaules, elle cliqua…

Durant quelques instants, il ne se passa rien, puis l’habituel message Veuillez patienter fit son apparition, suivi d’un autre. Pour achever la mise à jour de votre existence et activer vos choix, vous devez redémarrer.

Laurence regardait cette déclaration et le bouton OK qui l’accompagnait. Elle se demandait ce que cela signifiait, et elle sentit la méfiance faire son retour. Elle éloigna la souris du bouton, hésitant sur ce qu’elle devait faire, puis décida brusquement que la plaisanterie avait assez duré. Elle cliqua la fermeture de l’application… mais rien ne se produisit. Son navigateur resta ouvert et le message était toujours là. Elle tenta d’arrêter l’ordinateur, mais en vain, il ne répondait plus.

« Encore un plantage, c’est bien le moment, se dit-elle en regardant l’heure. Ma pause est presque terminée, je vais devoir me remettre au travail. »

Avec une grimace de résignation, elle cliqua sur le bouton de confirmation. Tout devint noir…

*******

Laurence retrouve ses perceptions. Elle est dans un endroit très sombre, mais elle distingue parfaitement ce qui se trouve autour d’elle. Tout autour d’elle, même derrière. Un bruit de fond domine tout, comme une sorte de vrombissement incessant qui rend impossible tout échange verbal avec ceux qui l’entourent. Car il y a de nombreuses présences, en ce lieu. Des centaines, des milliers d’individus s’agglutinent autour d’elle. Les communications sont essentiellement olfactives. Laurence capte des quantités d’odeurs lourdes de sens. Les gestes sont également importants. Un battement d’ailes, un frémissement de l’abdomen, chaque attitude peut être un message.

Les mâles se pressent auprès d’elle, mais elle ne leur accorde pour l’heure aucune attention. Jeune reine, elle doit avant toute chose essaimer et fonder une nouvelle colonie. Elle va s’envoler, s’accoupler en plein vol avec des faux-bourdons, puis partir, accompagnée de quelques milliers d’ouvrières. Ensemble, elles tenteront de créer un nouveau nid, duquel elle ne ressortira jamais plus. Mais elles le feront prospérer, et sa descendance sera innombrable.

Laurence est prête pour ce qui sera sans doute le seul vol de sa vie. Mais quel vol ! Elle sent une intense excitation s’emparer d’elle tandis qu’elle s’éloigne enfin de la ruche, montant dans les airs vers les mâles et leur danse frénétique.


Commentaire

Mise à jour — 2 commentaires

  1. Juste une erreur. Ce n’est pas la jeune reine qui essaime, mais l’ancienne. La jeune n’étant pas encore née lors de l’essaimage (elle naît dans les jours qui suivent).
    Donc une reine peut faire plusieurs vols dans sa vie.

    Sinon, j’ai pas trouvé avant la fin (enfin un doute quand même) 🙂 et pourtant j’aurais dû en tant qu’apicultrice.

  2. Purée, comment j’ai pu laisser passer celle-là ! Heureusement que je n’ai pas les connaissance d’apicultrice de Mysouris, j’ai bien compris avant la fin, à cause du spoiler sur la page précédente, mais ça n’empêche pas que le tout est vachement bien saucissonné… bravo une fois de plus !

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