C’était leur nuit de non-noces, après douze années de mariage, et ils avaient bien l’intention d’en profiter à fond.
Ces ultimes heures d’intimité, ils les passèrent sans fermer l’œil, chacun de son côté du lit, se tournant mutuellement le dos. S’ils échangèrent quelques mots, ce fut surtout pour s’insulter encore un peu et se faire quelques mauvais souvenirs pour plus tard. Vers trois heures du matin, Agnès, excédée, attrapa une couverture et s’en alla sur le canapé, en larmes, tandis que Simon marmonnait des imprécations à son adresse.
Ils prirent le petit déjeuner chacun de son côté et en état de stress extrême. Le grand jour était enfin arrivé ! Dans quelques heures, ils seraient divorcés, définitivement et officiellement séparés. Ils se quitteraient pour toujours et seraient libres comme l’air. L’air de rien, c’était une chose importante.
Il était temps ! Préparer un tel événement était une tâche immense. S’y atteler de concert et tout prévoir jusqu’aux moindres détails les avait rapprochés, et à plusieurs reprises tout avait failli capoter pour cause de réconciliation. Comment annuler tout ce qui avait déjà été organisé ?
Mais ils avaient pu trouver en eux la force de surmonter les sentiments qui les unissaient encore. Ils avaient décidé de divorcer, et ils étaient déterminés à aller jusqu’au bout. De toute façon, il était à présent trop tard. Ils avaient été bien trop loin dans leur désaccord. Les mots prononcés et jetés à la face de l’autre ne se rattrapent pas si facilement. Tant d’insultes, tant de mépris, tant de haine… ils avaient dépassé le point de non-retour, au-delà duquel plus aucun rapprochement n’était envisageable.
Au début, quelques amis douteux avaient tenté de les rabibocher, mais ils avaient tenu le coup. Simon avait été jusqu’à fréquenter des femmes de mauvaise vie, malgré les risques sanitaires et son budget limité. Agnès, de son côté, s’était laissé peloter par plusieurs de ses collègues, alors qu’elle n’avait aucune envie de les voir en dehors du travail. Ces heures supplémentaires ne seraient évidemment pas payées. Elle avait elle-même fait le nécessaire pour être surprise dans cette situation par la mère de Simon, et à elle seule cette manœuvre magistrale avait mis le feu aux poudres.
Cindie, la sœur d’Agnès, arriva dès le milieu de la matinée pour l’aider à se préparer. Pour cette occasion, la future divorcée n’avait pas lésiné. La robe qu’elle avait choisie, toute noire, était vraiment à la hauteur des circonstances. Le long voile traînait jusqu’au sol poussiéreux et représentait bien, à ses yeux, les années passées à faire le ménage. Les talons hauts, très pointus, avaient été spécialement sélectionnés pour déplaire à Simon qui les trouvait ridicules, ainsi que les frous-frous de mauvais goût, les gants en dentelle et le maquillage outrancier.
De son côté, Simon, qui ne s’était pas rasé, ni brossé les dents depuis une semaine, avait décidé de mettre un costume très strict, car Agnès n’avait cessé de lui seriner qu’il ne saurait jamais porter ce genre de choses. De plus, il en avait pris un de couleur très claire, espérant que les saletés dont il comptait l’orner seraient plus visibles que sur une teinte plus sombre. Il l’avait accompagné d’une cravate jaune à pois verts, d’une casquette de base-ball rouge vif et de ridicules sandales de plage.
À la mi-journée, ils se restaurèrent séparément. Simon resta avec ses amis et il s’appliqua à souiller déjà ses vêtements, pendant qu’Agnès se retira en compagnie de Cindie et de leur mère. Elle eut tout juste le temps d’emmêler ses cheveux quand l’heure d’aller à la mairie arriva.
Simon fut le premier à l’hôtel de ville, malgré ses efforts pour se pointer trop tard et faire poireauter Agnès. Il n’attendit pas sa future-ex-épouse et pénétra dans la salle de réception, où de nombreuses chaises avaient été disposées en face d’une table recouverte de velours rouge. Le maire était prêt, la poitrine barrée dans un sens par la traditionnelle écharpe tricolore et dans l’autre par un fin crêpe noir très seyant.
Plusieurs invités étaient déjà là et s’installèrent rapidement sur les sièges, car à l’évidence il n’y en aurait pas assez pour tout le monde et ils n’avaient aucune envie de rester debout. Effectivement, au fur et à mesure que les convives rappliquaient, les chaises libres devenaient rares et ne tardèrent pas à manquer. Simon s’en réjouit, car tous ses invités étaient présents et il savait pouvoir compter sur eux pour ne pas céder de places à ceux d’Agnès, quel que soit leur âge.
L’heure avançait, dépassant celle prévue pour la cérémonie, et Simon ne pouvait s’empêcher d’être inquiet. Et si Agnès, pour l’emmerder jusqu’au bout, ne se présentait pas ?
Enfin, avec plus d’une demi-heure de retard, la jeune divorcée se pointa, en tirant la gueule. Simon eut un regard ostensible pour sa montre, et un autre, désapprobateur et dégoûté, pour la mise de sa femme. Celle-ci lui retourna une œillade similaire pour sa tenue, et ils firent face au maire dans le brouhaha général, éloignés de trois bons mètres.
L’édile ne put s’empêcher de sourire brièvement et, s’adressant à l’ex-couple, il déclara :
« Il est de tradition que les futurs divorcés échangent un dernier baiser… »
C’était le moment que tous redoutaient. Se défiant du regard, les deux protagonistes franchirent les quelques pas qui les séparaient avec une évidente révulsion. Très brièvement, leurs lèvres s’effleurèrent, mais pendant cet instant infime, Agnès écrasa de son talon pointu le pied de Simon tandis que celui-ci lui soufflait au visage son haleine entartrée. Ils échangèrent quelques mots que nul dans l’assistance n’entendit, mais qu’ils avaient dû sélectionner et garder pour cette circonstance. Puis ils regagnèrent leurs places respectives, la rage dans les yeux et la démarche raide.
L’intermède avait eu pour conséquence d’imposer le silence dans la salle. Sans qu’ils aient eu besoin de se consulter, les invités s’étaient d’eux-mêmes séparés en deux groupes, ceux venant du côté de Simon et ceux venant du côté d’Agnès, et ils se dévisageaient sans concession en attendant que le maire reprenne la parole, ce qu’il fit après s’être raclé la gorge.
« Nous sommes réunis aujourd’hui pour assister au divorce d’Agnès et de Simon, qui estiment en avoir suffisamment bavé en douze ans de vie commune et qui ont décidé d’arrêter les frais. Je vais demander aux témoins de bien vouloir s’approcher. »
Cindie vint prendre place tout près d’Agnès tandis que Simon fut rejoint par Marc, son ami d’enfance. Les témoins se toisèrent mutuellement avant de s’asseoir pour écouter le maire, qui reprit la parole :
« Je vais à présent vous donner lecture des articles du Code civil que vous vous étiez engagés à respecter lors de votre mariage, et vous informer de ce qu’ils deviennent. Article 212 : Les époux se doivent mutuellement fidélité, secours et assistance. C’est fini. Désormais, vous pourrez tranquillement faire ce que vous voudrez et laisser l’autre dans la mouise sans que quiconque puisse vous le reprocher. Article 213 : Les époux assurent ensemble la direction morale et matérielle de la famille. Ils pourvoient à l’éducation des enfants et préparent leur avenir. Plus de couple, mais si vous avez fait des gosses, vous êtes pas sortis de l’auberge. Débrouillez-vous dorénavant pour arriver à un accord à chaque fois qu’un lardon aura des problèmes, et essayer de le faire avec le minimum de bruit possible pour ne pas troubler l’ordre public. Article 215 : Les époux s’obligent mutuellement à une communauté de vie. Ça, c’est le dessert. Vous ne serez désormais plus obligés de vous farcir l’autre à longueur d’année et de l’avoir dans les pattes au moindre mouvement. »
Le maire repoussa ses papiers d’un geste dédaigneux.
« Le reste est de la même cuvée. Vous n’êtes plus forcés en rien l’un par rapport à l’autre. Vous pourrez faire ce que vous voudrez avec qui vous en aurez envie, vous n’aurez plus à rendre de comptes à celle ou celui qui ne sera plus votre moitié, et vous n’aurez plus à supporter sa présence à tout bout de champ. Vous, ma chère Agnès, vous ne trouverez plus de slip crade traînant n’importe où, la douche ne restera plus pleine de cheveux, la cuvette des chiottes ne sera plus systématiquement arrosée de pisse. Et vous, Simon, vous pourrez vous goinfrer de pizzas sans entendre des réflexions désobligeantes, poser les pieds sur la table basse pour siroter une bière et recevoir vos copains à n’importe quelle heure. Elle est pas belle, la vie ? »
Plusieurs personnes dans l’assistance hochèrent la tête pour signifier leur approbation. Les parents de Simon, eux-mêmes divorcés, échangèrent de loin un regard entendu. Le maire en profita pour donner son numéro de téléphone pour le cas où des candidats à la séparation souhaiteraient avoir des renseignements sur les démarches à suivre et sur les divers tarifs proposés, selon les options choisies. Puis il s’adressa à nouveau aux jeunes divorcés.
« Je vais maintenant vous poser les questions habituelles. Madame Agnès Vilas, voulez-vous dégager de votre vie votre époux Simon Vilas ici présent ? »
Agnès esquissa un sourire et, dans un soupir de soulagement, elle lâcha :
« Oh, oui !
— Bien, voici la moitié du chemin parcourue, plaisanta le maire, qui faisait la même à chaque mariage. Et vous, monsieur Simon Vilas, voulez-vous éjecter de votre existence mademoiselle Agnès Macret ici présente ?
— Oui !  » hurla Simon à pleins poumons, faisant sursauter Marc qui ne s’attendait pas à une telle fougue.
Le maire sourit largement.
« Au nom de la loi, déclara-t-il fermement, je vous déclare libérés des liens du mariage ! Vous pouvez serrer la pince de la divorcée. »
Simon et Agnès se firent face et, leurs regards se croisant à peine, échangèrent une brève poignée de main, du bout des doigts. Le maire saisit alors le livret de famille que lui tendait Marc, le déchira d’un coup, et en remit une moitié à chacun des nouveaux divorcés. Agnès cracha sur la sienne et la jeta dans une corbeille qui avait été judicieusement placée près de la table en prévision de ce genre de réaction. Simon fit le geste d’utiliser la sienne comme on se sert de papier hygiénique avant de l’envoyer au sol, sous le regard critique du premier adjoint, chargé de la propreté de la salle de réunion. Puis Agnès ôta son alliance, qu’elle avait fait scier la veille, car elle ne pouvait plus la retirer, et la lança en direction de son ex, qui fit la même chose avec la sienne. Mais Simon eut le temps de se baisser en ricanant et elle le rata sous le crépitement des appareils photo qui immortalisèrent la scène.
L’édile, conformément à la loi, leur demanda de signer divers papiers, ainsi qu’aux témoins. Alors commença le défilé des invités qui venaient féliciter les nouveaux divorcés. La mère d’Agnès pleurait bruyamment, ce qui irrita beaucoup Simon. Les deux groupes faisaient de grands efforts pour s’éviter, mais ce n’était guère aisé dans cette salle exiguë et ils sortirent un à un sur la place de la mairie. Là, d’anciens copains de fac d’Agnès entreprirent de bombarder les convives de Simon avec des boulettes de riz bouilli qui éclataient en larges bouses sur les invités. Ceux-ci répliquèrent par des injures bien grasses, choisies dans une liste de termes peu usités que Marc avait établie et dont il faisait circuler plusieurs copies.
Quand la chaussée fut devenue tellement glissante qu’il fut dangereux de poursuivre les échauffourées, les convives se retirèrent pour se rendre au restaurant où devait avoir lieu la réception.
Les réceptions, plutôt, car les deux ex-belles-familles ne voulaient pas fêter l’évènement ensemble, mais ne souhaitaient pas être trop éloignées non plus afin que les invités puissent continuer à s’insulter commodément. Agnès et Simon avaient réussi, en s’y prenant suffisamment à l’avance, à réserver deux salles dans le même établissement. Pendant que se déroulaient les vins d’honneur, les convives firent quelques photos dans le parc, sur lesquelles on voyait Simon et Agnès s’adresser à bonne distance des bras également d’honneur, ainsi que d’autres gestes obscènes évoquant pour l’observateur attentif quelques-uns des moments d’intimité qu’ils avaient partagés au cours des douze années de vie commune.
Les repas furent succulents, à la mesure de l’événement. Entrées au foie gras, plats en sauce, plateau de fromages, pièce démontée… tout était parfait. Les tables des deux salles furent ensuite poussées pour laisser la place aux danseurs, entraînés par deux animateurs qui ne se contentaient pas de passer de la musique, mais qui faisaient le nécessaire pour mettre de l’ambiance.
La soirée était douce et les invités sortirent dans le parc, et là, ils furent obligés de se côtoyer un peu plus qu’ils ne l’auraient souhaité mais, l’alcool aidant, les injures échangées restèrent dans les limites tolérables et personne n’en vint aux mains.
Petit à petit, les convives se retirèrent, après un ultime mot de félicitations et des vœux de bonheur retrouvé aux jeunes divorcés. Marc et Cindie s’en allèrent ensemble, ce qui n’échappa à personne. Bientôt, il ne resta plus qu’Agnès et Simon, chacun dans sa salle de réception.
Simon fit un dernier tour, récupéra quelques objets oubliés par des invités. Agnès salua les serveurs et les remercia. C’est au même moment qu’ils sortirent du restaurant et qu’ils se dirigèrent vers leurs voitures.
« Bon ben… salut.
— Salut. Fais gaffe en rentrant. Ne roule pas trop vite, après ce que tu as picolé.
— Vas-y mollo toi aussi, tu ne dois pas être à jeun non plus. »
Comme tout le monde, ils n’avaient pas envie de voir se terminer un bon moment, et ils faisaient ce qu’ils pouvaient pour le faire durer encore un peu.
« Qu’est-ce que tu comptes faire, à présent ?
— Je n’ai pas de projets précis. Voyager un peu, sans doute. Avec toi qui ne voulais rien entendre pour te bouger le cul, je n’ai pas pu le faire depuis longtemps. Et toi ?
— Certainement, sortir un peu plus. Comme il n’en était pas question tant qu’on était ensemble, j’ai du retard à rattraper. »
Ils échangèrent encore un regard, puis Simon tira les clefs de sa poche.
« Bon, j’y vais. À un de ces quatre, peut-être.
— C’est ça, peut-être… »


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