1

Chaque matin, un chevalier doit se lever très tôt et astiquer son armure jusqu’à y voir son reflet comme dans un miroir. Il doit aussi vérifier l’affûtage de son épée, la rectitude de ses lances et la propreté de son écu.

Lorsqu’il a fait tout cela, il doit revêtir son splendide costume d’apparat et présenter ses respects au Seigneur du fief auquel il appartient et le complimenter pour la belle journée qui commence. Pourtant, le Seigneur n’y est pour rien, mais il faut quand même le complimenter. Et il faut le complimenter même si la journée qui commence n’est pas belle.

Ensuite, le chevalier a le droit d’aller manger quelque chose. Enfin !

Alors débute l’entraînement. Il se perfectionne au maniement du glaive, au lancer du javelot et à la manipulation de la hallebarde. Parfois, il se blesse durant cet apprentissage, et souvent c’est grave. Il peut, en certaines occasions, arriver qu’un chevalier en meure !

Il doit aussi étudier le code de la chevalerie, qui dit ce que le paladin doit faire et ce qui lui est interdit. Par exemple, il doit toujours aller porter secours à une damoiselle en danger. Il doit en permanence être prêt à se faire tuer pour son Suzerain. Il ne doit jamais mentir, même pour sauver sa peau…

Toute la journée, le chevalier doit être au service des dames et des messieurs qui forment la Cour de son Seigneur. Il doit continuellement rester humble et réservé, tout en montrant une âme noble et un cœur généreux, en échange de quoi il fait l’admiration des jeunes filles, qui le regardent en pouffant de rire, mais de loin. Il n’a pas le droit de les approcher, sauf pour les sauver si elles sont en danger.

Bref, un chevalier mène une vie de fou. Cela m’est égal, car je ne suis pas un chevalier. Je suis même certain que je ne le serais jamais, car je ne suis pas un homme. Je suis un cheval, mon nom est Eculux.

Vous vous demandez sans doute comment je sais toutes ces choses à propos des paladins. C’est simple : mon maître est un chevalier. Et pas n’importe lequel, s’il vous plaît ! Il n’est pas dans le fief d’un petit Seigneur quelconque qui règne sur quelques arpents de terre au fin fond de la cambrousse. Non, non, mon maître est Messire Arnadan, directement au service du Roi !

Remarquez, pour lui, c’est pire. Son armure doit être encore plus brillante, son entraînement est plus dur, les règles qui régissent son existence sont plus strictes… Et son cheval doit être plus fringant, ce qui me vaut un régime d’avoine de la meilleure qualité.

Ne croyez pas pour autant que pour moi, c’est la belle vie en permanence. Je suis bien nourri, c’est vrai, mais je m’entraîne moi aussi tous les jours à la course, aux joutes, à l’endurance, et ceci même s’il pleut, même s’il neige, même si un soleil de plomb écrase mon échine. Déjà que par temps normal, c’est pas du gâteau de porter un type en armure, je vous laisse imaginer ce que ça peut être en plein mois d’août !

Sans compter qu’être le destrier d’un preux chevalier s’avère parfois très dangereux ! À tout moment, mon maître peut être envoyé pour guerroyer contre des barbares, des monstres, des démons ou pis encore. Et moi, je dois y aller aussi, forcément.

Il est advenu qu’un cheval revienne seul d’une bataille, son maître ayant été tué au cours d’un combat. Mais il peut se produire aussi qu’un paladin rentre à pied, car son cheval a pris un mauvais coup ! Et ça, à mon avis, c’est bien plus grave !

Quand je pense que ça a failli m’arriver ! Tu veux que je te raconte ? D’accord. Alors, assieds-toi et écoute.

2

Tout a commencé un jour qui ressemblait à n’importe quel autre. Mon maître était descendu de mon dos et argumentait avec un de ses collègues à propos de la meilleure manière de tenir un glaive lors d’une attaque par la gauche, un truc comme ça, vachement important.

D’un coup, un héraut arriva en courant au terrain d’entraînement et il se mit à beugler :

« Messieurs, le Roi arrive ! Il vient vous voir ici même. Soyez prêt à recevoir sa visite »

Branle-bas de combat ! Ceux qui étaient tranquillement assis se levèrent d’un coup et salirent un peu leurs armures pour faire croire qu’ils s’entraînaient. Ceux qui s’entraînaient essuyèrent vite fait leurs cuirasses pour être présentables. Tous se tournèrent dans la direction d’où le Roi arrivait. Nous, les chevaux, on en profita pour brouter un brin ou deux.

Le Roi Aldébard IV se pointa et chaque chevalier y alla de sa courbette, mais le souverain les arrêta d’un geste et dit :

« Messieurs, cessez ceci, toutes ces simagrées ! Il n’est plus temps de faire des cérémonies, l’heure est à l’action. Ma fille a disparu. Elle a été enlevée durant sa promenade quotidienne au bord de la rivière. Les pages qui l’accompagnaient ont été jetés dans l’eau et ont ramené un message des ravisseurs. »

Pendant que les chevaliers, muets de stupeur, restaient bêtement la bouche bée, le Roi fouilla dans ses poches et en sortit une feuille de papier roulée. Il la déroula, l’éloigna de son visage car il était presbyte, et commença à lire :

« Aldébard, j’ai enlevé ta fille. Elle sera gardée jour et nuit par un dragon qui tuera tous ceux qui tenteront de la délivrer. En échange de sa liberté, j’exige la moitié de ton royaume. Tu as un mois pour obéir, sinon ta fille servira de repas à mon dragon. Signé : Raspar, le plus grand et le plus féroce des sorciers »

Le monarque regarda un par un ses chevaliers. Normalement, ils auraient dû s’élancer immédiatement pour délivrer la charmante Dabina, fille du Roi. C’est en tout cas ce qu’exigeait le code de la chevalerie. Mais la perspective d’affronter un dragon leur avait sans doute un peu ramolli les réflexes, sans compter que Raspar était assurément un adversaire redoutable, même sans être accompagné.

Un des chevaliers, je ne sais plus lequel, commença à expliquer qu’à son avis, la moitié d’un royaume, ce n’était pas si onéreux, pour une fille aussi belle que l’était Dabina, d’autant qu’il resterait au Roi l’autre moitié (du royaume, pas de la fille). Quelqu’un le fit taire et comme personne d’autre ne bougeait ni ne disait mot, le Roi s’impatienta :

« Et bien, messieurs, lequel d’entre vous aurais-je le plaisir d’anoblir parce qu’il aura délivré ma fille ? »

Là, ça changeait un peu les données du problème. Dans cette noble cause, on risquait toujours sa vie, mais on pouvait gagner un peu plus que la simple gloire ! Mais moi, je n’avais qu’une crainte : qu’Arnadan, mon maître, se mouille dans l’affaire… et m’entraîne dans cette galère.

Un chevalier du nom de Thalnyr s’avança vers le Roi.

« Sire, s’écria-t-il, j’irai jusqu’à l’antre de Raspar. Je terrasserai le dragon ou je périrai dans le feu, j’en fais serment ! »

Il tira son épée et, s’agenouillant devant Aldébard IV, il la lui présenta en un geste d’allégeance. Moi, j’étais content. Thalnyr et son bourrin iraient au charbon et nous, nous resterions tranquillement ici.

Mais mon maître ne l’entendait pas de cette oreille ! C’est vrai que Thalnyr et lui ne pouvaient pas se blairer. Alors, à l’idée que l’autre tenterait de délivrer Dabina accompagné de la confiance royale devait lui donner de l’urticaire ! Je le vis s’avancer et déclarer bêtement :

« Sire, j’irai moi aussi au secours de la princesse ! Moi aussi je la délivrerai ou je trépasserai, et je ramènerai votre fille, dus-je y laisser ma vie ! »

Il se plaça à côté de Thalnyr et présenta lui aussi son épée au Roi. Celui-ci les regarda et dit :

« Fort bien, messires, ainsi ma fille sera libérée deux fois. Allez, sans quoi la moitié du royaume sombrera dans les ténèbres… »

Bref, le Roi devait être troublé par cette histoire et il ne savait plus ce qu’il disait. Arnadan et Thalnyr échangèrent un regard de défi et mon maître s’écria :

« Qu’on approche mon destrier, et que je parte sur-le-champ porter assistance à la princesse Dabina ! »

J’avais envisagé un moment de me retirer discrètement, de mimer la blessure grave, genre sabot incarné, mais c’était trop tard. Un écuyer saisit ma longe et me tira rapidement jusqu’auprès de mon idiot de maître. Il sauta sur mon dos sans ménagement, rabattit la visière de son casque, attrapa la lance que quelqu’un lui tendait, et m’éperonna pour me faire démarrer, car il est vrai que je me sentais en panne de motivation.

N’ayant pas le choix, je me mis en route les jambes molles et la gorge sèche. Pendant qu’Arnadan toisait encore Thalnyr, je regardais d’un œil morne mes compagnons chevaux en me disant que c’était sans doute la dernière fois que je les voyais.

3

Il nous fallut une semaine pour parvenir en vue du volcan qui était le repaire de Raspar. Nous n’avions pas aperçu la moindre trace de Thalnyr. En parlant à voix haute, mon maître prétendait que ce couard avait dû se dégonfler et rester là-bas. Moi, je pensais que s’il avait vraiment déclaré forfait, c’était plutôt par sagesse, car il valait mieux affronter le courroux du Roi que celui d’un sorcier fol accompagné d’un dragon enragé. Mais le plus probable, c’est que Thalnyr avait emprunté un autre chemin.

Plus on avançait vers le volcan, plus il faisait chaud. La terre se desséchait et se craquelait, des arbres il ne restait que des branches carbonisées, et le sol nu prenait une teinte ocre. Même le ciel, rempli de lourds nuages, devenait jaune comme la mort…

C’est jaune, la mort ?

En tout cas, plus on approchait, plus on risquait notre peau, et plus le ciel était jaune. Complètement inconscient, mon maître sifflotait gaiement sur mon dos, persuadé qu’il déglinguerait tranquillement le dragon, qu’il délivrerait la princesse et qu’il rentrerait pour recevoir les honneurs qui lui revenaient.

Moi, j’étais moins serein. J’étais certain que le lézard n’allait pas se laisser virer facilement et que Raspar n’allait pas nous laisser simplement récupérer la nana. En plus, aucun honneur ne m’attendait au retour. Enfin, s’il y avait un retour…

J’en étais là de mes réflexions lorsqu’un tremblement de terre secoua… la terre, évidemment, mais nous aussi puisqu’on était dessus. Je fis une embardée pour éviter de choir dans la poussière, mais mon maître perdit complètement l’équilibre (je crois qu’il était en train de somnoler sur moi) et il dégringola rudement. Il se releva, regarda autour de lui si personne n’avait été témoin de sa chute, ce qui aurait fait tache sur sa réputation, et me lança :

« Et bien, Eculux, tu ne tiens plus debout ?

— J’y suis pour rien, il y a eu un tremblement de terre, répliquais-je. »

Mais il ne comprit rien, car il ne parlait pas la langue des chevaux. Il regarda autour de lui, vit des dégâts un peu partout et poursuivit :

« Parsambleu ! Je crois qu’il y a eu un tremblement de terre, Eculux ! »

Non, c’est vrai ? Ben ça alors… Moi qui croyais que c’était un tremblement de terre…

Il se remit en selle et nous repartîmes prudemment. Cette fois, il ne sifflotait plus. Il avait enfin pigé que cette affaire était dangereuse et qu’on risquait d’y laisser des plumes.

Des poils, je veux dire…

Le lendemain, il pleuvait droit et dru lorsque nous arrivâmes au pied du volcan.

« En avant, Eculux, me dit Arnadan. Grimpons là-haut. »

Ce qui voulait dire que moi, je devais grimper, avec lui sur mon dos. Être cheval, c’est parfois une existence de chien. Donc, je montai. Le chemin était très étroit et mille et mille fois je risquai de me casser la figure dans de sournois ravins. En plus, la côte était raide. Au bout d’une heure, je regardais vers le bas et j’eus l’impression qu’on avait à peine avancé, pourtant je transpirais déjà comme une vache, ce qui est un comble pour un cheval qui mène une vie de chien.

Toute la journée, nous avons grimpé. Surtout moi. Quand nous arrivâmes au haut, la nuit commençait à tomber et je tombais moi aussi, mais de fatigue. Malheureusement, il n’y avait aucun espace nous permettant de faire une pause. Le sentier s’interrompait brusquement devant un immense portail métallique.

Quand je dis qu’il était immense, je sais de quoi je cause. Il mesurait bien six ou sept chevaux à la verticale. J’aurais donné cher pour m’allonger et dormir une ou deux heures, mais il n’y avait pas la place, je l’ai déjà expliqué, et en plus on n’avait jamais été si près du danger, ce qui imposait quelques précautions.

Mon maître mit pied à terre et s’approcha du portail. Je me suis dit “Il va faire une bêtise”, et il a fait une bêtise. Il a frappé l’huis comme un fol, à coups de poings et de pieds en hurlant :

« Ouvre, Raspar ! Je suis le chevalier Arnadan et je viens délivrer la princesse Dabina. Ouvre, par ordre du Roi ! »

Alors, j’eus une grande surprise, car la porte monumentale s’ouvrit ! Elle s’ouvrit lentement, en produisant un grincement horrible qui me faisait crisser les dents comme de la mauvaise avoine.

Mon maître se dressait fièrement devant l’ouverture qui s’agrandissait et lui aussi eut une grande surprise, car de l’entrebâillement jaillit une immense langue de feu qui balaya tout ce qui se trouvait devant. Par chance, je me tenais sur le côté, mais pas mon brave chevalier.

Ce n’est que lorsque la fumée se fut dissipée dans le vent que je revis Arnadan. Sa belle armure argentée, qu’il astiquait minutieusement chaque matin était à présent toute noire, mais heureusement pour lui qu’il la portait, car sans cela il aurait ressemblé à une merguez, ces petites saucisses dont sont friands les sarrasins.

La porte s’était refermée et nous nous retrouvions devant le choix suivant : recommencer à frapper et se faire carboniser, ou repartir en sens inverse et aller dire à Aldébard IV que les carottes de sa charmante fille étaient cuites, à moins qu’il ne l’échange contre la moitié de son royaume.

Qu’auriez-vous fait ? Sans doute ce qu’aurait fait toute personne normale ayant une intelligence au moins égale à celle d’un baudet : vous seriez reparti, bien sûr. Mais mon maître n’était pas une personne normale, à l’intelligence au moins égale à celle d’un baudet. C’était un chevalier du Roi.

Il frappa à nouveau contre l’huis en beuglant le même genre de c… de stupidités que précédemment. La porte recommença à s’ouvrir en grinçant, et l’autre imbécile brandissait son épée d’un air martial, comme si elle pouvait le protéger des flammes.

Je me rendis compte qu’il était tout à fait capable de récidiver encore et encore jusqu’à être complètement grillé plutôt que de renoncer, tout ça au nom du devoir sacré d’un chevalier, de l’honneur, du Roi et d’autres fadaises de la même cuvée.

Remarquez, ça m’aurait simplifié la vie : une fois mon maître rôti à point, j’aurais été dégagé de mes obligations militaires et libre de regagner mon écurie.

Mais depuis le temps qu’Arnadan était mon paladin préféré ! Vous savez ce que c’est : on s’attache, on devient sensible… Bref, je n’ai pas eu le cœur de le laisser faire. D’un coup de sabot bien ajusté, j’ai poussé une grosse pierre dans l’entrebâillement de la porte et, dans le même mouvement, j’ai bousculé mon preux chevalier qui s’est retrouvé allongé sur le dos à deux mètres de la flamme qui jaillit derechef par l’ouverture, et qui me roussit un peu le poil de la croupe au passage.

Mon maître tint alors des propos sans doute indignes d’un homme de son rang. Il dit :

« Idiot ! Abruti de canasson ! Quadrupède stupide et biscornu ! Tu trouves que je ne suis pas encore assez sale comme ça ? Et tu crois que c’est facile de se remettre debout avec cette armure sur le dos ? Approche-toi, crétin, et aide-moi ! »

Je ne pris même pas la peine de relever ses insultes. Je fis deux pas vers lui et il s’agrippa à ma longe pour se remettre sur ses pieds. Alors, il remarqua que la pierre que j’avais poussée avait empêché le portail de se refermer, mais pas une seconde il n’imagina que j’avais pu le faire volontairement.

Que faire ensuite ? Je sais : rentrer chez nous. Mais ça, pas question. Le mieux que j’avais à faire, c’était donc de faire le nécessaire pour délivrer cette princesse le plus vite possible en évitant qu’Arnadan se fasse écrabouiller et en évitant de l’être moi-même.

Première étape : le dragon, qui devait nous attendre pour nous accueillir avec tous les honneurs dus à notre rang. Je cédai respectueusement et prudemment la place à mon maître vénéré afin qu’il passe le premier la tête par l’ouverture de la porte. Je me sentais un peu coupable de le laisser prendre ce risque, mais fallait bien que l’un de nous le fasse, et il valait mieux que ce soit lui.

Il regarda un moment et, s’adressant à quelqu’un qui était de l’autre côté et que je ne voyais pas, il dit :

« Ah ! Te voilà ! »

Il passa entièrement derrière la porte et je pus à mon tour jeter un coup d’œil prudent.

Je m’attendais à voir le cratère du volcan, mais pas du tout. En fait, il n’y avait pas de volcan. Face à nous s’étendait une très vaste esplanade ronde au fond de laquelle se trouvaient des remparts. Devant ces remparts, à une bonne centaine de mètres de nous, se tenait le dragon. Nonchalamment appuyé sur un rocher haut comme une maison, il regardait mon maître s’approcher en souriant ! Je veux dire que c’est le dragon qui souriait, pas mon maître. Moi non plus.

4

En voyant l’air goguenard du dragon, j’ai compris que ça serait encore plus compliqué que je l’avais craint. Le monstre était bien sûr de lui, et il y avait de quoi : il mesurait une bonne trentaine de mètres de haut, et le double de longueur, avec une queue qui devait lui permettre de balayer un bataillon entier d’un seul coup, rien qu’en se retournant. Sa peau verdâtre et écailleuse était toute suintante d’un jus nauséabond qui devait certainement provoquer d’atroces souffrances au moindre contact. De sa gueule immonde sortait une fumée noire, rappelant qu’il pouvait cracher des flammes.

Arnadan ne semblait pas trop impressionné par la bête. Il tenait son épée à la main, orgueilleusement pointée vers les cieux. Face au dragon, il ressemblait à un hamster qui aurait tenté d’attaquer un crocodile armé d’un cure-dent. Et comme il devait estimer qu’il n’avait pas encore l’air assez grotesque, il se mit à hurler :

« Bonjour, monsieur le lézard. Il paraît qu’un terrible dragon vit par ici, pourriez-vous m’indiquer où se trouve son antre, s’il vous plaît ? Je suis venu pour lui chatouiller le cuir. »

C’était des propos d’autant plus stupides qu’un dragon n’a pas de cuir, tout le monde le sait. Mais malgré la gravité des insultes, le monstre ne bougeait pas et ne disait rien. Il continuait à regarder le paladin en souriant, la fumée sortant toujours de sa bouche, pendant que mon maître approchait dangereusement.

J’hésitais entre me jeter sur Arnadan pour l’écarter du danger et partir loin d’ici sauver mon crin, mais j’hésitai trop longtemps. Avant que j’aie pu réagir, le dragon rota. Il devait avoir de sacrées brûlures d’estomac, car de sa gueule jaillit une gerbe de feu, droit sur cet idiot de preux chevalier qui aurait mieux faire de réfléchir un peu plus et de frimer beaucoup moins.

Il poussa un hurlement de douleur et se mit à bondir pour s’éloigner, malgré le poids de son armure. Il s’abrita derrière un amas de rochers où je le rejoignis sans trop savoir pourquoi.

Il arracha en hâte son casque. Lorsque la fumée qu’il contenait se fut dissipée, je vis son visage rougi de chaleur et noirci de cendres. Me prenant à témoin, il me déclara en dressant son index :

« Eculux, mon ami, écoute bien ce que je vais te dire. Ce maudit lézard n’aurait jamais dû faire une pareille chose. Il m’a mis en colère, et désormais son compte est bon ! »

Ce que je craignais le plus était en train de se produire : au lieu d’être calmé et incité à la prudence par ce qui venait de lui arriver, mon maître se laissait entraîner par sa colère. Mais cela ne décuplerait pas ses forces, comme il le prétendait, pour le pousser vers une prompte victoire. Je le connaissais suffisamment pour comprendre qu’il allait foncer tête baissée, ce qu’il ne faut jamais faire lorsqu’on se trouve confronté à un dragon. Même les gosses le savent.

Car combattre un dragon n’est pas à la portée du premier venu. Sa peau extrêmement épaisse est recouverte d’écailles aussi dures que de l’acier. Il a une bonne vue, une ouïe particulièrement fine et un odorat si sensible qu’on le dit capable de repérer une pomme cachée dans une charrette d’oranges.

Comme armes, il dispose d’une force colossale, de griffes deux fois plus longues que l’épée d’Arnadan, de quelques centaines de dents de même calibre et du lance-flammes qu’il a avalé quand il était petit (cinq mètres seulement).

C’est pour cela que la plupart des gens considèrent qu’il est impossible d’abattre un dragon. Pourtant, selon certaines légendes, quelques-uns y seraient arrivés, ce qui est invérifiable tant ces histoires sont anciennes. Comment auraient fait ces vaillants guerriers ? Il paraît que le monstre possède un point faible. Il aurait la peau plus fine et dépourvue d’écailles juste à l’emplacement du cœur, c’est-à-dire sous son ventre.

Tout devient plus simple, n’est-ce pas ? Il suffit d’approcher sans se faire griller, d’échapper à la queue, aux griffes et aux dents, de parvenir entre les pattes du lézard juste sous sa poitrine, et, d’un geste de bas en haut, de lui planter une épée suffisamment longue dans le cœur avant qu’il ne vous écrase de son poids. Ne pas oublier, s’il est mortellement touché, de se tirer de là avant de recevoir la bête sur les épaules, et si on l’a raté… je ne sais pas ce qu’il faut faire, mais il faut le faire très vite.

Le rêve de chaque paladin digne de ce nom (c’est-à-dire complètement bouchonné de la tête) est de terrasser un dragon, et cela était devenu une obsession chez Arnadan. Au stade où on était rendu, j’étais certain qu’il ne reculerait plus. Malheureusement, j’étais également certain qu’il était absolument inconcevable de le voir mener à bien cette mission stupide. Non seulement tuer un de ces monstres est extrêmement difficile, mais en plus mon chevalier habituel était d’une incompétence dramatique.

La question que je me posais était donc la suivante : comment pouvais-je déglinguer moi-même ce gros lézard de telle sorte que ce crétin d’Arnadan soit persuadé d’avoir fait lui-même le travail, afin qu’on rentre au plus vite à l’écurie ? Pardon, je veux dire : comment pouvais-je assister mon maître vénéré dans sa tâche et l’aider à réaliser le rêve de sa vie, afin qu’il puisse ensuite recevoir les honneurs mérités par ses exploits z’héroïques ?

Le dragon était immense et sa force le rendait pratiquement invincible, Arnadan était stupide et sa colère le rendait pratiquement irrécupérable, moi j’étais entre les deux et cette position me rendait pratiquement mort. Bref, on était dans le fumier !

J’en étais là de mes réflexions lorsque la situation se modifia brusquement, d’une façon à laquelle je ne m’attendais pas du tout. Le portail, coincé par mes bons soins était resté entrebaillé, fort heureusement, car qui vit-on se pointer ? Thalnyr, le chevalier Thalnyr que j’avais complètement oublié. Il venait d’arriver devant l’antre de Raspar et, découvrant la porte ouverte, il était entré.

Moi, je trouvais ça plutôt bien. Une paire de bras en plus ne serait pas de refus, avec le boulot qui nous attendait. Mais mon maître ne l’entendait pas de cette oreille. Il voulait occire le dragon tout seul, délivrer la princesse lui-même et recevoir les félicitations du jury sans devoir les partager.

« Dégage, Thalnyr, je suis arrivé le premier et c’est donc à moi que revient l’honneur d’affronter le gardien ici présent, dit Arnadan en désignant le dragon du doigt, ce qui est impoli.

— Tu veux dire “l’honneur de te faire trucider”, rétorqua son confrère, ne sois pas ridicule, on va l’attaquer à deux, on aura plus de chance de l’avoir.

— Me faire trucider ? Tu plaisantes ! Je vais n’en faire qu’une seule bouchée.

— Tu es fol, mon ami. Pour parvenir à tuer ce dragon, si c’est possible, nous devons unir nos forces… »

Et ils continuèrent ainsi pendant cinq bonnes minutes, mon maître faisant comme à son habitude preuve d’une modestie sans fond et Thalnyr montrant une prudence que je ne lui connaissais pas, le tout sous le nez fumant du dragon qui attendait la suite avec une patience surprenante.

Soudain, Arnadan remarqua une chose qui, je l’avoue, m’avait échappé : Thalnyr était devenu piéton !

« Sont-ce mes yeux qui me trompent ? Je te vois debout sur tes pieds ! Où donc est ta monture ? »

Quand même, il cause bien, mon chevalier ! Mais j’étais soudainement inquiet pour le cheval de l’autre, une haquenée plus précisément, qui se nommait Mustine et que j’avais eu l’heur de fréquenter assidûment deux saisons auparavant, jusqu’à ce que mon idiot de maître s’en rende compte et m’éloigne d’elle, prétextant que je n’avais rien à faire avec la monture de Thalnyr.

Et d’abord, c’est pas vrai. J’avais des choses à faire avec elle, moi, et même plein de choses !

« Elle attend à quelque distance, car elle a refusé d’avancer davantage lorsque je me suis approché de ce lieu inquiétant, prouvant par là qu’elle est plus sage que nous.

— Elle a surtout prouvé qu’elle était morte de trouille, ce qui ne m’étonne guère. À ton contact, même ce gros lézard deviendrait couard comme un garenne. »

Ces propos me rappelèrent brusquement que nous étions toujours sous la menace du dragon et du chalumeau qu’il avait croqué au petit déjeuner. Pourtant, il ne nous menaçait plus, semblant plutôt intéressé par les politesses échangées par les deux chevaliers aux grands cœurs. J’en étais à me demander ce qu’il devait penser de tout ça lorsque je le vis ouvrir sa gueule et se préparer à nous roussir le poil une fois de plus.

5

D’une ruade, j’expédiais mon chevalier en lieu sûr derrière un gros tas de pavés, car j’étais certain qu’il n’était pas en mesure de supporter une troisième séance de barbecue. De la fumée s’échappait encore par les ouvertures de son armure et la température là-dedans devait avoisiner celle de l’ébullition du caramel. Puis je courus me mettre moi-même à l’abri, sans me préoccuper davantage de Thalnyr. Je peux pas être partout à la fois, moi !

Du coup, c’est l’autre qui s’est mangé le coup de lampe à souder en pleine citrouille, et ça a bien failli le dessouder. Thalnyr était apparemment moins stupide que mon Arnadan préféré, mais sur ce coup-là, il avait été pris au dépourvu, et ça avait dû lui chauffer les gencives jusqu’aux genoux. Il a été tellement surpris qu’il demeurait planté là, debout en plein milieu de l’esplanade sans faire un geste. Sur le moment, j’ai pensé qu’il avait fumé jusqu’aux neurones et qu’il ne restait plus qu’à lui trouver une épitaphe de circonstance, du genre “Ci-gît Thalnyr, le chevalier tout feu tout flammes”. Mais non, il vivait encore, aussi sonné qu’une cloche un dimanche de Pâques et pas plus apte à bouger que l’obélisque de la Concorde.

Le dragon le regardait en se marrant. Il s’approcha et poussa Thalnyr du bout d’une griffe. L’autre ne réagissait toujours pas. Tétanisé, qu’il était ! Le lézard le bouscula un peu plus fort, mais Thalnyr ne présentait pas plus de réactions qu’il n’y avait de bon sens dans la tête de mon maître. Le dragon s’éclatait à jouer au chat et à la souris avec Thalnyr, et ça me donna une idée. Je ne savais pas pendant combien de temps le monstre resterait occupé comme ça, alors je devais faire fissa.

Je m’accroupis devant Arnadan afin qu’il monte sur mon dos. Vous n’allez pas le croire : il a compris du premier coup ce qu’il devait faire, et il m’a enfourché de suite. Alors qu’il tirait sur ma longe pour qu’on fonce tête baissée au secours de Thalnyr (voilà donc pourquoi il avait si vite fait ce qu’il fallait faire), je suis parti de l’autre côté, en emportant mon chevalier qui râlait comme un putois parce que je n’obéissais pas à ses ordres. J’ai contourné discrètement le dragon pendant qu’il était trop occupé à chatouiller Thalnyr pour s’intéresser à notre cas, et je suis passé sous son ventre, avançant jusqu’à l’endroit où se trouvait le cœur.

Pas bête, hein ? Eh oui, c’est moi qui y ai pensé !

Restait plus qu’à embrocher le palpitant de la bestiole, ce qui devait être dans les cordes d’Arnadan, depuis le temps qu’il s’entraînait à occire des pastèques.

Sauf qu’il avait toujours pas pigé la manœuvre ! Il était encore avec son idée fixe d’aller donner un coup de main à son collègue, certainement pas par bonté envers lui, mais plutôt pour que l’autre soit à jamais son obligé, qu’il lui doive la vie, la reconnaissance éternelle et même de l’estime.

Et ça parle d’honneur, d’esprit chevaleresque et de devoir sacré !

Je savais vraiment plus quoi faire. Représentez-vous la scène : un splendide étalon (moi) monté par un idiot en colère (Arnadan), glissés sous le ventre d’un dragon occupé à jouer à la baballe avec une boîte de conserve (Thalnyr) ! Qu’on soit arrivés jusque-là était un exploit, mais on n’allait quand même pas camper sur place ni poser pour la postérité. On était venus pour faire un travail, il restait plus qu’à le faire et ensuite on pourrait se retirer.

Sauf que l’autre gueulait de plus en plus fort, et qu’un dragon, ça a des oreilles. Mon beau chevalier finit par s’énerver tellement qu’il tira son épée et la tint fièrement dressée au-dessus de sa tête en me menaçant ! La pointe de sa lame était à quelques centimètres de la peau du lézard, et je voyais bien qu’en effet, elle était moins épaisse à cet endroit (la peau, pas la lame).

Alors, d’un coup, je me suis cabré presque à la verticale, comme jamais encore je ne l’avais fait, pas même pour la charmante Mustine. Du coup, le fer d’Arnadan est entré tout droit dans la viande du dragon, jusqu’au cœur.

Bingo !

Ensuite, tout a été très vite : la chevalier toujours verdâtre schlinguait, fini, vautré avec les dents à distance du monstre.

T’as rien compris ? Pourtant, c’est à peu près comme ça que ça s’est passé, tellement c’était rapide. Bon, je te le repasse au ralenti : je m’étais dressé tellement à la verticale que mon chevalier s’est mis à glisser de mon dos. Je le sentais partir en arrière si vite que même lorsque je suis retombé sur mes quatre fers, il a continué à riper. Il tenait toujours son épée à la main, et quand elle est ressortie de la poitrine du lézard, un flot de sang verdâtre et visqueux nous a giclé sur le poil, et ça schlinguait à un point que d’y repenser j’ai encore envie de gerber !

Arnadan a fini par tomber et il s’est retrouvé vautré par terre, dans le jus en question. Au moins, il ne pourrait pas dire que son armure n’était point ointe.

Seulement, on était confrontés à un problème non négligeable : un dragon de quelques centaines de tonnes était en train de nous choir dessus. Il nous restait approximativement trois dixièmes et sept centièmes de seconde pour nous mettre à l’abri. Mu par un réflexe extraordinaire, que seuls les êtres d’exception sont capables de produire, je saisis mon chevalier avec les dents et je me jetai sur le côté, l’entraînant avec moi à une distance tout juste suffisante pour nous éviter d’être écrasés par le corps du monstre.

Comme je l’ai dit, tout ça s’est passé très vite. Le lézard a touché le sol dans un grondement de tonnerre et en soulevant un nuage de poussière tel que je n’y voyais pas plus loin que mes naseaux. J’ai lâché mon maître en laissant deux ou trois quenottes plantées dans son armure et je me suis approché du dragon avec prudence. Mais à peine avais-je fait un ou deux pas que je fus dépassé par mon idiot de chevalier qui courait vers le monstre en brandissant son épée. Il l’abattit à plusieurs reprises sur l’animal, en s’acharnant à cogner et à recogner comme un fol, tout en poussant des cris de guerre, des hurlements de rage et des rugissements de colère.

Heureusement pour lui, le dragon était déjà mort.

Thalnyr était sorti de sa torpeur et il s’était approché. En le voyant, Arnadan s’arrêta de taper sur le dragon et, mettant fièrement un pied sur la carcasse, il dit, s’adressant à l’autre :

« Et voilà le travail ! »

6

Une scène d’enfer : Un chevalier noir de suie, un autre vert de sang, avec un dragon mort et puant entre eux, et un cheval édenté, mais beau comme le soleil levant qui darde ses premiers rayons matinaux sur une terre avide de ses bienfaits… J’aurais bien voulu que quelqu’un fasse la photo, mais personne ne l’avait encore inventée, à cette époque. Dommage.

Thalnyr fit remarquer à Arnadan qu’à force de matraquer la cuirasse du lézard, la lame de son épée avait pris une élégante courbure, mais mon maître n’en avait cure. Pour lui, l’important était que son confrère reconnaisse qu’il avait trucidé le dragon.

Thalnyr en convint, et s’apprêtait à souligner l’importance du hasard et de la chance dans ce succès, mais il se rappela sans doute que sa propre participation à l’opération n’avait guère été glorieuse, aussi préféra-t-il opter pour le silence.

Le hasard et la chance, c’est ça !

Bref, à présent que nous étions débarrassés du dragon… (Mon maître aurait dit : “À présent que je nous ai débarrassés du dragon…” et Thalnyr aurait dit :“À présent que nous nous sommes débarrassés du dragon…”) À présent, donc, que la voie était libre, nous pouvions continuer à aller de l’avant.

Au fond de l’esplanade, comme je l’ai déjà expliqué (mais je préfère le répéter pour plus de clarté), se trouvaient des remparts. Et dans ces remparts s’ouvrait une porte, ou plus précisément une ouverture, puisqu’il s’agissait d’un simple trou dans le mur. Nous nous dirigeâmes vers cet accès avec prudence, circonspection, méfiance, retenue, réserve, défiance, mesure et modération. En faisant gaffe, quoi. Les deux chevaliers marchaient devant, chacun essayant de dépasser l’autre pour se montrer plus vaillant, et j’allai au second rang, à une certaine distance, ceci par pure modestie, non par précaution.

Mais ce fut de derrière que vint l’alerte, sous la forme d’une voix qui nous interpella :

« Et bien, Messires chevaliers, quel bon vent vous amène ? »

Évidemment, on salue les chevaliers et pas les chevaux, c’est pas la peine. Pourtant, dans “chevalier”, il y a “Cheval”, ce qui veut dire que sans nous, les chevaliers ne seraient pas grand-chose, tout juste des “iers”, ce qui n’est pas bézef, vous en conviendrez. Donc, la voix ne s’adressait pas à moi, elle ne m’a pas salué, mais sur le coup je n’y ai guère prêté attention, car j’étais plutôt occupé à remarquer qu’avec tout ça, c’est moi qui allais me retrouver en première ligne si des fois la voix en question appartenait à un méchant.

Je me retournai, de même que mes deux chevaliers, et je tressaillis jusqu’à mon dernier poil de crinière en découvrant ce que je découvris ! Face à nous (à présent qu’on avait fait demi-tour), se tenait un type d’environ deux mètres trente-quatre, à la peau rouge et aux longues mains équipées de longs doigts munis de longs ongles recourbés en autant de longues griffes. Ses yeux, petits, rapprochés et injectés de sang étaient fixés sur nous. Il avait des oreilles pointues, une bouche aux lèvres fines d’où dépassait une dizaine de canines et une chevelure noire qui ne dissimulait absolument pas les deux cornes qui lui sortaient du crâne, seules choses blanches dans ce faciès de cauchemar.

Bref, c’était le sorcier Raspar, la terreur du pays depuis plusieurs générations, le kidnappeur de la malheureuse princesse Dabina. On racontait sur lui des histoires terribles, comme par exemple qu’il dévorait deux ou trois enfants à chaque petit déjeuner (c’est stupide, où les aurait-il dénichés ?). La pire que j’ai entendu, c’est celle où il est question d’un cheval qu’il aurait mangé cru et encore vivant, par petits bouts et jusqu’à ce que mort s’ensuive, juste parce qu’il est, paraît-il, friand de steaks tartares !

Alors, quand on s’est trouvé face à ce type, j’ai compris que le dragon n’était qu’un nounours, un gentil doudou, un punching-ball pour l’entraînement, un élément de décor, un amuse-gueule pour faire patienter les visiteurs en attendant le plat de résistance.

J’ai vu de suite que les affaires de la princesse étaient fortement compromises, et que la solution au problème, si elle existait, devait se situer sur le plan diplomatique, ce qui n’était pas dans nos attributions ni dans nos compétences. Notre devoir, pour le bien de Dabina, était de rentrer présenter la situation au Roi et de laisser des gens plus qualifiés prendre les choses en main. Tout cela me paraissait tellement évident que je m’attendais vraiment à sentir Arnadan sauter sur mon dos et me demander de me diriger vers la sortie.

Au lieu de cela, cet abruti a saisi sa rapière en croissant de lune et il a foncé vers le sorcier en poussant un beuglement ridicule sur lequel il s’entraînait depuis déjà quelque temps et qu’il appelait son “cri de guerre”. Raspar leva le bâton qu’il tenait à la main, un éclair en jaillit et mon maître se retrouva instantanément transformé en crapaud.

« Côaaaa ! »

Je me suis dit que s’il fallait attendre, comme dans les contes, qu’une princesse lui roule un patin pour qu’il retrouve sa forme réglementaire, il était mal parti.

Un qui était choqué, c’était Thalnyr. Il venait, je crois, de réaliser que ça aurait bien pu lui arriver à lui, ce qui est déjà déstabilisant, mais le pire c’est que ça pouvait encore se produire. Thalnyr regardait le crapaud, le crapaud regardait Thalnyr, et Raspar les regardait tous les deux en ricanant. Moi, toujours discret, bien élevé et qui veut pas déranger, j’ai mis le cap sur la sortie, mais à reculons pour garder un œil sur ce qui pouvait se passer.

Par contre, je ne voyais pas où j’allais, ce qui est généralement gênant, mais qui était un moindre mal dans la situation où je me trouvais. Quand même, je me cognai contre la carcasse du dragon, je manquai de glisser dans son sang, je trébuchai sur une pierre et, en contournant le lézard, je me heurtai à une chose chaude et indéterminée. Je risquai un regard derrière moi et je faillis tomber à la renverse en découvrant la charmante Mustine, haquenée de Thalnyr, flamboyante dans sa robe fauve. J’avais cru qu’elle était restée dehors, espérant même pour elle qu’elle fut rentrée à l’écurie, mais hélas, elle était, tout comme moi, fidèle à son maître et prête à le suivre partout, même si cela devait mettre sa vie en péril. Le sens du devoir et des responsabilités, quoi !

Ça, c’est encore une stupidité inventée par un idiot de chevalier, ou par un malin de Seigneur.

En tout cas, Mustine était là. J’étais à la fois ravi de sa présence et désolé qu’elle soit face au danger, mais cela n’avait pas l’air de l’inquiéter. Pour l’instant, Raspar ne l’avait pas remarquée, puisqu’elle était prudemment restée dissimulée derrière le corps du dragon.

De toute façon, qu’est-ce que ça aurait changé, qu’il la voit ? Personne ne fait jamais attention à nous, les chevaux… Alors, on a tranquillement, mais rapidement, mis un plan au point.

Raspar continuait à ricaner devant le crapaud et Thalnyr. Parfois, il levait d’un coup son bâton magique en criant “Bou !” et chaque fois les deux autres faisaient des bonds, et chaque fois le sorcier se marrait comme une baleine. Il jouait avec eux comme l’avait fait un peu plus tôt son dragon avec Thalnyr, et j’avais presque pitié d’eux. Pensez donc : ces types s’entraînaient toute leur vie à être beaux, grands, forts, irréprochables, efficaces, chevaleresques… Ils ne vivaient qu’en vue d’un idéal d’honneur, de gloire et d’héroïsme. Et voilà que pour la deuxième fois en moins d’une heure, Thalnyr était ridiculisé de la manière la plus offensante et la plus dégradante ! Quant à mon maître, les choses n’étaient guère plus reluisantes pour lui ! Que resterait-il de sa vie, même s’il retrouvait un jour son apparence réelle, à présent qu’il avait été changé en crapaud gluant, bavant et coassant ?

Mais l’heure n’était pas à la compassion. Tout en broutant avec désinvolture l’herbe qui avait poussé sur l’esplanade, Mustine et moi, nous nous rapprochions de Raspar, chacun d’un côté. Il était peut-être un grand et terrible sorcier, mais il n’était tout de même qu’un homme, et comme tous les hommes il ne fit pas attention à nous, pas même lorsque Mustine lui présenta son arrière-train à gauche et moi le mien à droite. Même à ce moment-là, il continuait à gigoter avec son bâton qui crachait quelques éclairs. “Bou !” Avec un bel ensemble, et conformément à notre plan, nous avons rué exactement en même temps, Mustine et moi.

Ah, quelle puissance dans sa croupe ! Quelle musculature dans son fessier ! Quel séant, quel postérieur, quel… Bon, on a rué exactement au même moment, dans le même centième de seconde, avec un accord parfait et dans une harmonie totale, chacun à cinquante centimètres de Raspar. C’était un mouvement splendide, mais je ne crois pas qu’il ait eu le temps de l’apprécier à sa juste valeur, ni la motivation pour le faire. Il a littéralement explosé sous l’impact de nos quatre sabots.

Il faut dire qu’on avait cogné à s’en faire péter le garrot ! On est bien élevés et parfaitement dressés à ne pas ruer, à ne pas faire d’écart, à toujours obéir et à être dociles, bref, on est de bons vrais chevaux de chevaliers, pur jus garanti. Mais moi, quand je tape, je tape, et Mustine aussi. Après tout, c’est lui qui avait commencé.

Le sorcier était par terre, dans une mare de sang noirâtre qui se mêlait au jus du dragon, produisant d’élégantes arabesques colorées qui se faufilaient en courbes gracieuses entre les dalles de pierre qui recouvraient l’esplanade. Que c’est beau ce que je cause ! Son bâton, qui avait roulé à quelques pas de là, crépita encore un instant avant de choir dans le silence, comme pour se recueillir devant la dépouille de Raspar, qui avait définitivement trépassé.

Je regardai Mustine, m’efforçant de mettre dans cette œillade tout ce que j’éprouvai à ce moment : la satisfaction, la complicité, la tendresse, l’admiration, l’envie, la fierté, la joie, l’espoir, l’émerveillement, l’ambition, l’euphorie, l’avidité, la dignité, l’éblouissement, l’enthousiasme, le désir, la liesse, le ravissement et le bonheur. Je crois que je n’ai rien oublié. Je sais, ça fait beaucoup de choses dans un seul regard, mais moi, je raconte comment ça s’est passé, et ça s’est passé comme ça. Et puis, j’ai de si grands yeux !

En retour, Mustine me gratifia également d’un coup d’œil lourd de sens et qui signifiait “on l’a eu, Eculux !”. Comme vous pouvez le remarquer, son message était beaucoup plus sobre que le mien, et ce ne fut pas pour me déplaire : j’aime les juments directes.

7

Thalnyr sortait lentement de sa torpeur, réalisant que Raspar était écrabouillé. Il avait toujours son épée à la main et il la remit dans son fourreau avant de se baisser pour ramasser le crapaud. Pardon, pour recueillir mon maître, le chevalier Arnadan, et il lui dit :

« Arnadan, tu as vu ? Les chevaux ont dû avoir peur des éclairs qui sortaient du bâton, et ils ont rué juste en même temps, de chaque côté de Raspar. Quel coup de chance ! »

Que voulez-vous répondre ? Pour la deuxième fois, Thalnyr venait de qualifier de “chance” l’acte héroïque accompli en toute connaissance de cause par un ou plusieurs chevaux. Si seulement je pouvais lui faire remarquer qu’en chacune de ces circonstances il était lui-même paralysé par la trouille…

« Côôôaaaa, répondit Arnadan.

— Je vais aller délivrer la princesse, poursuivit fièrement Thalnyr en jetant un regard goguenard à Arnadan. Reste ici, tu pourrais l’effrayer.

— Côôaaôôaa ! »

Mais mon chevalier eut beau protester, Thalnyr le déposa dans un coin et, reprenant son arme d’un air viril, il fonça vers l’ouverture qui s’ouvrait dans les remparts.

Il en ressortit au bout de quelques minutes. Il avait à présent dans sa main celle d’une jeune fille. Sa tête était recouverte d’un pelage blond, ses yeux étaient indubitablement verts et sa bouche rouge. Son corps, mince et élancé, était à l’évidence trop frêle pour supporter la moindre charge et ses jambes, dont on devinait la blancheur par les déchirures de sa robe, ne devaient guère être efficaces pour courir, que ce soit au trot ou au galop. De plus, elle était petite, menue, elle avait la peau douce, la taille fine et la poitrine ronde.

Berk !

« Côôaaaaaa ? demanda mon maître

— Voici un de mes confrères, princesse, expliqua Thalnyr en désignant mon chevalier. Il a lui aussi tenté de voler à votre secours, mais il l’a fait de manière inconsidérée, sans véritable stratégie et sans la moindre réflexion préalable. Malgré la bonne volonté qu’il faut bien lui reconnaître, il a failli dans sa mission. Je suis arrivé à temps pour tuer le dragon qui allait le griller, puis mon collègue, fonçant tête baissée une fois de plus, a soulevé le courroux du sorcier et en a subi les conséquences, comme vous le constatez. Résultat, je me suis retrouvé seul face à Raspar. Ce fut un épique combat, mais je triomphai au nom de votre père et pour la gloire de votre lumineuse beauté !

— Côôôôôôôôaaaa ! »

Qu’est-ce qu’il faut pas entendre !

Pour le voyage de retour, Thalnyr laissa galamment son haquenée à la princesse, et il monta sur mon dos. À la première halte, Dabina, qui était moche mais gentille, s’occupa d’Arnadan, lui mouillant la peau afin qu’il ne se déshydrate pas, lui attrapant quelques mouches particulièrement appétissantes et le gratifiant même de petites caresses du bout de ses doigts qu’elle avait vraiment trop longs et trop fins.

À la seconde pose et à toutes les autres, Thalnyr saisit mon maître avant que la princesse eût posé les pieds au sol et il l’enfouit dans un des sacs accrochés à sa selle.

Une semaine plus tard, nous étions en vue du château royal. Nous avions sans doute été repérés par les gardes, car bien vite le pont-levis se baissa, et Aldébard IV lui-même en personne vint au-devant de nous, criant de joie le nom de sa fille bien-aimée. Enfin, nous allions, Mustine et moi, retrouver le calme et le confort des écuries, le foin frais, l’avoine savoureuse… Et Arnadan ne serait plus là pour empêcher un rapprochement entre nous.

Après moult et moult embrassades entre le Roi et sa rejetone, Thalnyr fut invité à raconter son épopée victorieuse, ce qu’il fit sans se faire prier, et dont voici quelques morceaux choisis :

« D’un bond, j’échappai à la flamme que le monstre avait crachée vers moi…

« Au péril de ma vie, mais ne songeant qu’au succès de ma mission, je me glissai sous le ventre du dragon…

« Je cognai de toutes mes forces pour l’occire, risquant d’être écrasé par le corps de ce misérable lézard, mais je n’en avais cure…

« Fol de rage d’avoir perdu la première manche, Raspar tenta de se jeter sur moi, mais je m’y attendais !

« Son arme crépitait, mais en bondissant je parvins à éviter ses traits…

« Alors, je le frappai, encore et encore, jusqu’à ce qu’il trépasse et que triomphe la gloire de mon Roi.

« Et je pus délivrer la princesse Dabina, ainsi que j’avais juré de le faire !

— Côôôôaaaaaa !

— J’oubliai, Majesté, voici ce qui reste de mon noble et regretté ami Arnadan, poursuivit Thalnyr, un sanglot contrefait dans la voix. La fougue ne lui manquait pas, mais quelle imprudence ! Quelle follerie de se jeter ainsi à l’assaut d’un si redoutable sorcier sans avoir en soi la force suffisante et l’intelligence nécessaire pour l’abattre ! Je tentai de le stopper, de le ramener à plus de raison, mais en vain. Sire, pardonnez-lui ! Il a fait tout ce qu’il a pu, j’en suis certain. Hélas, ce fut insuffisant… »

Quel comédien, ce Thalnyr ! Ça, il sait faire. Pour se battre contre les dragons, il est discret. Pour affronter les sorciers, il est prudent. Mais pour jouer la grande scène de “pleure là-dessus, et encore heureusement que j’étais là”, pas de problème, il connaît ! Et toute l’assemblée qui se lamente, et Sa Majesté le Roi qui verse une larme émue et qui propose des décorations posthumes afin de valoriser l’esprit de sacrifice et d’abnégation qui, malgré tout, motivèrent ce pauvre, pauvre chevalier Arnadan dont jamais personne n’oubliera la valeur, aussi bien comme homme d’honneur que comme guerrier courageux…

Même la princesse Dabina qui, les yeux rougis de chagrin, s’approche de l’infâme crapaud qu’est devenu mon maître, le prend entre ses mains et lui donne un bisou. Si, si, un bisou. La princesse a fait un bisou au crapaud !

Un grand éclair éblouissant, un courant d’air chaud, un bruit de succion, et qui revoilà à la place du batracien gluant ? Mon chevalier Arnadan redevenu lui-même par la grâce du bisou de la belle héritière. Si on m’avait dit que je verrais ça un jour… Applaudissements de la foule en délire, félicitations d’Aldébard IV à sa fille, de mon maître à Dabina pour la qualité de ses baisers, liesse générale, enthousiasme populaire… Bref, tout le monde est content. Sauf peut-être Thalnyr qui me semble un peu tendu depuis qu’Arnadan, qui a retrouvé la parole en même temps que sa forme d’origine, présente au Roi sa propre version des événements.

Quel dommage que je ne puisse donner la mienne, de version ! Enfin si, c’est ce que je suis en train de faire, mais le Roi Aldébard IV ne la lira jamais et même s’il le faisait, je suis certain qu’il ne lui accorderait pas la moindre importance. Personne ne fait jamais attention aux chevaux, personne ne les pense capables de faire des choses extraordinaires. D’ailleurs, je suis sûr que toi non plus, tu ne crois pas que cette histoire est authentique.

Pourtant, elle est vraie, je le sais, moi, puisque j’y étais et que j’ai des endroits où j’ai été brûlé et où mes poils n’ont jamais repoussé.

Tiens, pour la peine, je ne te dirai pas lequel des deux chevaliers a été anobli, lequel a finalement épousaillé Dabina pour faire une tripotée de mômes et être heureux longtemps, longtemps, et je ne te dirai pas non plus ce qui s’est passé ensuite entre Mustine et moi. N’insiste pas, je ne parlerai plus.

Na !


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