La valse des heures

Onze était rouge de colère.

« C’est moi qui fais tout le boulot. C’est moi qu’on dérange tout le temps. C’est à moi que tout le monde demande quelque chose. Sans cesse sollicité, je suis usé, cassé par un usage intensif. C’est pas juste ! Je réclame un décalage rapide, car je ne tiendrai pas le coup encore longtemps.

— Moi aussi, on me dérange, rétorqua mollement Quatorze. Je suis très mal placé.

— Oh, toi ! C’est déjà du gâteau, c’est le moment de la sieste. Beaucoup sont dans les choux, quand c’est à toi d’intervenir…

— Et moi, qu’est-ce que je devrais dire, s’exclama Huit. Je suis le moment de l’embauche, personne ne m’aime, personne ne me veut. Il n’y en a que pour Dix-sept et Dix-huit.

— Et tu crois que c’est reposant, s’écria Dix-sept ? On nous réclame, on nous attend, on nous reproche sans arrêt d’être lents et de ne pas arriver assez vite, nous sommes submergés de soupirs et d’imprécations, et finalement, quand nous sommes là, même pas un merci, jamais un sourire. Si tu veux voir des planqués, des vrais, adresse-toi plutôt à Trois, par exemple.

— C’est vrai, ça, il dort tout le temps, Trois !

— Je dors tout le temps ? Je ne sais combien de fois par nuit, je suis réveillé en sursaut par des insomniaques, qui en profitent pour m’insulter. Sans compter les travailleurs de nuit qui se plaignent que je suis encore là. Sans compter…

— C’est ça, plains-toi, reprit Onze ! J’aimerais bien, moi, être réveillé en sursaut. La dernière fois que j’ai dormi remonte à l’époque des sabliers.

— Et moi, vous pensez que je suis bien placé, demanda Minuit ? Je suis à la frontière, toujours attendu, toujours sur le qui-vive. Entre ma permission, les réveillons, la date qu’il ne faut pas oublier de changer, je n’ai pas une minute à moi.

— Tu crois qu’être Midi est plus reposant ? Entre fin de matinée et reprise de l’après-midi, je vis dans la course et le stress. Je digère mal le peu que j’ai le temps d’avaler, on m’en veut d’abord parce que je n’arrive pas suffisamment vite, puis parce que je repars trop tôt. Sans compter mon démon, dont on se moque…

— Ma place n’est pas plus enviable, intervint Vingt. Les gosses à coucher, la vaisselle à faire, le JT à lancer, et tout le reste. Fin de journée et début de soirée, si je répétais tout ce que j’entends…

— Ça y est ? Tout le monde a fini de pleurnicher ? On a correctement larmoyé ? Assez perdu de temps, faut y aller. C’est à toi, Six… »


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