J’en ai ras la casquette, d’être empereur. Jusque-là ! Je préfèrerais me couper un bras plutôt que de continuer à vivre comme ça. Tu veux que je te raconte la vie qu’on mène ? Oui ? Tu vas voir, c’est pas triste. Toi aussi tu aurais envie de tout laisser tomber…

Quand il fait bon, en été, on en profite pour conter fleurette aux nanas. Mais faut faire vite, parce que la belle saison avec ses moins quarante degrés (on frise même les moins trente-cinq certains jours), ça dure pas très longtemps. Tout ça se passe loin à l’intérieur des terres. Pourquoi on ne fait pas ça près de l’océan ? Aucune idée. C’est comme ça, on a nos habitudes. Le problème, c’est que pour arriver jusque-là, ça prend un bon moment. Alors, quand on commence à tourner autour des filles et à leur sortir le grand jeu de la parade nuptiale, ça fait déjà environ un mois qu’on n’a rien becqueté. Le temps de draguer, de conclure, de lui coller un gâteau au four et qu’elle ponde, il se passe encore un autre mois.

Toujours le ventre vide, bien entendu. C’est obligé, parce que nous, on bouffe que du poisson, et du poisson, à terre, on n’en croise pas souvent. Faut aller à l’océan, lequel est à cent ou deux cents kilomètres, même davantage. Et vu qu’on a des raquettes griffues à la place des pieds et une espèce de robe serrée autour des chevilles, c’est une expédition de fous à chaque fois qu’on y retourne.

Donc, Madame pond, et les complications commencent. Faut évidemment pas casser l’unique œuf, c’est facile à deviner. Mais en plus, s’il touche la glace, adieu veaux, vaches, cochons, et surtout, adieu poussin. Mais de la glace, ici, il y en a partout, vraiment partout. À ce moment-là, la température est descendue à moins cinquante, alors, tu penses… Faut préciser que parmi toutes les espèces de manchots, l’empereur est le seul à se reproduire en plein hiver. C’est malin, ça. L’œuf, donc, on se le passe comme on peut, en le poussant délicatement avec le bec, ce qui est vachement commode. Une fois qu’il est sur les raquettes du nouveau papa comblé de bonheur, bien au chaud sous sa robe, plouf, tu m’as assez vue, la nana s’en va.

Tu m’as bien entendu, mais je répète quand même : la jeune maman se fait la belle. C’est le père qui couve, tout seul. Parfaitement. Il paraît qu’on est l’unique animal à faire ça. C’est merveilleux, hein ? Il a fallu que ça tombe sur moi…

Là, tu vas me demander où elle se tire, la maman. Allez, demande-moi…

« Et où la jeune maman se tire-t-elle, s’il vous plaît, monsieur le manchot ? »

Voilà. J’étais sûr que tu me poserais cette question, tout le monde le fait. C’est que je connais mon public, moi. La jeune maman se tire à la plage. Si, si. Bon, d’accord, c’est pas les Baléares, ni même Saint-Tropez. Sur les plages, au bord de l’Antarctique, tu risques pas trop l’insolation. Mais quand même, elle va se baigner, et surtout, elle va bouffer !

Parce que je te rappelle que depuis deux mois, on a l’estomac vide, et que c’est pas fini pour nous, les mecs, parce qu’il faut qu’on s’occupe des œufs. Qu’est-ce que ça veut dire ? Que pendant deux autres mois, on va rester debout, à couver le futur héritier qu’on garde entre les pieds et le ventre, par des températures qui peuvent descendre à moins soixante-dix degrés, et sous des vents qui atteignent deux cents kilomètres-heure. Quand même, c’est fort, non ?

Comme la solidarité masculine est une chose réelle et bien solide, on se regroupe et on se blottit les uns contre les autres pour se tenir chaud. Ça fait un gros paquet de nous qu’on appelle une tortue. Sauf qu’une tortue, ça vit plutôt dans les coins ensoleillés. Tu peux toujours en amener une ici, mais elle prendra vite des airs de boîte en plastique pour garder la viande au congélateur. Revenons à nos pingouins et aux papas qui se rassemblent. Tu vas me dire que ceux qui sont au bord du paquet se les gèlent ? C’est vrai. Alors, on tourne. On marche tout le temps, en rond, de sorte qu’on est un coup au bord, deux coups au milieu. Tout ça sans lâcher l’œuf ! S’il roule à côté des raquettes plus de quelques secondes, c’est fini. S’il se fend, même un tout petit peu, c’est cuit. Si j’ose dire. Si le papa s’éloigne, cherche à bouffer, se met dans un courant d’air ou fait quoi que ce soit d’autre que couver, c’est la fin des haricots.

Au bout des deux mois, le poussin éclot, et Madame revient, à peu près en même temps. Quand même, c’est beau, l’instinct maternel ! Si elle revient, bien sûr, parce que j’ai oublié de te dire que dans l’océan Antarctique, il y a des poissons, qui se font manger par les manchots, mais il y a aussi des orques qui mangent des manchots. J’ai demandé une ou deux fois qui mangeait les orques, mais personne n’a su me répondre. Donc, si la nana revient, le papa peut se barrer à son tour et se farcir les cent, deux cents ou trois cents bornes jusqu’à l’océan, debout, à un demi-kilomètre par heure, ou à plat ventre, un peu plus vite, quand ça descend. Un peu plus vite, mais essaie d’aller à la plage en glissant sur tes abdos, toi !

À l’arrivée, c’est l’orgie. On peut enfin manger, pour la première fois depuis quatre mois, et se réchauffer grâce aux moins dix, moins quinze qui règnent au bord de l’eau. C’est pas tout à fait la canicule, mais ça requinque. Pour les orques aussi, c’est jour de fête. Ils n’avaient pas eu le dessert.

Au bout de quelques semaines, quand on a bien récupéré, bien bouffé, bien engraissé, et si on ne s’est pas fait croquer, on retourne auprès des nanas. On se retrouve, on se raconte les derniers potins, on se prend un peu le bec, et on aide les poussins à pousser. Puis on va tous ensemble à la plage, pour montrer aux gosses comme c’est balèze, une orque. Et quand ils sont assez grands (les gosses, pas les orques), demi-tour, on retourne dans les terres, vachement loin. Avec tout ça, on est revenu à la période où il fait un peu moins froid, alors les garçons regardent les filles qui font semblant de s’apercevoir de rien.

Et ça recommence.

Et ça recommence.

Et ça recommence.

Et moi, j’en ai ras la casquette de cette vie de chien.

J’ai été fouiner du côté de la base des hommes, pour piquer un peu de poisson, parce que c’est le seul endroit où on peut en trouver, à cette distance de l’océan, et j’ai vu dans un magazine égaré à quoi ça ressemble vraiment, une plage. Avec des cocotiers, du sable, de la flotte à trente-cinq au-dessus de zéro… alors, c’est décidé, je quitte tout, je me tire, je mets un maximum d’espace entre l’Antarctique et mes raquettes. Je me suis approché des bâtiments et j’ai réussi à me planquer dans un conteneur en partance pour Ajaccio. Je ne sais pas combien de temps va durer le voyage, mais je sais poireauter, je sais me serrer la ceinture, je sais rester sans bouger, je sais surtout ce que j’ai à perdre et ce que j’ai à gagner.

Je ne connais pas grand-chose de l’endroit où je vais me retrouver, mais après Adélie-sur-Mer, ce sera du gâteau. Ça fera aussi une bonne surprise aux gens qui vivent là-bas, car je suis certain qu’ils n’ont jamais vu le moindre empereur.


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