Le Père Clément venait d’achever la messe dominicale. Bien que ce fût un péché d’orgueil, il étaait assez satisfait de son sermon, au cours duquel il avait démontré que Dieu n’est qu’amour et bonté. Puis il avait renvoyé chez eux les enfants de chœur, rangé le calice et était allé se changer dans la sacristie. Après un dernier coup de balai, un dernier coup d’œil et une ultime génuflexion, il se dirigeait vers la sortie quand un bruit attira son attention. Sans doute un fidèle qui s’était attardé. En effet, il apercevait une silhouette floue assise sur un des bancs.

Elle était floue parce que le Père Clément n’avait pas ses lunettes. Il achevait de les chausser lorsqu’il arriva en face de cette personne, un homme qu’il ne connaissait pas.

Il était rare de voir une nouvelle tête dans la minuscule église Sainte-Rita. Quelques touristes égarés passaient une ou deux fois l’an par le village, parfois même l’un ou l’autre s’arrêtait devant la maison de Dieu le temps d’un cliché, mais de là à y entrer, surtout pour prier… Celui-ci avait un visage avenant et un sourire qui mit immédiatement en confiance le Père Clément. Mais il était vêtu d’une façon très inhabituelle, même pour un étranger. Il portait une sorte de toge drapée sur son épaule, et retenue à la taille par une corde nouée.

« Bonjour, mon fils. Vous n’êtes pas de la région, n’est-ce pas ?

— Non, en effet. Je suis de passage, et comme j’ai trouvé votre église très accueillante, j’ai décidé de m’y attarder un moment, le temps de me ressourcer. »

Il parlait d’une belle voix de basse, comme celle de certains chanteurs de negro spirituals. D’âge indéfinissable, cheveux d’un blanc immaculé, grand et large d’épaules, il portait une barbe frisée et avait un regard à la fois doux et déterminé. Une lueur semblait le nimber, sans doute un effet lumineux, avec les vitraux.

« Ah, comme vous avez raison de vous tourner vers Dieu pour chercher au fond de vous un regain d’énergie ! Hélas, peu nombreux sont les hommes qui le comprennent. Vous devez venir de loin, monsieur… monsieur ?

— Je viens de très, très loin, en effet. Je suis Dieu.

— Monsieur Dieu ? Quel joli nom, plaisanta le curé.

— Non, je ne suis pas Monsieur Dieu. Je suis Dieu. Dieu le Père, comme vous dites. »

Le brave prêtre hésita. Il recula d’un pas. Il avança d’un pas. Il examina son interlocuteur avec attention, la lueur qui le nimbait, ce regard si particulier, sa voix profonde… Soudain, il Le reconnut.

« Oh, mon Dieu, s’écria-t-il ! »

Et il tomba à genoux, se signa, bégaya, bafouilla, bredouilla et balbutia des mots sans sens.

« Relevez-vous, mon brave Clément, lui dit Dieu en prenant son bras. Vous venez d’expliquer à vos ouailles que je suis amour et bonté, alors, pourquoi réagissez-vous de cette façon ?

— Mais, mais… Dieu ! Dieu Lui-même, enfin, je veux dire… Vous-même, ici, dans ma ridicule petite église…

— Elle est très bien, cette église, que lui reprochez-vous ?

— Elle est si mal entretenue, très Saint Père, regardez cette peinture qui s’écaille, ces décorations craquelées, ce ciboire ébréché, ce crucifix défraîchi, j’ai si peu de moyens…

— Ce n’est que du tape-à-l’œil, vous savez bien que tout cela n’a aucune importance ! Ce qui en a, en revanche, c’est que l’on soit à l’aise dès la porte passée. Je suis arrivé ici par hasard, mais franchement, je ne le regrette pas. Beaucoup de lieux de culte prétendent être « la maison de Dieu », mais je me sens chez moi dans bien peu d’entre eux. Les grandes cathédrales, par exemple, sont évidemment magnifiques. Mais y vivre ? Vous vous installeriez à Versailles, vous ?

— Euh… je ne pense pas que j’y serais très à l’aise, Seigneur, avoua le curé…

— Et voilà ! Je suis un peu à votre image, mon brave Clément. Mais dans un petit établissement comme celui-ci, c’est autre chose. Il y a une intimité, une convivialité propre aux lieux sans décorum, mais ouverts et chaleureux. À qui est dédié cet établissement ?

— À sainte Rita, très Honorable Père.

— Sainte Rita ! La patronne des causes désespérées ! C’est une coïncidence, mais ça tombe plutôt bien.

— Ah ? Il y a une cause désespérée, même pour vous ? »

Dieu soupira, et répondit par une autre question.

« Vous avez vu comment est le monde ?

— Euh… le monde ? Oui, bien sûr, très Bon Père.

— Le monde est devenu la proie des hommes. Ils violent et ils volent, ils tuent et ils suent, ils guerroient et ils foudroient, et pourtant ils s’apitoient stérilement sur leur propre sort. Et que font-ils pour que ceci cesse ? Ils prient ! Ils me prient, moi, pour que je mette un terme à leurs tourments.

— Mais, très Vénérable Père, que voulez-vous qu’ils fissent ?

— Je vais vous le dire, mon fils. Je voudrais qu’ils se prennent en main. Imaginez une famille nombreuse dans laquelle les enfants comptent sur leur père ou leur mère à chaque fois qu’il faut débarrasser la table, à chaque fois qu’il y a du linge sale, à chaque fois qu’ils ont faim, à chaque fois qu’il faut régler un conflit entre eux, à chaque fois qu’ils n’arrivent pas à faire leurs devoirs, à chaque fois qu’ils ne trouvent pas un objet mal rangé, à chaque fois qu’ils manquent d’une chose ou en ont trop d’une autre, à chaque fois qu’ils ont mal, à chaque fois qu’ils ont chaud ou froid, à chaque fois qu’ils ont peur… Et quelle famille est plus grande que la mienne ? »

Dieu avait l’air accablé par la fatigue et la lassitude. La chaude lueur qui Le nimbait, que le brave Père Clément avait tout d’abord prise pour un jeu de lumière, semblait avoir perdu de sa clarté, et le prêtre ne savait comment réagir. Dieu reprit la parole.

« Je sens que je vous ennuie. Je ne suis pas venu pour vous raconter ma vie, mais pour me reposer un moment avant de retourner au boulot.

— Oh, mon Dieu, se lamenta le curé, il a fallu que ça tombe sur moi !

— Je vous l’ai dit, mon cher Clément, ce n’est qu’une coïncidence. Mais je reconnais que c’est un sacré coup de chance pour vous. Rien qu’en France, il y a environ soixante mille églises. Je vous fais grâce du nombre exact. Si l’on considère la Terre entière, le chiffre est impressionnant, mais la probabilité de gagner aurait été bien moindre si vous aviez tenté votre chance au loto.

— Au loto ?

— Et ceci, même en considérant aussi le nombre de synagogues, ziggourats, mosquées, basiliques, sanctuaires, panthéons et autres temples. Ce sont également des lieux qui me sont consacrés, même si l’on m’y connaît parfois sous d’autres noms.

— Pardonnez mon audace, très Juste Père, mais… pour Vous adresser directement aux hommes, et leur demander de réagir, pourquoi n’iriez-Vous pas au Vatican, au lieu de perdre votre temps dans une petite église délabrée, en compagnie d’un curé de campagne ? De là-bas, votre message n’aurait aucun mal à parvenir au monde entier.

— En êtes-vous certain ? Comment délivrer un quelconque message dans de telles conditions ? Vous me voyez devant des caméras de télé, cerné par une foultitude de personnalités avides de reconnaissance ? Des hommes politiques, des commentateurs, des stars du show-biz, des chanteurs à la mode, des huiles de la religion, peut-être même des vedettes du porno en quête d’absolution, tous désireux d’être à mes côtés sur les photos ? Et puis… imaginez le drame, si j’allais au Vatican avant Jérusalem, ou à La Mecque et pas à Bénarès. Je ne voudrais pas créer un incident diplomatique, il y a déjà bien assez de salades comme ça !

— Je comprends, reprit le Père Clément après une courte réflexion. Mais, tout de même, il doit y avoir quelque chose à faire ! Si Vous faisiez à nouveau appel à votre fils ? »

Dieu leva les yeux et les bras au Ciel, puis les laissa retomber le long de Son corps (les bras, seulement).

« Parlons-en, de mon fils. La dernière fois que je lui ai demandé de s’occuper de quelque chose, et que je lui ai confié quelques outils pour y parvenir, il a tout fait capoter. Ah ! pour parler, il est fort ! Ça, pas de problème. Mais pour le reste… Il a fallu qu’il montre au monde entier qu’il était capable de marcher sur l’eau (alors que c’était juste un truc pour lui éviter de faire le tour de la mer), de multiplier les pains (alors que c’était parce qu’il y a peu de boulangeries dans cette région)… Je sais bien que dans le fond, il a fait ce qu’il a pu, mais il a quand même négligé ce que je lui avais demandé de faire pour aller frimer devant sa douzaine de copains, allant jusqu’à transformer de l’eau en vin au cours d’une noce. Ah, ces jeunes ! Vous n’avez pas d’enfants, Clément ? Non, c’est vrai, j’oubliais… Oh, ça vous évite des nuits blanches. En tout cas, plus question de déléguer les tâches importantes. Comme on dit : on n’est jamais si bien servi que par soi-même.

— Je comprends, très Bienheureux Père, dit le curé, qui en réalité ne comprenait rien. Peut-être alors que mes confrères et moi-même, réunis, pourrions parler tous ensemble à votre place, pour Vous éviter cette peine ? »

Dieu le regarda amicalement, presque avec tendresse. C’était vrai qu’Il était amour et bonté !

« Ah, si tout le monde voyait les choses comme vous, mon cher, comme ce serait simple ! Croyez-vous vraiment être en mesure de réunir tous vos pairs sous une même bannière ? Les sikhs et les lamas, les rabbins et les popes, les brahmanes et les shintos, les imams et les évêques, les chamans et les pasteurs ? Moi-même, je ne le pourrais pas, tant ils sont aveuglés par leur fierté et leur certitude de détenir la seule vérité, au point de ne pas se rendre compte qu’ils parlent tous de la même chose. J’envie sincèrement votre naïveté, Clément, mais hélas, ce n’est pas elle qui permettra aux hommes de transcender leur condition. Si vous saviez… »

Dieu resta un moment perdu dans Ses pensées.

« Si je savais quoi, très Lumineux Père, osa le curé ?

— Si vous saviez…, il m’arrive de douter de l’existence de l’humain. »

Le prêtre dévisagea son divin interlocuteur, incrédule.

« Pardon, Le questionna-t-il, je crains de ne pas avoir très bien saisi…

— Et moi, je crains que vous ayez très bien saisi. Oh, je ne doute pas de l’existence physique de l’homme, bien sûr. D’un point de vue matériel, il ne peut faire l’objet de la moindre incertitude. Je voulais parler de cette chose qu’on appelle « humanité », cet esprit, cette conscience qui est en l’homme. C’est de l’existence de cela dont je doute parfois. Pourtant, c’est moi-même qui l’ai insufflé en lui. Alors, je suis on ne peut mieux placé pour être certain de sa réalité et de sa présence. Toutefois…, je me demande parfois si l’homme ne l’a pas perdu. Du moins certains hommes, hélas parmi ceux qui ont le plus d’influence sur la destinée des autres. »

Dieu soupira une nouvelle fois, fit quelques pas dans la petite église, et revint vers le Père Clément qui était de plus en plus perplexe, et qui avait les yeux ronds, la bouche ouverte, et un début de vertige.

« Si j’osais, Père très… très…, très…

— Laissez tomber les titres.

— Oui, mon Grand Père. Mais, si j’osais… moi qui suis si ignorant…

— Ne soyez pas modeste, mon brave Clément. Votre humilité n’est plus à démontrer, mais ne la confondez pas avec une dévalorisation de vous-même. Si vous avez quelque chose à me suggérer, venez vous asseoir là, à ma droite, et allez-y sans faire de chichis, nous sommes entre nous.

— Bien. Il y a une chose dont je suis sûr, c’est que cet esprit que Vous avez transmis à l’homme se manifeste dans ses créations. C’est donc qu’il l’a toujours en lui. Considérez, Père tout-puissant, ce que l’homme est capable de réaliser. Avez-vous lu l’Odyssée ou l’Écume des jours ? Avez-vous contemplé la Naissance de Vénus ou la Joconde ? Avez-vous écouté la Symphonie fantastique ou la Toccata ? Avez-vous admiré les grandes perspectives architecturales ? Ces immenses gratte-ciel filiformes ? Que pensez-vous de ces extraordinaires machines industrielles, qui allient l’énorme puissance et l’ultime précision ? Ne négligez pas la conquête du ciel, celle de la Lune, des autres planètes, bientôt. Nous avons exploré le fond des océans, les terres les plus lointaines ; nous avons percé les secrets de l’atome et ceux des galaxies ; nous avons découvert les lois mathématiques et celles de la matière ; nous avons créé la médecine et l’astronautique ; fabriqué des trains et des ordinateurs ; imaginé l’origami et la sculpture ; nous avons bâti, nous avons érigé, nous avons prospéré et progressé au-delà de toutes vos espérances… »

Le sympathique curé, essoufflé par son second sermon de ce mémorable dimanche, semblait avoir grandi. Dieu lui rétorqua :

« Vous avez aussi créé les armes.

— Ainsi que la chirurgie, répliqua le Père Clément.

— N’oubliez pas l’holocauste !

— Ne négligez pas la découverte des vaccins !

— Et la torture ?

— Et l’homéopathie ?

— Les kamikazes ?

— L’humanitaire !

— Les marées noires ?

— L’invention d’Internet !

— Le mur de Berlin ?

— La grande muraille de Chine ! »

Dieu resta coi et il dévisagea encore le Père Clément de son regard tendre si particulier.

« Vous êtes un philosophe, mon ami, reprit-il enfin. Un philosophe optimiste. Par la seule présence de gens comme vous dans la Création, vous m’avez presque convaincu que l’homme est toujours humain au fond de lui, et que cette humanité peut à nouveau s’exprimer. Vous avez également réveillé en moi l’espoir que l’homme soit capable de se prendre enfin en charge et de gravir l’échelle afin de devenir ce pour quoi je l’ai créé. J’ai vraiment bien fait de venir ici, Clément. Moi aussi, j’ai un peu gagné au loto. »

Dieu sourit au Père Clément. La lumière qui le nimbait avait retrouvé l’éclat qui avait toujours été le sien. Tournant le dos à l’autel, face aux hommes, Dieu s’agenouilla, il commença une prière.

« Mes enfants, qui êtes sur Terre… »


Commentaire

Dieu s’agenouilla, il commença une prière — Un commentaire

  1. Ce texte me touche profondément, tout en engendrant un sourire,,,,
    Peut-être connais-tu le monologue de Claude Nougaro qui s’intitule « Plume d’Ange ». Il y est également question de croire, de bonne volonté, d’humanité et de divinité plus ou moins bien assumée. J’aime énormément ce monologue et ton texte trouve une place toute trouvée à son côté. Merci Claude.

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