DansUnMagasinDePorcelaine

Comment en étions-nous venus à parler de polars, mon ami G@rp et moi ? Je ne sais plus. Peut-être parce que ce genre de littérature ne nous attire guère, l’un comme l’autre. Quand je dis qu’on en a parlé, je devrais dire textoter. Car tous nos échanges se font par SMS. On en a probablement échangé des dizaines de milliers, au cours des dernières années, à raison de 20 à 100 par jour, parfois bien plus !

Et d’un coup, je lui ai lancé un défi. Comme ça, sans réfléchir. Écrire une parodie de polar avec les contraintes suivantes : En arrivant au boulot un matin, les employés trouvent leur boss égorgé. L’enquête commence. Le flic est un… Non, je peux pas tout dire avant de commencer, ce serait du gâchis. On a planché tous les deux sur cette histoire pendant un peu plus d’un mois.

Vous pouvez lire la prestation de mon ami en suivant ce lien. Ça s’appelle Mammifère ongulé artiodactyle !

Quant à la mienne, la voici…

Dans un magasin de porcelaine

Quand mon portable a sonné, j’étais en train de rêver que j’étais au cirque et que les enfants riaient. Le cirque et moi, c’est une vieille histoire, d’avant que je sois flic, pleine de bonnes choses, et aussi d’une ou deux mauvaises. Je vous raconterai ça une autre fois.

La sonnerie du téléphone, je l’ai choisie parce que c’était un air gai et entraînant. Maintenant, je la supporte plus. Je sais que s’il sonne, c’est qu’il y a eu un crime, du sang, de l’horreur et que je vais devoir y mettre le nez. Alors, le côté gai et entraînant… D’autant plus que je m’étais couché à quatre heures du matin, à cause du rapport sur l’affaire Lepanski qui ne pouvait pas attendre.

En prenant l’appareil, je vois qu’il est huit plombes (j’avais espéré faire la grasse, c’est raté) et que c’est un appel du divisionnaire.

« Duchesne ? Où êtes-vous, mon vieux ?

— Mes respects, M. Mauberquez. Je suis chez moi.

— À cette heure ? Mais qu’est-ce que vous fichez ? Bougez un peu, on a un macchabée sur les bras, et c’est pas n’importe qui. Venez vite. »

Il raccroche. En trente ans, la police m’a tout pris : mon sommeil, ma santé, ma femme, les gosses que je n’ai pas eus… tout. Même quand j’ai rencontré une autre femme, il y a une dizaine d’années, la police me l’a enlevée. Faut dire qu’elle était flic elle aussi, et en plus au Canada, alors, aucune chance que ça marche longtemps, entre nous. Fichu métier !

Quand j’arrive au commissariat, je dors debout. Beaumerguez (c’est évidemment comme ça que les gars l’appellent en douce) est déjà reparti, me laissant le bébé sur les bras. C’est Debruycker, mon inspecteur préféré, qui me met au courant.

« Le mort, c’est Rougeot. Pas besoin de vous dire qui c’est, je suppose ? »

Pas besoin, non. Dylan Rougeot est un industriel. Quand il était encore très jeune, il a repris l’affaire de papa emporté par une crise cardiaque. Tout le monde pensait qu’il allait se planter, mais d’une petite fabrique de vaisselle, il avait fait en vingt ans le numéro deux ou trois français de la porcelaine. Dès le début, il a décidé de produire lui-même ses articles pour ne plus dépendre des fournisseurs ni des sous-traitants. Il a monté des usines, piqué des spécialistes à la concurrence, puis engagé des artistes capables de créer des pièces haut de gamme en peignant à la main les assiettes et autres soupières, faisant d’elles des modèles uniques. Récemment, il a acheté en Chine une mine de kaolin avec la main-d’œuvre locale. Ainsi, Rougeot est totalement autonome, même pour la matière première.

Aujourd’hui, ce type pèse plus de trois cents emplois dans la région, et quelques millions d’euros. S’il est mort accidentellement, c’est très embêtant. Mais s’il a été occis, c’est la grosse mouise.

Debruycker et moi partons de suite sur les lieux, c’est-à-dire à la plus importante des usines Rougeot, qui est également le siège social.

L’équipe de la police scientifique est déjà sur place, tous cagoulés de blanc, avec leurs pinceaux, leurs photos et leurs pipettes. Les premiers ouvriers qui sont arrivés ont trouvé leur boss par terre sur le parking, aussi mort qu’un steak haché. Je laisse les laborantins faire leur boulot tranquillement, ils n’aiment pas qu’on les dérange. Pendant ce temps, j’interviewe les deux gars qui ont découvert le corps.

« Bonjour, messieurs. Commissaire Patrick Duchesne. C’est vous qui êtes arrivés les premiers, il paraît ?

— Oui, m’sieur. J’m’appelle Fressinet. On se pointe tous les matins ensemble, Basri et moi, vers sept heures. On fait du covoiturage, comme on dit, et on est souvent parmi les premiers parce qu’on aime bien boire not’ café calva tranquillement avant d’attaquer.

— Il y avait déjà la bagnole du boss, quand on s’est pointés. Ça nous a pas étonnés, il est régulièrement là avant tout le monde. C’est une fois qu’on a été garés qu’on a vu… »

Basri se détourne, visiblement choqué. C’est l’autre qui enchaîne…

« Il y avait le corps par terre, près de la bagnole. On l’avait pas vu avant parce qu’on arrivait de l’autre côté. Il avait la gorge ouverte, monsieur le commissaire, une horreur ! On a appelé les flics… j’veux dire, on vous a appelé, et voilà. »

Et voilà. Il a donc été occis, et c’est la grosse mouise. Bien sûr, c’est sur moi que ça tombe.

Les gens de la scientifique sont en train de terminer leur boulot. Je m’approche de la zone de sécurité qu’ils ont délimitée par des rubans, comme dans les films qui font croire que c’est un job génial. Pas de découverte renversante qui permet de confondre immédiatement le coupable ou de deviner le scénario de ce qui s’est passé. Ça aussi, c’est seulement à la télé.

J’espère davantage du médecin légiste. Christelle Vaslot, la trentaine, moche comme une momie, mais terriblement compétente, capable d’affirmer que le tueur était un gaucher blond à qui il manquait une molaire.

« Bonjour, commissaire. Pas trop réveillé, je vois. Venez, on a du café dans la voiture. »

J’oubliais : délicate et attentionnée, aussi. Elle est la première à me proposer un jus, ce matin.

« Merci, Vaslot. Je sais pas ce qu’on ferait sans vous. »

Elle me sert, et elle attend que j’aie bu pour recommencer à parler, devinant que je ne serai pas réceptif avant d’avoir tout avalé.

« Voilà les premières conclusions. Rougeot est mort vers six heures trente, soit une demi-heure avant qu’on le trouve. Il devait être encore chaud. Si je vous dis que l’égorgement n’est pas la cause du décès, vous me croyez ?

— Évidemment, puisqu’il n’y a presque pas de sang. »

J’avais remarqué ça dès mon arrivée. Quelqu’un qui se fait ouvrir d’une oreille à l’autre, ça lâche du rouge comme vache qui pisse. Là, il y en a juste un peu. Donc, c’est qu’il était mort avant. Un cadavre, ça saigne pas.

Vaslot approuve en hochant la tête et poursuit…

« On en saura plus avec l’autopsie, mais je suis quasi sûre qu’il a eu une crise cardiaque. »

À mon tour de branler du chef. Je précise que question problèmes de cœur, il y a eu des antécédents dans la famille Rougeot. Vaslot serre les poings et inspire un grand bol d’air. Je la connais, ça veut dire qu’elle va aborder un truc qui la chiffonne.

« Sur les mains, il a comme de la crème collante, deux sortes, de la blanche et de la rouge. Il avait aussi, entre les doigts, des filaments en synthétique couleur carotte.

— C’est quoi, d’après vous ?

— Aucune idée, c’est déjà parti au labo.

— OK. Autre chose ?

— Oui. Il y a quelque chose à côté de lui. »

Elle me désigne le corps du menton, m’invitant à regarder moi-même. Je me baisse vers Rougeot, toujours au sol près de sa voiture, je cherche, et je vois un objet en caoutchouc.

C’est un de ces fichus jouets de bébé, un truc pour faire les dents, qui font « pouet pouet » quand on appuie dessus : Sophie la girafe. Qu’est-ce qu’un machin comme ça fait près de Rougeot ? Il a peut-être des gosses, peut-être en bas âge, mais pourquoi diable part-il bosser avec un jouet de bébé ? Il aurait enfilé son costar de patron avant de faire mumuse avec ses mômes à six heures du matin, puis il aurait mis le jouet dans sa poche et serait parti à son bureau ? J’ai du mal à y croire…

Et puis, les girafes, j’aime pas beaucoup ça. Ça me rappelle de mauvais souvenirs.

Je demande à Vaslot ce qu’elle en pense.

« Ça, c’est votre boulot, commissaire. Je constate, vous déduisez. Ce que je peux vous dire, c’est qu’il n’y a pas d’empreintes sur le caoutchouc ni ailleurs, et pas d’arme du crime. »

Elle a raison, mais pour l’instant, je ne sais pas trop par où commencer. Bien sûr, il y a la routine : les interrogatoires, les analyses, les vérifications d’alibis, et tout le cirque habituel. C’est indispensable, toutefois c’est rarement ce qui fait aboutir une recherche de meurtrier. Je prends un gars au hasard parmi les ouvriers de l’usine, et je l’entraîne à part. Il s’appelle Laurent Gélin, quinze ans de boîte.

« Il était comment votre patron ?

— Je peux vous répondre franchement ?

— C’est ce que je vous demande, mon vieux. Ne soyez pas inquiet, il n’y a pas d’autres oreilles que les miennes.

— Ben alors, je vais vous dire. C’était un enfoiré. Le boulot, il le connaissait, on peut pas lui enlever ça. Mais avec le personnel, c’était un fumier.

— Il vous menait à la baguette ?

— C’est rien de le dire ! Tout juste si l’on pouvait aller pisser de temps en temps. Et il nous truandait tout ce qu’il pouvait sur la paie. Il est même arrivé qu’il carotte des jours de congé, surtout aux nouveaux. Avec tout le fric qu’il se faisait !

— Il avait des ennemis ? »

Gélin fait un geste large pour désigner l’ensemble de ses collègues.

« En voilà une petite partie. Mais le buter, faut pas déconner, quand même, on avait besoin de lui pour bouffer. Maintenant qu’il est mort, si la boîte ferme, on risque de se retrouver tous sur le carreau ! Qu’est-ce qu’on va devenir ? »

Je m’adresse à une femme d’une cinquantaine d’années, genre vieille fille coincée, Christiane Coulomb.

« Qui pouvait en vouloir à votre patron ? Vous avez une idée ?

— Personne ne l’aimait, voilà la vérité. J’ai connu le temps du père Rougeot, quand il y avait encore la petite fabrique. Tous les autres sont partis, je suis la seule de cette époque qui a tenu le coup avec le fils. »

Elle se rapproche de moi, baisse la voix, et ajoute comme une confidence :

« Si vous cherchez qui ne l’aimait pas, vous aurez du boulot pour dresser la liste. Mais de là à le tuer, c’est tout de même autre chose… »

Je ne suis pas plus avancé. Après un dernier regard sur les lieux du drame, je donne l’autorisation qu’on enlève le corps et qu’on fasse le ménage. La scientifique a fait ce qu’elle pouvait sur place. Il y aura l’autopsie, bien sûr, les résultats devraient être rapides. En attendant, je me trouve avec deux questions qui me tournent dans la tête.

Premièrement, ça me turlupine vraiment, qu’est-ce que ce jouet faisait près de Rougeot ? Je suis sûr que ce n’est pas un hasard. Deuxièmement, pourquoi se donner la peine d’égorger un mort ? Ça fait un peu pléonasme. Du coup, une troisième question s’impose. Est-ce un meurtre ? Car s’il est évidemment interdit de tuer un vivant, tout change si l’on bute un macchabée. Bien sûr, il est également interdit de dégrader le corps d’un mort, question de respect. Mais le chef d’inculpation et ses conséquences ne sont pas du tout les mêmes.

Je laisse Debruycker et les autres inspecteurs mener l’enquête de routine. Ils vont devoir prendre les dépositions de tous les employés, ça va durer un moment, et à en juger par l’échantillon que j’en ai eu, ils vont entendre chaque fois la même histoire. Rougeot n’était pas un tendre. Je vais interroger personnellement sa veuve et l’entourage proche. Justement, Mme Audrey Rougeot arrive, plante sa bagnole au milieu du parking et en descend en courant.

Heureusement, le corps de son mari vient d’être enveloppé pour le transfert vers le labo de Vaslot. Mieux vaut qu’elle ne le voie pas la gorge béante. Je m’approche d’elle sans rien dire. Dans ces cas-là, je suis toujours partagé entre respecter la douleur des proches et faire mon boulot. Parce qu’à ce stade de l’enquête, elle est aussi suspecte que n’importe qui, la veuve, ses yeux rougis de larmes n’y changent rien. Et mon travail, c’est de la cuisiner dans les plus brefs délais.

Elle frôle la quarantaine, la mère Rougeot. Une belle femme, indubitablement. La classe, mais également l’habitude d’être obéie, ça se voit même si elle est venue en courant, fringuée n’importe comment. Soit elle est vraiment chamboulée, soit elle est vraiment bonne comédienne. Au lieu de m’apprendre à reconnaître les menteurs, le métier m’a enseigné qu’il est impossible de les repérer à coup sûr.

J’attends quelques instants qu’elle pleure tout ce qu’elle veut, et je me présente.

« Mes hommages, madame Rougeot. Je suis le commissaire Patrick Duchesne, chargé de l’enquête… »

Je déballe mon baratin. Elle vient d’apprendre le décès de son homme, et les mauvaises nouvelles continuent de pleuvoir sur sa tête : il a été égorgé. Il était probablement déjà mort. Il va y avoir une autopsie, on va ouvrir le corps aux côtés duquel elle dormait il y a quelques heures. Tout le personnel et tout l’entourage sont suspects, jusqu’à nouvel ordre.

« Moi aussi ?

— Tout le monde, madame. »

Je lui demande des détails sur son mari et leur famille. Debruycker m’a glissé un peu plus tôt un CV de Rougeot, de sorte que je connais déjà les réponses aux questions que je pose. Vérification…

Ils avaient deux enfants, trois ans et huit mois. Un grand appartement à quelques kilomètres de l’usine, où ils résidaient la plupart du temps, une maison pour les week-ends, à trente bornes, d’autres un peu partout. Des domestiques pour tenir les intérieurs et pour la cuisine, et une nounou pour les gosses. Pas question que Madame se préoccupe des couches et mette ses jolies mains dans la merde des héritiers.

Il va falloir interroger les employés de maison, et je m’occuperai personnellement de la veuve si besoin est. Je ne pense pas que ce soit elle qui ait occis le corps de son défunt mari, mais elle reste ma principale source d’informations en ce qui concerne la vie de Dylan Rougeot.

En attendant des nouvelles de Vaslot, je retourne à mon bureau et je me refais du café, même s’il n’y a plus de sucre. Ça devenait indispensable. Je fais la grimace en le buvant, et je récapitule les différentes options.

Je ne crois pas que le coupable soit quelqu’un de l’usine. J’imagine une scène… Rougeot engueule un employé, qui pète les plombs et éclate le crâne de son boss. Ça, c’est possible. Mais la préméditation, venir l’attendre sur le parking à six heures du matin, j’ai de gros doutes. Pourtant, une agression expliquerait la crise cardiaque, si c’en est bien une. Rougeot est attaqué, il crève littéralement de trouille et tombe raide. L’autre l’égorge quand même parce qu’il ne se rend pas compte que ça n’est plus la peine. Toutefois, un employé aurait eu peur de se retrouver au chômage. Alors, un qui serait proche de la retraite ? Raison de plus pour ne pas prendre un tel risque. D’autant plus que dans un corps à corps, un type qui aurait vingt ans de plus que Rougeot n’aurait été sûr de rien.

Autre possibilité, sa femme. Faudra vérifier comment était leur relation, mais ça non plus j’y crois pas trop.

Reste, bien sûr, un concurrent, un fournisseur spolié, un ancien ouvrier licencié ou qui aurait démissionné après les mauvais traitements de Rougeot… Faudra faire la liste de ceux-là, elle risque d’être longue, et tout vérifier. On aura peut-être la chance de faire une bonne pioche.

Je me ressers du café, et je repense au personnel de maison. Si Rougeot était injuste avec ses employés de l’usine, pas de raison pour qu’il n’en soit pas de même avec ceux de son domicile.

Plus j’y songe, et plus cet égorgement post-mortem m’apparaît comme l’œuvre d’un amateur, d’un tueur occasionnel. Un habitué aurait vu que le travail était fait, et il aurait laissé les choses en l’état. Ça serait passé pour un accident, l’affaire aurait été classée en dix minutes. Tandis que là…

La crise cardiaque n’était peut-être pas fortuite. Aurait-elle été provoquée ? Intentionnellement ? J’en doute. Comment déclencher sur commande un incident de ce genre ? Même un toubib ne le pourrait pas. Je demanderai à Vaslot, pour être sûr.

Et j’en reviens toujours à ce truc qui cloche plus que tout le reste : comment une girafe de bébé est-elle arrivée à côté de Rougeot ? Ces fichus animaux m’auront vraiment pourri la vie !

Dans les romans policiers, le flic de service n’a rien d’autre à faire que se consacrer à l’enquête en cours. Pour moi, ce n’est pas le cas. J’ai du travail administratif. D’abord, je dois remettre le rapport sur l’affaire Lepanski, et il y a une tripotée de documents à signer, des avis à distribuer, des gens à voir. D’un côté, on me demande des conseils, d’un autre, on me donne des ordres. Quand j’étais inspecteur, j’avais l’impression que les commissaires se déchargeaient sur moi de tout le boulot fastidieux. À présent, je me rends compte que les inspecteurs ont la belle vie.

La fin de la journée arrive sans que je l’aie vue passer. À l’heure où les autres se préparent à rentrer chez eux, mon téléphone sonne.

« Commissaire Duchesne ? Christelle Vaslot. Quelques éléments sont disponibles, à propos de Rougeot. J’ai pensé qu’attendre le rapport complet serait une perte de temps.

— Je vous le répète : je sais pas ce qu’on ferait sans vous. »

Elle ne relève pas et poursuit…

« La crise cardiaque est attestée. C’est ça qui l’a tué.

— Ça peut se provoquer volontairement ?

— À coup sûr ? Impossible, évidemment. Vous pensez que quelqu’un, le sachant faible du cœur, lui aurait flanqué la trouille pour le tuer ? C’est très aléatoire.

— Je m’en doutais. Je voulais juste une confirmation par une spécialiste. Ensuite ?

— Les crèmes blanche et rouge qu’il avait sur les mains, c’est du maquillage de déguisement. Il est probable qu’une personne les a utilisées pour se grimer, et se soit entièrement enduit le visage. Rougeot s’est débattu avant de mourir. Il a quelques hématomes aux bras et au cou. Il y a sans doute eu une lutte, mais elle n’a pas été très violente ni très longue.

— Une possibilité de déterminer la marque et l’origine de ces crèmes ?

— On y travaille, mais c’est quasi infaisable, c’est un produit qui se trouve en grandes surfaces. Je vous ai également parlé de filaments carotte entre ses doigts. Ils viennent certainement d’une perruque fantaisie, ça s’achète aussi au rayon des jouets, et ça confirme l’idée d’un déguisement. »

Là, je fais un bond !

« Une perruque ? Couleur carotte ? Et du maquillage rouge et blanc ? Vous êtes toujours au labo, Vaslot ?

— Oui, j’en ai encore pour un bon moment…

— J’arrive ! »

Je raccroche et je file sans prendre le temps de fermer la porte de mon bureau. J’en suis sûr, ce déguisement était celui d’un… Après le coup de la girafe, la coïncidence serait énorme !

J’active la sirène et je fonce. En moins de vingt minutes, je suis sur place, et Vaslot m’entraîne dans la salle froide où elle a découpé le sieur Dylan Rougeot. Il est là, blanc et sec, étendu sur une table en céramique, avec un drap qui cache la plus grande partie de son corps. C’est sans doute Vaslot qui l’a couvert, avant mon arrivée, car elle sait que je ne suis pas du métier, et que les bides ouverts, c’est mauvais pour ma digestion.

Je regarde les mains de Rougeot. La crème est là, blanche, rouge, étalée sur ses doigts, la paume gauche et l’avant-bras droit. Il l’a peut-être levé en un geste de défense. J’approche mon nez, je renifle… cette odeur, je la reconnaîtrais entre mille.

Vaslot me présente les filaments. Ils ont une couleur brique, pour changer de la carotte, mais je les identifie au premier regard. C’est exactement ce que je pensais. Rougeot a dû les arracher en se débattant. Bizarre que l’agresseur ait laissé derrière lui des indices aussi compromettants que cette crème et ces bouts de perruque. Sans oublier bien sûr l’égorgement inutile. Je suis certain que c’est un amateur, ou un opportuniste. Je quitte la salle d’opération, ou quel que soit le nom qu’on lui donne.

Je me retrouve avec Vaslot dans son bureau, minuscule. Juste la place pour une table, deux chaises, et une cafetière qu’elle met en route. Elle crève sans doute d’envie de me poser des questions, mais elle ne le fera pas. D’abord, elle est médecin légiste, elle a fait son boulot, le reste ne la regarde pas, je ne suis aucunement tenu de lui raconter quoi que ce soit. Cependant, elle sait que si je suis encore là, c’est que j’ai besoin de parler, d’expliquer à quelqu’un pour clarifier mes propres pensées. Alors, elle sort deux tasses, du sucre, et elle attend en silence…

Pendant ce temps, je dégaine mon téléphone et j’appelle Debruycker.

« À propos de l’affaire Rougeot…

— On s’active, patron. On a déjà interrogé une bonne partie du personnel et…

— Laissez tomber. En priorité, fouillez le passé de l’entourage de Rougeot : les employés de l’usine et les anciens, ceux de son domicile et des résidences secondaires, les fournisseurs, les concurrents, la famille… tout le monde. Cherchez quelqu’un qui serait un ex-clown.

— Un quoi ?

— Vous m’avez bien entendu. Il a peut-être fait ça juste en amateur, tous les pitres ne sont pas chez Bouglione. Mais celui ou celle qu’on traque a été clown. Mettez toute la troupe là-dessus. »

Je raccroche. Je prends le café que Vaslot me tend, quand mon appareil recommence à balancer sa sonnerie gaie et entraînante. Faudrait vraiment que je la change. C’est Mauberquez. Je l’avais oublié, celui-là.

« Pour l’affaire Rougeot, on en est où ?

— Je n’ai pas encore de suspect, mais j’ai une piste, monsieur le divisionnaire.

— Pas encore ? J’ai promis des résultats rapides au préfet. Je compte sur vous, mon vieux… »

Et c’est tout. Je comprends les gars qui butent leur supérieur.

Vaslot s’assoit sur une des chaises, d’un côté de la table. Je prends l’autre, de l’autre côté. Elle espère des explications, j’ai besoin de les exprimer. Alors, on y va…

« Les crèmes que vous avez recueillies sur les mains de Rougeot, c’est du maquillage de clown. Il y a l’auguste, celui qui rate tout, qui fait le bouffon, qui déclenche le rire les gosses. L’autre, le clown blanc, est sérieux, intelligent, il sait ce qu’il faut faire dans une situation, mais l’auguste fait toujours tout capoter. L’auguste porte des gants, d’où l’absence d’empreintes dans cette affaire, et il a la figure badigeonnée de blanc, avec le nez et la bouche rouges. Ce n’est pas du maquillage normal, c’est un produit très couvrant, utilisé pour les spectacles. La perruque orange est aussi un attribut d’auguste. Celui ou celle qui a agressé Rougeot connaissait ces choses. Il savait que n’importe quelle pommade ne fait pas l’affaire, et il savait s’en servir. Il aurait pu mettre un masque comme aurait fait n’importe qui, mais s’il a pris la peine de se déguiser à fond, c’est qu’il s’agit d’un vrai clown. J’en suis certain. »

Pendant ce discours, j’ai touillé mon café. Je pose ma cuillère et je bois une gorgée. Vaslot s’enhardit et demande :

« Mais comment diable avez-vous reconnu ce maquillage rien qu’à l’odeur ? »

J’avale une autre gorgée.

« Vous savez garder un secret ? »

Elle ne répond pas, mais sourit. Si elle n’était pas capable de se taire, elle ne serait pas à ce poste.

« Je le sais parce que j’ai été clown, il y a bien longtemps. J’étais l’auguste.

— Vous ? Vous, le commissaire Patrick Duchesne, vous avez été bouffon ?

— Oui, moi. C’était un tout petit cirque, on était polyvalents. Je faisais le pitre, je jonglais un peu, je faisais quelques cabrioles, j’avais appris trois tours à un chien… Mais faire le clown, c’est ce que je préférais. Le rire des gosses… »

Vaslot avale son café d’un trait. Elle a dû se brûler, mais n’en montre rien. Ce qui lui brûle vraiment les lèvres, c’est une question qu’elle n’ose pas me poser.

« Pourquoi j’ai arrêté ? C’est ça qui vous turlupine ? »

Elle hoche la tête. Ce qu’elle est moche, cette femme ! Incroyable. Elle aurait sa place dans un cirque, elle aussi. Sans ça, j’aurais peut-être tenté ma chance, mais trop, c’est trop.

« J’ai eu une aventure avec la girafe.

— Pardon ?

— La girafe, on l’appelait. On avait quelques phénomènes, des freaks. Un mec obèse qu’on présentait comme le type le plus gros du monde, une fille avec un peu de poil au menton, un nain haltérophile d’une force incroyable, capable de résister à trois hommes au tir à la corde, et une femme-girafe, Gaëlle. Très grande, et affublée depuis sa naissance d’un très long cou. C’est avec elle que j’ai fricoté. Le problème, c’est que c’était la femme du nain. Un drôle de couple ! Il plafonnait à un mètre dix, elle changeait les ampoules grillées en levant un peu le bras. »

Je termine mon café, je repose la tasse.

« J’ai été viré de la troupe, et impossible de me faire engager ailleurs. Dans l’univers du cirque, tout le monde se connaît, bien sûr. C’était fini, pour moi. J’ai recommencé de zéro, et je suis devenu flic.

— Des regrets ?

— À quoi bon ? Mais le rire des gosses me manque. Très fort, certains soirs… »

Le lendemain, je suis encore réveillé par la sonnerie gaie et entraînante. C’est Debruycker.

« On y a passé la nuit, patron, mais on l’a. Daniel Gerbier. C’est un des jardiniers des Rougeot, dans leur maison des week-ends. Il a été clown et acrobate jusqu’à un accident de trapèze, il y a douze ans. On est allé le cueillir.

— Bravo, les gars. J’arrive. »

Je ne vais pas vous raconter l’interrogatoire en détail. J’aime pas ça, les interrogatoires. On est à plusieurs autour d’un pauvre mec, et l’on fait tout ce qu’on peut pour qu’il craque. On est entraîné pour ça, lui a tout à perdre. En général, ça ne traîne pas, ou alors, c’est qu’il est déjà passé par là. Entraîné lui aussi, en quelque sorte.

Gerbier a tenu vingt minutes avant de se mettre à chialer. J’avais presque pitié. Gerbier en pince pour Sandra Terreaux, la nounou des enfants Rougeot. Mais il a le double de son âge et elle l’a repoussé. Rougeot lui est tombé dessus quand la fille s’est plainte à son patron des avances insistantes du jardinier. Déjà, en temps normal, il n’est pas tendre avec son personnel… Là, il l’a humilié devant toute la maisonnée. Alors, Gerbier a voulu se venger de son boss en lui flanquant la trouille. Il aurait pu mettre un masque, mais il a ressorti son ancien déguisement, il a pris un gros couteau pour jouer au clown-tueur, et il est allé lui faire peur. Juste ça, pour le rabaisser à son tour.

Ce qu’il ne savait pas, c’est que Rougeot avait le palpitant en carafe, et qu’en plus, il était coulrophobe depuis son enfance. La phobie des clowns ! Quand il lui a claqué dans les pattes, Gerbier a paniqué, et d’un coup, il a pensé à se venger aussi de Sandra. Au lieu de laisser Rougeot comme si c’était un accident, il lui a ouvert la gorge pour faire croire à un crime crapuleux. Il avait ce jouet, acheté pour son propre gosse et oublié dans sa bagnole. Il l’a jeté près de Rougeot pour faire accuser la fille. Il ne sera sans doute pas jugé pour meurtre, mais quand même… quel gâchis ! Fichu métier !

J’aimerais bien savoir si ça existe, la girafophobie. Mauberquez sera satisfait, et il sera certainement le seul.