Au dernier jour, Dieu supprima les Cieux et la Terre, et il les renvoya dans les limbes de l’inexistant en se frottant ce qui lui servait de mains avec satisfaction et soulagement. Avant cela, il avait éteint la lumière, il avait vidé les eaux, soufflé le Ciel, fauché la verdure et scié les arbres. Il s’était également débarrassé des étoiles et du temps, et de pas mal d’autres choses désormais inutiles.

La Terre n’avait pas été sa première création. Avant celle‐ci, il y avait eu des brouillons, comme il aimait à le dire en plaisantant. Il ne pouvait évoquer son premier essai sans un peu de nostalgie et d’attendrissement. Comme tous les jeunes, il avait foncé tête baissée sur la première idée venue, et il avait refusé de reconnaître sa responsabilité lorsque tout s’était écroulé, après seulement quelques siècles. Rien n’était viable dans ce projet. En fait, ce n’était même pas un projet !

Pour ne pas se ridiculiser, il avait pris la peine de réfléchir un peu avant de remettre le couvert. Il avait essayé d’équilibrer un peu mieux les énergies en présence, et hop, nouvelle donne. Et rebelote. Ce monde‐là ne valait pas mieux que le précédent, et il n’avait pas duré plus longtemps. Le troisième fit à peine mieux, mais le quatrième résista presque un millénaire. Puis il y eut l’univers jaune, le rouge, celui où Dieu avait oublié la musique, cet autre où il manquait l’amer, celui qui était trop haut, celui qui n’était qu’une odeur…

Et enfin, après des milliers de fours, celui que nous connaissons tous. Pour la multitude, il est “la création”, alors qu’il n’est que l’une d’elles !

Sur ce coup‐là, Dieu s’était vachement appliqué. Il n’était plus un jeune coq désireux de prouver la puissance de ses ergots. Il ne brûlait plus de l’illusoire besoin de tout réussir. Briller au firmament ne lui semblait plus d’une importance vitale. Il avait mûri, mais aussi, il maîtrisait bien mieux son sujet. Il avait accumulé une solide expérience au cours des ères écoulées, et, avant de se lancer vraiment, il avait pris la peine de se livrer à des tests préliminaires au sujet de quelques points de détail.

Dès le commencement, quand il avait créé les Cieux et la Terre, il avait senti que cette fois, il tenait le bon bout. Il avait séparé les ténèbres et la lumière, il avait fait les eaux, la verdure, la semence, les animaux, et pour finir, l’homme et la femme. Il leur avait dit de lui faire confiance et de peupler la Terre, ils l’avaient cru et ils avaient crû, s’étaient multipliés, et avaient essaimé un peu partout.

Dieu était satisfait. Certes, il y avait eu cette regrettable histoire de serpent, où Ève, jeune et naïve, avait bêtement pris au sérieux une plaisanterie stupide, mais dans le fond, ce n’était pas si important. Le litige entre Caïn et Abel lui avait causé davantage de soucis, mais il était parvenu à rattraper le coup. C’est vrai qu’il avait dû envoyer le déluge, mais de toute façon il avait prévu d’arroser, ce jour‐là. La tour de Babel n’avait été qu’un délire d’architecte, et l’exode une expédition qui avait mal tourné.

Dans l’ensemble, le projet avait avancé selon le Plan. On ne gagne pas à tous les coups, mais cette affaire marchait plutôt bien, et Dieu avait de moins en moins besoin de s’en mêler personnellement.

Il prit l’habitude de laisser les choses se faire sans lui. Si nécessaire, il envoyait un de ses collaborateurs régler un détail. Une fois, il fit intervenir son propre fils, afin de le préparer aux responsabilités qui seraient un jour les siennes. Le gamin ne s’était pas très bien débrouillé, et Dieu avait dû le faire revenir plus tôt que prévu, car il avait été incapable de garder l’anonymat indispensable, ne résistant pas à la tentation de montrer qu’il était le fils du boss. Des siècles plus tard, il y avait encore des salades à cause de cette bévue.

Depuis, Dieu restait prudemment à distance. Il savait qu’à partir d’un certain degré de développement, un univers s’équilibre de lui‐même. Même s’il advient un changement imprévu, même s’il y a une intervention extérieure, l’inertie du milieu est telle que les effets ne sont pas immédiatement visibles, et que dans la plupart des cas, ils finissent par s’atténuer et par devenir négligeables.

Sûr de lui, mais sentant la fatigue de tant d’efforts, Dieu estima qu’il méritait quelques vacances, et il s’absenta, confiant les affaires courantes à une famille italienne réputée pour son sérieux.

Dieu rendit visite à un confrère, créateur d’un univers parallèle au sien. Ce fut une rencontre très intéressante, au cours de laquelle il découvrit avec une admiration non feinte l’inventivité apparemment sans bornes de son ami. Celui‐ci n’avait pas hésité à imaginer un monde basé sur des règles totalement novatrices. Par exemple, le résultat d’une addition était toujours inférieur aux données de départ. Pourtant, ce concepteur ne se destinait pas à la déité. Il aurait dû être inspecteur des impôts, comme son père, mais avait échoué aux examens d’entrée à cause d’une soirée trop arrosée.

Dieu n’était aucunement préparé au choc qui fut le sien lors de son retour.

Quelque chose avait foiré, à une vitesse inconcevable, et la création était en lambeaux. Partout, on battait des femmes, on violait des enfants, on exploitait les faibles, on rejetait ceux qui étaient différents. Des gens qui se prétendaient au service des peuples leur mentaient effrontément, le matériel avait pris le pas sur le spirituel et ceux qui accordaient de l’importance au savoir étaient traités avec dérision. La plus grande partie des hommes avait quasiment oublié l’existence de Dieu, et ceux qui, soi‐disant, conduisaient leurs destinées selon ses préceptes, utilisaient son nom pour mener cette ultime aberration : des guerres de religion, allant jusqu’à sacrifier leur vie pour assurer le plus de dégâts possible.

Devant l’ampleur de la catastrophe, Dieu resta tout d’abord sans voix. Que des millénaires de travail et d’efforts soient réduits à néant ne s’accepte pas si facilement. Puis il donna libre cours à sa colère, causant quelques tsunamis, deux ou trois canicules, des éruptions volcaniques et des vagues de froid.

Puis il chercha à comprendre ce qui était arrivé et, faisant ce que tout artiste doit faire régulièrement, Dieu se remit en question. Il médita longtemps, ressassant sans cesse les différentes étapes par lesquelles il était passé lors de la création de la Terre. Il dut admettre que sa belle réalisation avait de nombreux points faibles, et que les hommes et les femmes, en particulier, étaient loin d’être parfaits. Une fois de plus, tout devait être refait.

Alors, déçu et résigné, Dieu entreprit de défaire ce qu’il avait mis tant de temps à bâtir. Le premier jour, il supprima l’homme et la femme. Il vit que cela était bon, et il poursuivit. Le second jour, il fit table rase des poissons, oiseaux et autres animaux. Le lendemain, il élimina le Soleil et la Lune, et ainsi de suite jusqu’au sixième et dernier jour, où Dieu jeta à la corbeille les Cieux et la Terre.

Épuisé par tant d’émotion, Dieu décida de s’accorder une journée de répit, avant de rebondir sur un nouveau projet…


Commentaire

Au dernier jour… — 2 commentaires

  1. Cher Claude, je pense que “tout cela” risque bien de se passer comme tu l’écris… Ceci dit, je continue à me délecter de tes fictions, et ton imagination ne cesse de m’enchanter, ton style aussi ! Merci Claude !

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