Bernard Dumont soupira de découragement en regardant, sur la porte de l’ascenseur, l’affichette qui annonçait froidement “Appareil en dérangement, merci pour votre compréhension”. Quelle compréhension ? Il n’y avait rien à comprendre. L’engin était en panne, et il allait devoir monter à pied, après une journée de travail. Planté devant l’escalier, il soupira une nouvelle fois, hocha la tête, et entreprit la montée. Après tout, cinq étages, ce n’était pas si terrible, et lui n’était pas si vieux.

Deux volées de marches par étage, huit marches par volée. Ça faisait donc… quatre‐vingt marches. Allez, se dit Bernard, chiche que je les grimpe d’une traite, sans m’arrêter. Voilà, la première série est déjà avalée, à la suivante. Huit, sept, six…

Bernard arriva en trottinant au premier étage. Le temps de tourner autour du pilier central dans lequel circulait l’ascenseur, quand il n’était pas en panne, et il poursuivit son effort en se permettant même un petit sourire. Il essaya de se rappeler à quand remontait le dernier arrêt de l’appareil, mais il n’avait aucun souvenir d’un incident de ce type, depuis six ans qu’il habitait l’immeuble avec sa famille. Il arriva au second, et fut obligé d’interrompre sa course et de perdre son pari, car madame Cuchaud sortait de chez elle.

« Bonjour, madame, dit Bernard.

— Ah, monsieur Dumont, répondit la vieille dame, vous avez vu, l’ascenseur est en panne. »

Bernard sourit, autant pour l’évidence énoncée que parce qu’il repensait à la liste de surnoms osés dont la brave femme avait été affublée par le voisinage.

« Oui, j’ai vu. Si vous avez besoin d’aide pour monter vos courses, appelez‐moi par l’interphone.

— Oh, vous êtes bien gentil, merci, je vais me débrouiller.

— Allez, j’y vais, bonne soirée, madame Cuchaud. »

Bernard reprit sa montée en sautillant. Au troisième, il salua brièvement un autre voisin, pour qui il n’avait aucune sympathie, et qui le lui rendait bien. Au quatrième, il n’y avait personne, mais Bernard commençait à se sentir essoufflé. Il n’était peut‐être pas si vieux, mais il n’avait plus vingt ans. Enfin, le cinquième étage. Il remarqua de suite la nouvelle peinture murale. Le vert fatigué qu’il avait toujours connu et qui était encore présent aux étages inférieurs avait fait place à du jaune, qui semblait pourtant très ancien. Il y avait trois portes par palier, la sienne était celle de droite. Il se dirigeait vers elle en cherchant les clés dans sa poche, lorsque ladite porte s’ouvrit, pour laisser sortir… un homme corpulent et barbu que Bernard ne connaissait pas.

« Bonjour, dit‐il en s’adressant au type. Vous venez de chez moi ?

— De chez vous ? Je ne crois pas. J’habite cet appartement depuis plusieurs années. »

Et, sans plus s’attarder, l’homme s’éloigna en direction des escaliers et il disparut dans un claquement de semelles qui allait en s’affaiblissant.

Les bras ballant, le souffle encore court, Bernard hésitait. Il finit par faire ce qui était le plus évident : s’approcher de la porte et lire le nom qui y était inscrit. “Fabrice Micard”, annonçait l’étiquette. Bernard n’avait jamais entendu ce nom. Il avait dû se perdre dans ses pensées et se tromper en comptant les étages. Il récapitula. Madame Cuchaud au second, l’autre imbécile au troisième, encore deux niveaux… il était bien au cinquième. Quelque chose n’allait pas. Il redescendit au quatrième. La porte sous la sienne présentait le nom de sa voisine du dessous, madame Jaussaud, une veuve qui partageait son temps entre les séries télévisées et ses canaris. Il remonta, mais le nom de Micard continuait à le narguer. Il songea à introduire sa clé dans la serrure, mais il entendait du bruit à l’intérieur et il n’osa pas le faire. Il envisagea également de sonner à cette porte, mais que dire quand l’occupant lui ouvrirait ?

Il repartit vers les escaliers et monta au sixième, où les murs étaient également jaunes. Là non plus, il ne connaissait aucun des noms. Perplexe, Bernard allait sonner à l’appartement au‐dessus du sien, lorsque la porte du milieu s’ouvrit. Une femme d’une quarantaine d’années en sortit, accompagnée d’une adolescente qui mâchait à grand bruit un chewing‐gum.

« Bonjour, je suis monsieur Dumont, du cinquième. La peinture a été refaite ?

— Dumont ? Jamais entendu ce nom. Z’êtes nouveau ? Et la peinture, elle était déjà là y a neuf ans, quand on est arrivés.

— Ah ? »

Le temps que Bernard se ressaisisse et réalise ce qu’il venait d’entendre, et les deux femmes étaient descendues. Il était décidé à tirer cette affaire au clair. Jusqu’au quatrième, tout était normal. C’est au‐dessus que les choses se corsaient. Il décida donc, panne d’ascenseur ou non, de continuer à monter. Arrivé au huitième, il s’accorda une pose. La peinture était toujours jaune, et il n’avait rencontré personne d’autre. Il reprit l’ascension. Plus haut, il ne savait pas à quel étage, ayant perdu le compte, il croisa un homme de petite taille, d’origine asiatique. Celui‐ci hocha poliment la tête en croisant Bernard, qui n’osa pas lui poser de question et qui continua à monter. Il finit par atteindre un palier où se tenaient quatre ou cinq personnes, qui interrompirent leur conversation à son arrivée. Il attendit de reprendre son souffle et il leur demanda, en se forçant à sourire :

« Excusez‐moi, on est à quel étage, ici ?

— Au dix‐huitième, répondit un jeune garçon après une légère hésitation. »

Et tous rentrèrent chez eux, laissant Bernard seul et désemparé. Au dix‐huitième ? Il n’y avait que quinze étages à cet immeuble ! Il s’assit sur une marche de ce maudit escalier et se prit la tête entre les mains. Qu’est-ce que c’était que cette histoire de fous ? Il n’habitait plus chez lui, le bâtiment avait brusquement grandi, la nouvelle peinture était ancienne, ses voisins n’étaient pas ses voisins… Si seulement il y avait des fenêtres, il pourrait au moins jeter un coup d’œil au‐dehors, mais il n’y en avait pas. Peut‐être, dans un moment de distraction extrême, s’était-il trompé d’immeuble ? Mais non, puisque madame Cuchaud était bien là.

Combien pouvait‐il y avoir de niveaux ? Bernard décida que cette question était importante. Saisi d’un regain d’énergie, il se remit debout et en route. Soutenu par ce sentiment, il gravit d’une seule traite plusieurs étages, sans voir âme qui vive. Mais son bel élan fut stoppé lorsqu’il parvint à un palier au milieu duquel trônait une voiture rose ! Qu’est-ce que ce véhicule faisait ici ? Comment y était‐il arrivé ? Il examina l’objet, mais ne lui trouva rien de particulier, si ce n’est sa couleur, une immatriculation étrangère, et l’endroit où il se trouvait.

Bernard repartit vers le haut, plus lentement, car ses jambes devenaient lourdes. Avec aussi une sensation de vide et une sourde inquiétude, car la situation devenait totalement absurde. À mesure qu’il montait, il se raccrochait de toutes ses forces à des images qui le ramenaient à une réalité familière et rassurante. Son épouse, ses enfants, ses amis… Il récapitula tout ce qu’il avait fait au cours de la journée écoulée, il dressa la liste de ce qui l’attendait le lendemain… Et il parvint à un étage où deux gamins, affublés de chapeaux melons, jouaient aux échecs devant la porte de l’ascenseur. Stupéfait, il les regarda un moment, tentant à la fois de reprendre son souffle et de trouver un début d’explication à ce qui se passait. Puis, comme les enfants restaient concentrés sur leur partie sans lui prêter attention, et qu’il ne savait que faire, planté devant eux, il repartit.

Un peu plus haut, il croisa une femme qui promenait une mouette au bout d’une laisse. Il continua. Il vit un dalmatien poussant un landau, debout sur ses pattes postérieures, une vitrine de grand magasin rutilante d’illuminations, un fermier portant une balle de foin au bout d’une fourche, un baigneur avec sa planche à voile, un élevage de hamsters, un orchestre de chambre, une marmotte et son bilboquet, une tondeuse à gazon au plafond et une collection de pianos à pistons.

Harassé, hagard, le souffle court, autant du fait de la fatigue de l’ascension que par l’angoisse qui le gagnait, Bernard s’arrêta et s’assit une nouvelle fois sur une marche. Il se demandait où il était, ce qui se passait, et dans quel monde il avait basculé. Sans doute un de ces univers parallèles et science‐fictionesques dont le cinéma était friand. Alors qu’il tentait de comprendre comment il avait basculé dans ce monde et de deviner où était la porte de retour, il entendit le bruit familier et inespéré de l’ascenseur qui s’arrêtait à l’étage où il se trouvait. Interloqué, il regarda la porte s’ouvrir, et une cinquantaine de personnes et d’animaux sortir en file indienne de la cabine. Il y avait là deux ou trois Africains, un marin en ciré, un chevalier en armure, quelques architectes, un ours de Birmanie, des grand‐mères, quinze escargots à fleurs, des indiens déplumés, deux violonistes femelles, un cousin allemand, un rémouleur dégrisé, un hérisson à mandibules, trois esquimaux mal rasés, cinq chinois débridés, un canard boiteux, et un raton laveur.

Lorsque cette clique se fut éloignée, Bernard, qui ne se posait même plus de questions, entra dans la petite cabine, les jambes flageolantes. Au‐dessus de la porte, un compteur lumineux indiquait qu’on se trouvait au quarante‐troisième étage. Et quand il regarda la batterie de boutons, Bernard vit que, tout en haut, le dernier portait le nombre nonante dix‐sept !

Sans se donner la peine de réfléchir, il pressa cet ultime bouton. Les portes coulissèrent et l’appareil commença rapidement à s’élever. Bernard sentit son poids s’accroître sous l’effet de l’accélération, et ses oreilles se boucher avec l’altitude. Il avala pour faire disparaître cette sensation, puis il eut l’impression que son estomac remontait dans sa bouche quand l’appareil ralentit brusquement, en fin de course. Il sortit sur le palier, passant à côté d’une troupe de jeunes filles en crinolines qui jonglaient avec des grenouilles.

Remarquant un escalier de service, Bernard gravit cet ultime niveau pour parvenir enfin sur la terrasse de l’immeuble, recouverte de gravier. S’approchant du bord, il découvrit la Terre, loin, très loin et très bas, à peine visible à travers les nuées qui la masquait. Au‐dessus de lui, le ciel s’étendait, bleu, traversé ça et là de longues traînées d’un rouge sang.

Il entendit un bruit derrière lui et il se retourna. D’un trou dans la toiture, une main gigantesque et griffue sortit et se rua sur un nuage, le lacérant de ses ongles à plusieurs reprises, ajoutant de nouvelles stries rouges dans le ciel. Bernard réalisa alors que c’était un gratte‐ciel !


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