« Voulez‐vous que je vous raconte les aventures d’Armaelle la coquette, demanda Grand‐mère ?

— La coquette ? Raconte, mamie ! »

Bien sûr, Gwenna était ravie. Elle‐même était très coquette. Pour rien au monde elle ne serait sortie sans son bracelet rose, par exemple. Ou avec des couettes de hauteurs inégales, ou avec une robe froissée…

« Alors, écoutez, mes enfants. Il était une fois… »

Thurial, le grand frère de Gwenna, était beaucoup moins enthousiaste. C’était encore un de ces contes à dormir debout pour les petits. Il s’estimait au‐dessus de ça.

« Il était une fois une jeune fille qui se nommait Armaelle. Elle était coquette, et en plus, elle était impatiente. »

Leur cousin Likael, un peu plus jeune que Thurial, s’efforça de calquer son attitude sur celle de l’aîné, mais il avait tout de même envie de savoir de quelles aventures il s’agissait, même si c’était une histoire de fille. Quoi qu’il en soit, une fois que Grand‐mère commençait à raconter, rien ne pouvait l’arrêter.

« Armaelle vivait non loin d’ici, là où commence la lande de Motten‐Dervenn. Et vous savez ce qu’il y a dans cette lande ?

— Des bruyères, évidemment, répliqua Thurial sur un ton blasé.

— Euh… des dragons, lança Likael.

— Mais non, il y a des nains, bien sûr !

— Exactement, reprit Grand‐mère. Gwenna a raison. La lande devient le territoire des nains dès que la nuit tombe. Vous avez tous vu les pierres dressées qu’on y trouve en grand nombre ? Et bien, ce sont eux qui les ont amenées, sur leur dos. C’est vous dire s’ils sont forts ! Pendant la journée, nul ne les voit ni ne les entend. Ils restent dans leurs demeures souterraines, qui doivent obligatoirement se trouver en dessous du niveau de la mer. Mais la nuit, ils sortent et ils dansent autour des pierres, en chantant les jours de la semaine : “dilun, dimeurs, dimerc’her…” Ce qui est drôle, c’est qu’ils ne terminent jamais la chanson. Ils la reprennent depuis le début, encore et encore, en dansant frénétiquement dans une ronde qui dure jusqu’au lever du jour.

— Mais ça doit être très fatigant, remarqua Gwenna.

— N’ai-je pas dit qu’ils sont extrêmement forts ? Mais si d’aventure un humain s’avisait à passer par là, les korrils, comme on les appelle, le forceraient à entrer dans leur cercle enchanté et à danser en frappant des pieds avec eux jusqu’à la mort par épuisement. »

Grand‐mère se tut un instant, laissant ses dernières paroles faire leur effet sur son auditoire. Même Thurial attendait la suite, ne parvenant plus à mimer l’indifférence.

« Il existe bien quelques moyens pour éviter ce triste sort. Par exemple, en entrant dans la ronde, il faut se déchausser de ses sabots et les laisser à cet endroit. Après trois tours, il faut arriver à sauter dedans et à y remettre les deux pieds exactement en même temps. Alors, les nains ne peuvent plus vous retenir. Ou alors, il faut avoir avec soi une de ces petites fourches que les fermiers utilisent pour nettoyer les charrues après le labour. Mais sinon, c’est la mort assurée.

— Mais comment sont‐ils, demanda Likael, détournant volontairement le récit vers des images moins angoissantes ?

— Ils sont petits, bien sûr, puisqu’ils sont des nains. Leur corps est sombre et velu, leur face est ridée et leurs cheveux hirsutes. Leurs yeux sont noirs, parfois rouges, mais ce qui se voit le plus chez les garçons, c’est qu’ils ont des cornes.

— Oh, mais ils sont horribles, s’exclama Gwenna en faisant la grimace.

— En quelque sorte. Mais on s’habitue à leur aspect, répliqua Grand‐mère.

— Comment tu le sais ?

— Je le suppose. On dit aussi qu’ils ont le don de prophétie et qu’ils savent où se trouvent les trésor cachés de tout le voisinage. En plus, ils portent au côté une petite trompe dans laquelle ils soufflent, et un petit sac en toile.

— Qu’est-ce qu’il y a dedans, questionna Thurial, sortant de son mutisme ?

— Une paire de ciseaux, des crins sales et des poils crasseux.

— Pouah ! Qu’est-ce qu’ils font avec ça ?

— C’est leurs richesses. Mais elles sont protégées par un sortilège. Ce qui apparaît aux yeux des hommes comme choses dégoûtantes sont en réalité des pièces d’or, des diamants rares et des colliers de perles.

— Aaaaah, soupira Gwenna, ne trouvant plus les mots pour exprimer son ravissement.

— Pour rompre l’enchantement qui les dissimule, il faut les asperger avec de l’eau bénite. Alors, les richesses cachées aux chrétiens reprennent leur véritable apparence. »

Grand‐mère cessa une nouvelle fois de parler. Elle savait ménager ses effets pour tenir en haleine son auditoire. Les garçons retenaient leur souffle en attendant la suite, et les joues de Gwenna étaient roses d’excitation. Ce fut elle qui parla la première :

« Mais qu’est-ce qu’Armaelle la coquette vient faire dans cette histoire ?

— Tu vas le savoir, ma petite. Armaelle avait entendu dire que le sac des korrils contenait des bijoux, et elle avait décidé d’en dérober un pour se parer de son contenu, ignorant qu’ils étaient protégés par un sortilège. Mais les nains les portent toujours sur eux, ne s’en séparant que pour se mettre en danse. Ils les suspendent alors à un arbuste ou les déposent sur une pierre. La jeune fille, inconsciente du danger, décida de se rendre sur la lande en pleine nuit et de voler un sac pendant que son propriétaire serait en train de faire la ronde. Ainsi fit‐elle. Elle réussit à s’approcher sans se faire voir, grâce à l’ombre, et parce que les korrils étaient très occupés par la vivacité de leur danse infernale. Elle vit un petit sac sur un bloc de pierre, l’escamota et repartit doucement à reculons. »

Grand‐mère but un peu d’eau, à la fois pour se désaltérer et pour laisser monter la tension chez les enfants. Puis elle reprit son récit.

Armaelle était trop impatiente de découvrir le contenu de son larcin et elle n’attendit pas d’être revenue chez elle pour l’ouvrir. Dès qu’elle se fut éloignée de quelques mètres, elle fourra la main dans le petit sac et elle sentit qu’il ne contenait que des choses infectes et dégoûtantes. De dépit, elle poussa un cri que les nains entendirent. L’appel de leurs trompes retentit alors sur la lande, signal lugubre et menaçant. La jeune fille ôta ses sabots pour courir plus rapidement, et elle s’enfuit sur la lande aussi vite qu’elle le pouvait, plus morte que vive. Mais en vain, car le korril à qui appartenait le sac, fou de colère, la rattrapa sans mal et l’obligea à s’arrêter.

« La voici, la voilà,

» La voleuse, la voleuse,

» C’est mon sac qui est là,

» Emporté par cette gueuse ! »

Armaelle se rendait compte, mais bien trop tard, de l’erreur qu’elle avait commise. Elle n’avait pas voulu croire que les nains avaient des pouvoirs magiques, et elle était à présent bien obligée de l’admettre. Mais si tout ce qu’on racontait sur eux était vrai, cela signifiait aussi qu’elle était perdue ! Ce korril allait l’obliger à danser toute la nuit, jusqu’à ce qu’elle en perde la vie. Pour se tirer de ce mauvais pas, elle n’avait évidemment pas de fourche, et elle n’avait même plus ses sabots pour sauter dedans pieds joints en dansant, puisqu’elle les avait ôtés pour courir plus vite.

« Mais alors, elle est morte, s’écria Gwenna !

— Heureusement qu’elle était coquette, déclara Grand‐mère d’un ton enjoué. Il arrive que cela soit de quelque utilité, et c’est ce qui sauva Armaelle. Car voyez‐vous, elle s’était faite belle, même pour aller voler les nains en pleine nuit. Ses cheveux étaient soigneusement coiffés et retenus par des rubans de soie, sa robe était bien propre, ses ongles colorés de carmin, et en plus elle portait des anneaux brillants aux oreilles. En un mot, elle était très jolie, et, comme chacun le sait… les nains sont souvent sensibles à la beauté des humaines.

— Et alors, le korril l’a libérée juste parce qu’elle était la plus belle, déclara la fillette d’une voix claire, un large sourire sur les lèvres !

— Dis pas d’idioties, rétorqua sèchement son frère. Jolie ou pas, elle a volé le sac à trésor. Elle aurait pas dû.

— Oui, c’est bête, les filles, approuva Likael.

— Non, c’est pas bête, les filles ! Pas autant que les garçons ! Et puis d’abord…

— Vous ne voulez pas connaître la suite, coupa Grand‐mère ?

— Euh… si.

— Bon. Savez‐vous ce que le korril lui a proposé ? »

Grand‐mère se pencha en avant, baissa la voix pour la rendre aussi rauque que celle des nains, et produisit une assez bonne imitation :

« Bonsoir à toi, belle jeune fille. Sais‐tu qu’il n’est guère prudent de se promener nuitamment sur la lande ? Sais‐tu qu’à cette heure, c’est notre territoire à nous, les nains, et que les tiens n’ont rien à y faire ? Sais‐tu ce qui arrive à ceux qui y passent ? Ils doivent danser avec nous une danse qui leur use les jambes jusqu’aux genoux ! Oh, mais que vois‐je ? N’est-ce pas là mon sac, mon sac qu’on m’a volé ? Sais‐tu ce qui arrive à ceux qui volent les trésors des korrils ? La mort les accueille, voilà ce qui leur arrive… »

À nouveau, Grand‐mère resta silencieuse de longues secondes.

« Armaelle tremblait de tous ses membres. Elle ne savait que faire ni que dire. Et même si elle l’avait su, elle aurait été bien incapable de faire un geste ou de prononcer un mot. Elle se contentait d’attendre, les yeux fermés.

— Et alors, qu’est-ce qu’il lui a proposé, le korril ? »

Grand‐mère reprit sa voix rauque.

« Il y aurait bien un moyen pour toi de t’en tirer, belle jeune fille. Mais l’accepteras-tu ? C’est pourtant le seul moyen d’éviter la mort pour toi et pour trois membres de ta famille. Il faudrait que tu m’épouses…

— Pouah ! C’est épouvantable, cria Gwenna en fronçant le nez.

— Oui, c’était épouvantable, reprit Grand‐mère avec sa vraie voix. Armaelle ouvrit les yeux de surprise et elle vit le nain de près pour la première fois. Bien sûr, lui n’était vraiment pas coquet, avec ses cheveux embroussaillés, avec sa figure ridée, avec sa peau velue, avec son chapeau ridicule, avec ses yeux brillants. Et surtout, avec ses petites cornes sur le front ! »

Grand‐mère but encore un peu d’eau, tandis que l’impatience gagnait son auditoire.

« Alors, qu’est-ce qu’elle a fait, elle s’est mariée, demanda Thurial d’une voix tendue ?

— Moi, je dis qu’elle a préféré mourir, affirma Likael, sûr de lui.

— Mais c’est épouvantable, répétait la petite Gwenna, incapable de décider ce qui était le pire, entre les noces et le trépas.

— Savez‐vous qu’elle ne le trouvait pas laid du tout, ce korril, déclara grand‐mère ?

— Pas laid ? Mais il avait des poils partout !

— Et des cheveux hérissés !

— Et des cornes !

— Oui, il avait tout ça, mais tout ça ensemble, ça ne lui allait pas si mal. En tout cas, de l’avis d’Armaelle. Il n’était pas vraiment beau, bien sûr, mais… disons qu’elle lui trouvait du charme. C’est souvent plus important que la beauté, vous le découvrirez en grandissant.

— Alors, elle l’a épousé ?

— Oui. De toutes façons, elle n’avait pas vraiment le choix. Une fois qu’elle eut accepté son sort et qu’ils eurent échangé leur premier baiser, ce fut comme si ce geste avait rompu un charme. Armaelle vit en quelque sorte le vrai visage du korril, et celui‐ci cessa de se comporter comme une créature menaçante, car dans le fond, c’était un brave garçon.

— C’est beau, soupira Gwenna !

— Et après, qu’est-ce qui s’est passé, demanda Thurial ?

— Ils ont eu deux enfants. »

Un silence pesant accueillit cette révélation. Pour Gwenna, l’histoire était achevée quand Armaelle avait rencontré l’amour. Likael, lui, avait espéré un raid de représailles organisé par les villageois pour libérer la jeune fille. Quant à l’aîné, il réfléchissait bouche bée, ayant une vague idée de ce que la déclaration de Grand‐mère laissait entendre. Il n’était pas très sûr de ses connaissances, mais il avait tout de même quelques notions sur la manière dont on faisait les enfants. Ce fut lui qui se reprit le plus vite :

« Et ils ressemblaient à qui, les enfants ?

— Il y avait un garçon et une fille. Ils avaient quelques attributs de leur père, mais ils ont surtout pris d’Armaelle.

— Heureusement, s’écria la fillette !

— Bien sûr, ils avaient les cheveux comme les buissons de bruyère de la lande, la peau un peu plus sombre que celle des humains purs et leur corps était recouvert de duvet, mais cela n’était pas choquant.

— Et les cornes ? Est‐ce que le garçon en avait ?

— De toutes petites, comme de grosses bosses. Avec tous ses cheveux, on ne risquait pas de les remarquer !

— Et la fille, elle était coquette et jolie comme sa maman, voulut savoir Gwenna ?

— Encore plus jolie. Lorsqu’elle a grandi, tous les garçons du village lui faisaient la cour !

— Mais alors, Armaelle a pu revenir chez elle ?

— Oui. Elle a vécu de nombreuses saisons dans la maison des naines sous la lande, en compagnie du korril dont elle était finalement tombée amoureuse. Bien sûr, elle ne participait pas à leurs danses et elle n’avait pas leurs pouvoirs. Elle a eu une existence assez étrange, comme moitié de ménage d’un korril, mais elle a été heureuse avec ses beaux enfants… jusqu’au jour où le nain est mort. Alors, elle a obtenu la permission de rentrer enfin parmi les siens. Elle a même pu emmener le trésor qu’elle était venu voler, tant d’années auparavant, et avec lequel elle a acheté une maison. Puis ses enfants ont grandi, et ils sont à leur tour devenus un père et une mère. Les petits‐enfants d’Armaelle n’ont presque aucun des attributs de leur grand‐père korril. »

Les trois gamins restèrent perdus dans leurs pensées un bref instant, puis Thurial se remit à faire le blasé :

« Oui, elle est pas mal, ton histoire. Elle doit plaire aux petits.

— Finalement, tout finit bien, ajouta inutilement Likael.

— Et oui, dit Gwenna d’un air ravi. Ils se sont mariés, ils ont eu des enfants, ils ont été heureux… »

Ils se levèrent tous les trois presque en même temps pour filer vers d’autres jeux, tandis que Grand‐mère se tournait vers ses deux grands enfants et leurs conjoints, qui étaient restés silencieux durant tout le récit. Morgaine, sa fille, dit en souriant :

« Cette histoire me plait toujours autant. Pourtant, je la connais par cœur !

— Un jour, c’est toi qui la raconteras à tes petits‐enfants, se moqua Yannig. »

Morgaine le regarda et fronça les sourcils.

« Mon cher frère, tu devrais porter un chapeau ou une casquette. Les bosses de ton front attirent l’attention.

— Je n’ai jamais porté de couvre‐chef, et personne ne m’a jamais fait de réflexion à propos de ces bouts de cornes…

— Sans doute, mais tu commences à te dégarnir, et ta broussaille devient moins épaisse. C’est comme si je cessais de m’épiler. M’imagines-tu avec du poil sur les joues ?»

Yannig sourit.

« Je sais, tu as raison. »

Il se tourna vers leur mère.

« Quand penses‐tu que les enfants seront prêt à apprendre que cette légende n’en est pas une ?

— Dès qu’ils seront assez grands pour ne pas avoir peur et accepter d’aller une nuit sur la lande. Ils pourront alors faire la connaissance de leur famille… »


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