Il est né le terrible enfant

Cécile Ramaekers

Il était une fois une future maman oiseau. Elle était tellement impatiente d’être mère qu’elle envisageait de rester éternellement couchée sur ses œufs fraîchement pondus. Elle ne pensait même pas à se dégourdir les ailes. De cette manière, elle espérait que ses petits naîtraient plus rapidement.

-          Nom d’un pigeon, que fait-il encore à traîner de la sorte ? Voilà cinq chants de merle qu’il est parti !

Mademoiselle rousserolle s’impatiente. Depuis qu’elle a pondu, son compagnon vient régulièrement lui donner à manger. Son dernier repas servi à domicile date présent de près de trois heures !

Généralement, dans sa famille, mâle et femelle se relaient pour couver, mais dans son nid, elle en a décidé autrement. Pour elle, un futur papa doit pouvoir prouver son dévouement et son amour pour sa compagne. Sans cela, elle en conclut qu’il ne serait pas à la hauteur dans l’éducation de ses enfants.

-          Va falloir chercher moi-même de quoi me mettre sous le bec ! Je serai dans l’obligation de devoir abandonner mes petits, mes pauvres tout petits. Ah, monsieur rousserolle va m’entendre quand il reviendra. Non mais des fois, et puis quoi encore, il croit sans doute que je vais jeûner jusqu’à l’éclosion ?

Mademoiselle est dans tous ses états. C’est sa première couvée. Elle veut la meilleure future maman. Elle veut être là à chaque instant. Elle a, s’imagine-t-elle, choisi le mauvais compagnon. Elle l’a croisé lors d’une réunion hebdomadaire sur la défense du territoire. Chaque semaine, des dizaines de rousserolles se regroupent pour discuter des limites du terrain, de nouveaux venus dans la zone, de changements alimentaires, des dangers potentiels à venir… et leurs regards s’étaient rencontrés quand ils avaient abordé le sujet passionnant de la saison de reproduction.

-          Ah là là là ! Il a beau avoir les yeux les plus craquants de tous les mâles environnants, il n’en reste pas moins un juvénile inconscient. Il ne se rend donc pas compte de l’importance de la tâche qu’il doit accomplir ? Il en va de sa descendance ! J’aurais dû me douter qu’avec son chant envoûtant, il ne séduirait pas que moi.

La future maman suppose le pire scénario sur cette absence prolongée.

Depuis le lever du soleil, il fait chaud et sec. Mademoiselle a faim et soif. Sa déshydratation lui donne des hallucinations. Lorsqu’elle s’imagine un succulent insecte bien juteux, elle réalise qu’elle ne peut rester éternellement là à attendre le retour de son compagnon. Pour son bien-être, mais aussi pour celui de ses œufs, elle se doit de reprendre des forces rapidement.

-          Je ne serai pas longue, mes enfants, dit-elle en jetant un dernier coup d’œil à ses bébés.

Le soleil chauffe tellement le nid qu’elle peut partir la conscience tranquille, ses trois œufs ne risqueraient pas d’attraper froid le temps de sa partie de chasse.

Mademoiselle ignore que son éloignement, aussi bref va-t-il durer, sera le départ d’une nouvelle vie…et de quelle vie !

À quelques battements d’ailes de là, un autre oiseau, plus grand que maman rousserolle, épie avec empressement cette échappée.

-          Il est temps ! Depuis des heures que je patiente dans cette planque ridicule. Cette idiote de mère a failli tout gâcher !

Le coucou ne semble pas de bonne humeur. Il est quatorze heures quand cette femelle atterrit sur le nid de Mademoiselle rousserolle. D’un geste précis, il gobe un des œufs !

-          C’est à mon tour à présent. Il n’y a pas qu’elle qui peut pondre, dit-elle en admirant l’œuf qu’elle vient de déposer dans ce nid qui n’est pas le sien.

Le coucou a beau être d’une taille nettement plus imposante que la rousserolle, cet oiseau est parvenu à sortir un œuf aussi petit que celui de Mademoiselle. Il lui ressemble même un peu.

-          Elle n’y verra que du feu cette novice. Avec elle au moins je suis sûre que mon petit sera entre de bonnes pattes.

Dame coucou a bien étudié la question. Elle épie le couple de rousserolles depuis le jour où il a commencé la construction de son nid d’amour. Dès le départ, elle a choisi ses victimes. Elle les a espionnés méthodiquement dans le seul but de savoir si ces deux futurs parents feraient de bons nourriciers pour son petit. Elle a même réussi à passer inaperçue dans leur territoire la minute où le premier œuf a été pondu.

Ni vu, ni connu, il y a toujours trois oeufs. En moins de dix secondes, Dame coucou a parasité le nid convoité.

-          Ton avenir ne m’appartient plus désormais mon fils. Ne t’inquiète pas, je n’ai aucune crainte quant à ton futur. Mon instinct me dit que tu suivras ta destinée, quels que soient les problèmes que tu rencontreras.

À ces mots, l’oiseau gris s’envola. Le coucou pensait déjà à sa mission du lendemain.

-          Demain est un autre jour. Demain, ce sera une autre ponte, un autre œuf et une autre famille adoptive… se dit-elle, sourire aux mandibules.

Mademoiselle rousserolle revient chez elle. À son retour, elle se rassure, il y a toujours ses œufs. Heureuse de les retrouver tous les trois, elle se décontracte et, le ventre repu, se couche sur ses bébés. Elle s’endort rapidement.

Neuf jours passent tranquillement.

Le futur papa rousserolle a bien compris la leçon, plus jamais il ne laissa sa compagne sans manger plus de deux heures d’affilée.

Au dixième jour, un œuf bougea.

-          Viens mon petit, viens. Tu peux percer ta coquille, maman est là mon poussin.

Mademoiselle trépigne d’impatience.

Si elle savait quel oisillon allait sortir, elle l’aurait vite fait de le jeter hors du nid. Mais cette jeune maman ignore tout des bébés. Sa sœur deviendrait mère en même temps qu’elle, une première couvée également. Elle n’a qu’une très vague idée du petit être qui doit naître sous ses yeux.

CRAC ! L’œuf se brise. Une tête toute rose apparaît !

-          Heu… tu ne devrais pas être noir ? Oh, mais quelle impolie je fais ! Je te souhaite la bienvenue parmi nous mon garçon, dit-elle en l’accueillant d’une aile chaleureuse.

Mademoiselle rousserolle rayonne de joie.  Elle est tellement euphorique qu’elle oublie vite que la couleur de son petit n’est pas celle qu’elle attend.

Elle tient absolument à annoncer elle-même l’heureux événement au papa. Elle n’a vraiment pas envie que sa tante « qui se mêle de tout même de ce qui ne la regarde pas » et qui occupe l’arbre voisin n’aille lâcher le morceau avant elle.

Mademoiselle ne se doute pas que ce petit, aussi mignon soit-il, va bouleverser sa vie de jeune maman.

-          Bien joué « maman », pense le rejeton. Tu ne peux pas savoir à quel point tu me facilites la tâche.

Le petit coucou, qui est né il y a tout juste quelques secondes, profite de cette occasion pour mettre sur son dos un œuf, un futur-ex-“frère”. D’instinct, il fait tout son possible pour éjecter les autres occupants du nid afin que ses parents adoptifs n’aient d’yeux que pour de lui. Et il a beau être nu et aveugle, l’oisillon a une force phénoménale et un caractère si déterminé qu’il parvient sans grande difficulté à commettre son crime.

-          Et au suivant, continue-t-il sur son ton imbu.

À leurs retours, les parents sont ravis de voir un bec rouge, grand ouvert, qui ne demande qu’à être rempli. Ils ne s’inquiètent pas du sort qui a été réservé aux autres oeufs et, comme le prévoyait le jeune coucou, ils ne s’occupent que de lui.

L’enfant évolue rapidement. C’est un grand gourmand. Son estomac est à ce point gigantesque que ses parents ne parviennent pas à le rassasier.

-          Il va nous tuer à ce rythme ! Gémis, Mademoiselle.

-          Il est en pleine croissance, tente de le rassurer son compagnon. Tu vas voir, d’ici dix jours, il commencera à voler et il apprendra à chasser tout seul, comme un grand.

-          10 jours ? ! Mais c’est une plaisanterie ? Cela fait autant de jours qu’il est né et je suis déjà sur les genoux ! Je ne tiendrai jamais dix jours de plus.

Mademoiselle est épuisée physiquement et moralement. Depuis qu’elle voit les petits de sa sœur, elle réalise que son fils n’est pas comme les autres enfants rousserolles. Son compagnon essaye, en vain, de lui faire admettre qu’elle a été trompée par un coucou, Mademoiselle ne veut pas le reconnaitre.

-          MAMAN ! PAPA ! hurle le vilain petit. J’ai faim !

L’enfant terrible n’a aucune pitié pour ses pauvres parents. Il grandit tellement que Mademoiselle doit se poser sur son dos pour le nourrir. Et si, par malheur, elle ne va pas assez vite, elle a droit à un coup de bec comme remontrance !

Peinée par les pleurs de sa nièce, la tante qui se mêle de tout décide d’intervenir. Pour elle, cette année est mauvaise. Aucun de ses quatre œufs n’a été jusqu’à leur terme. La chanteuse d’opéra la plus connue du quartier ne peut rester longtemps couchée sur ses œufs à cause de ses rhumatismes. Quant au père, plus personne ne l’a revu après la dernière grosse vague de chaleur.

-          Je suis peut-être trop vieille pour garder une position allongée, mais pas pour chasser. Et ce n’est pas ce… petit… gros… grand, cet imbécile d’oiseau qui va me dire l’inverse.

La tante a plus d’un tour dans son bec. Célèbre pour ses chansons, elle ne met pas cinq minutes à enivrer les insectes les plus curieux et les plus stupides. En deux temps, trois coups d’aile, elle se retrouve avec deux mouches, un criquet et une énorme et grasse fourmi entre les mandibules.

-          Tiens mon garçon, fourre-toi ça dans le gosier et n’ose plus frapper sur ma nièce, sinon tu vas avoir à faire à moi ! Me suis-je bien fait comprendre sale morveux ? Crache-t-elle au coucou qui fait trois fois sa taille !

-          Oui, « ma tante », chuchote-t-il tête baissée, gorge remplie.

Depuis ce jour, Mademoiselle s’est réconciliée avec sa tante. L’unique fils adoptif qu’elle a élevé est vite parti du nid dès qu’il a su voler.

-          Et que je ne te vois plus rôder dans les parages !

-          Je ne pensais pas que tu aurais osé lui dire ça ma nièce.

-          Moi non plus ma tante, mais Farvat m’a convaincu, ce petit n’est pas de mon sang.

-          L’amour d’une mère est parfois aveugle, ma chérie et je suis heureuse que tu aies retrouvé ta raison. Tiens, au fait, tu appelles ton compagnon par son petit nom maintenant ?

-          Oui, rougit-elle. Il m’a beaucoup aidée et il a su se montrer à la hauteur. C’est un bon père et surtout un mari très attentionné. Nous envisageons une nouvelle ponte.

-          À la bonne heure Roussette. Tu sais où me trouver.

-          Merci ma tante. Je peux te garantir que cette fois-ci, et les prochaines, on ne m’y reprendra plus. Mais tu es la bienvenue… du birdsitting, on en a toujours besoin, surtout avec une super tante comme toi !


Après le piratage de mon site, il m’a été impossible de remettre les anciens commentaires sous une forme “normale”. Je les recopie simplement ici :

Alain Garot, le 10/04/2011

Très joli texte ! Bravo à Cécile.


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