Pleine lune, ce soir

François Schnebelen

Tu me manques, Béatrice. Je me sens si seul depuis que tu n’es plus là, que j’ai pris un crayon et une feuille de papier pour t’écrire. Je ne sais pas si ça servira à quelque chose mais, au moins, j’ai l’impression que tu guettes mes mots par-dessus mon épaule et corriges au fur et à mesure mes fautes.

« Tu as oublié le s ! Attention aux conjugaisons !

C’est pas français, ça !» me reprochais-tu, entre autres erreurs. Des fois, j’en rajoutais même pour t’entendre parler et sentir ton souffle sur mon cou. Tu peux voir que je me suis amélioré. Depuis ton départ, je ne relâche pas mes efforts pour ne pas te faire honte. J’ai toujours des lacunes, tu sais ! Mais pour toi, je m’applique. J’espère que cela te fait plaisir.

Tu te souviens de la première fois que nous nous sommes rencontrés ? C’était sur le palier à notre étage de l’immeuble. Quelle frousse ! À ta vue, j’ai crié au fantôme et me suis réfugié chez moi. Sous les habits blancs qui te couvraient de la tête aux pieds, je n’ai même pas reconnu une petite fille de mon âge. Pourtant, je m’ennuyais tellement que j’aurais bien joué avec toi. Maman m’a trouvé tout tremblant et m’a consolé en me disant que les fantômes n’existaient pas.

Persuadé d’en avoir aperçu un, j’ai raconté toute l’histoire à papa qui a juste ri et dit : « C’est pas parce qu’il y a de nouveaux voisins qu’il faut déménager », ce qui m’a vexé.

Après cet épisode, j’avais peur de sortir de l’appartement. Le fantôme ne devait pas être loin. Quand l’école a repris, je n’ai plus eu le choix et j’ai du affronter le dehors. Heureusement, les jours ont passé, sans que je fasse de mauvaises rencontres. Un soir, alors qu’il faisait nuit, la porte à côté de la nôtre s’est ouverte et je suis tombé nez à nez avec la fille de mes voisins : toi, Béatrice. Je ne sais pas pourquoi, mais tu m’as tout de suite paru sympathique. Ton visage présentait quelques taches marron que je remarquais. Moi j’étais bien potelé, alors le physique était secondaire. Et puis, tu as parlé : « Bonsoir. Je m’appelle Béatrice. »

Comme un idiot, je n’ai réussi qu’à bafouiller : « Euh… bonjour. Claude. » La mélodie de ta voix a éveillé des sentiments inconnus en moi et, direct, tu m’as plu. Mes yeux ne décollaient pas de ton sourire.

— Il faut que je rentre, je n’ai pas le droit de m’attarder, m’as-tu dit.

— Attends ! On se reverra, dis ?

« Béatrice ! » L’appel m’a coupé dans mon élan et tu as pris la fuite, me laissant le coeur battant sur le palier. Au bout de quelques secondes, le fantôme s’est rappelé à mon souvenir et je suis vite rentré aussi. Toute la soirée, j’ai pensé à toi qui habitais juste à côté. Comme je suis assez enrobé, les autres écoliers me rejetaient et je n’avais pas de copains, encore moins de copines. Pour une fois, je sentais que ma solitude pouvait être brisée. Et puis, je t’ai trouvée mignonne, avec un je ne sais quoi de différent. Les jours suivants, j’ai guetté pour te voir à nouveau, mais la cage d’escalier restait vide de ta présence. Alors j’ai pris mon courage à deux mains et décidé d’aborder la première personne qui rentrerait ou sortirait de ton appartement. J’avais préparé avec soin mes mots pour demander à te voir. Enfin un matin, ta maman est sortie en même temps que moi. J’étais intimidé mais je me suis lancé :

« Bonjour, madame. Vous êtes la maman de Béatrice ? »

Elle a semblé surprise par ma question.

— Oui… Comment tu la connais ? Elle ne sort presque jamais, m’a-t-elle répondu.

— On s’est rencontrés un soir il y a une semaine, et depuis je ne l’ai plus vue.

— Ah, elle m’a parlé de toi. Claude, n’est-ce pas ?

— Oui. Et j’aimerais bien la revoir.

— C’est très gentil de ta part mais, tu sais, ce n’est pas si facile. Il faut que j’y aille maintenant.

— S’il vous plaît, madame, n’ai-je pu m’empêcher d’ajouter.

— J’y réfléchirai. Promis, a-t-elle concédé avant de me quitter.

Le soir, elle a sonné à la porte et demandé à voir papa et maman. J’aurais bien aimé rester avec eux, mais ils m’ont envoyé jouer dans ma chambre. L’oreille au trou de la serrure, j’ai saisi que tu étais gravement malade. La conversation a duré un bon quart d’heure, puis papa m’a cherché. Dans le salon, ta maman était toujours là et elle m’a raconté tes problèmes de santé. Tu n’étais pas une enfant comme une autre. Ça, je l’avais déjà compris. Pour une fois qu’une fille m’adressait la parole sans me traiter de gros sac. Toutefois, j’avais du mal à comprendre que tu ne puisses pas sortir le jour, que les rayons du soleil te blessent. Ces phrases d’adultes me dépassaient. À la fin, elle a tout de même accepté que je vienne de temps à autre jouer avec toi. Sur le coup, j’étais un peu déçu de ne pas avoir le droit de t’inviter à venir ici ou de sortir avec toi pour montrer aux autres ma belle copine. Avant de partir, ta maman m’a fait promettre plein de choses qui sont rentrées par une oreille et ressorties par l’autre. J’aurais dit oui à tout pour te revoir. J’ai attendu le samedi avec impatience et enfin l’instant de sonner à ta porte est arrivé. J’avais mis mes plus beaux habits pour l’occasion. Ta maman m’a ouvert, elle m’a complimenté sur ma tenue, ce dont j’étais très fier. Tout de suite, la pénombre m’a frappé. Les fenêtres étaient obstruées et les lampes éclairaient bizarrement. On se serait cru dehors par une nuit de pleine lune. J’avais un peu peur, mais quand je t’ai vue, mes craintes se sont envolées. Tu m’as pris la main et emmené dans ta chambre où nous nous sommes amusés avec tes jouets de fille. J’étais si content que je n’ai rien dit.

On a aussi discuté et c’est là que j’ai entendu pour la seconde fois l’expression : « Enfants de la Lune ».

Quand tu as énuméré tout ce que cela impliquait, je ne t’ai pas crue. Quand tu m’as montré ta tenue de jour, celle sans laquelle il t’était interdit de sortir à la lumière, j’ai reconnu mon fantôme. C’était donc toi qui m’avais tant effrayé ! J’en aurais presque ri, si le sujet n’était pas aussi grave. Pour la seconde fois en peu de temps, j’ai à nouveau eu peur. Pas pour moi, mais pour toi. Ce devait être terrible !

L’après-midi a vite passé et, avant de partir, tu m’as fait un bisou sur la joue. C’était si bon que je ne me suis pas lavé la figure pendant trois jours. J’ai promis de revenir et me suis juré de veiller sur toi. Du haut de mes neuf ans, je croyais pouvoir changer la face du monde. La semaine d’après, je suis revenu. Cette fois-ci, tu m’as raconté des histoires, certaines que tu avais inventées pour moi, avec un prince qui allait chez une princesse pour lui tenir compagnie. C’est ainsi que j’ai découvert ta passion pour les livres. D’ailleurs il y en avait partout ! Tu n’allais pas à l’école, mais suivais des cours à domicile. Pourtant, tu étais bien plus en avance que moi. Parfois on jouait à écrire des contes pour rigoler. Les tiens étaient bien écrits, alors que les miens regorgeaient de fautes, comme tu te plaisais à le souligner. Petit à petit, grâce à tes conseils, j’ai fait des progrès. Le maître d’école s’en est d’ailleurs étonné. Et puis on s’est vus plus souvent, car une fois par semaine ne nous suffisait plus.

Mes parents m’en ont découragé. Je crois qu’ils auraient même préféré que je ne te vois plus du tout. Malgré leurs avertissements : « il n’en sortira rien de bon. Vous êtes différents », mon cœur me ramenait vers toi. La nuit de pleine lune où nous sommes allés faire de la balançoire au parc sera toujours un des plus beaux souvenirs de ma vie. Assise sur un banc, ta maman nous surveillait. Je ne sais pas pourquoi mais, à un moment, elle s’est mise à pleurer. Le plein air t’a vite fatiguée et nous sommes rentrés main dans la main, heureux comme des princes.

Pourquoi est-ce que nos destinées n’ont pas continué ainsi ? Au début, je n’ai rien remarqué. J’avais des œillères et refusais de voir les taches sur ton visage s’étendre et leur nombre augmenter. Certains signes auraient dû m’alerter et me signaler que ton état de santé s’aggravait. Et moi, égoïste, je t’accaparais pour mon plaisir. Le jour où ta maman m’a dit qu’il m’était impossible de te voir, je me suis pris une bonne claque. Une de celles qui font le plus mal et que l’on ne voit pas venir.

J’ai tenté d’argumenter, et ta maman m’a alors parlé comme à un adulte : « Béatrice est trop fatiguée. Le médecin a interdit toute visite. Elle ne va vraiment pas bien. Et… j’ai peur qu’elle ne doive aller à l’hôpital » a-t-elle fini en fondant en larmes.

J’aurais voulu la rassurer, mais je suis resté les bras ballants, sonné par l’aveu. Je crois que je t’aimais, sans te l’avoir jamais déclaré. Tes passions étaient devenues les miennes. Mes parents se sont demandés quelle mouche m’avait piqué à vouloir des livres et même un dictionnaire avec un Bescherelle. Pour toi, je voulais aligner les lettres, écrire de belles phrases pour t’annoncer mon amour. Alors je travaillais mon français et lisais de gros livres sans illustration. Dans un coin de mon esprit demeurait ton sourire et mes oreilles gardaient le son de ta voix si mélodieuse. Que d’après-midi passés ensemble à parler, à user des stylos sur le papier et à imaginer de belles histoires ! Nous nous sommes embrassés quelques fois, quand ta maman ne nous observait pas, un peu par défi et surtout par envie. Le goût de tes lèvres sur les miennes m’accompagnait et me permettait d’attendre la visite suivante. Toujours chez toi, dans cette ambiance calfeutrée. Papa et maman me le reprochaient, car ils me trouvaient pâle, et me poussaient à jouer au grand air avec des enfants comme moi. Furieux, je leur ai répondu une fois qu’ils n’étaient que des « imbéciles égoïstes », ce qui m’a valu une bonne raclée et une interdiction de regarder la télé pendant un mois. La lecture avait depuis longtemps supplanté ce loisir, alors…

Me priver de ta compagnie, Béatrice, voilà une punition terrible ! Moi aussi, je n’ai pu retenir mes larmes. Pourquoi ? La crainte de me retrouver seul, ta maladie bien plus sournoise que ce que j’estimais. « Enfants de la Lune » sonne si bien, alors que c’est une malédiction que de ne pouvoir vivre au soleil, de rester cloîtré à l’abri de ses rayons. Même si je partageais un peu ta vie, je n’en subissais pas les désagréments quotidiens. Je passais de l’obscurité à la lumière sans dommage, alors que toi, tu n’avais pas cette chance. Ta peau arborait les stigmates de cette lutte. Tu en souffrais, mais tu ne m’as jamais ennuyé avec ta maladie, gardant ton insouciance avec moi et profitant de nos instants d’intimité.

Tous les soirs, je passais chez toi prendre de tes nouvelles. Ta maman me confessait ses inquiétudes à ton sujet. Ton état empirait et, la veille de ton départ à l’hôpital, elle m’a autorisé à te voir. Tu n’as pas remarqué ma présence, tu dormais d’un sommeil agité, sûrement peuplé de cauchemars. Tu n’étais pas belle à voir, les taches s’étaient encore étendues et te recouvraient les trois quarts du visage. La maladie était la plus forte, tu sombrais sous ses assauts.

J’ai déposé un baiser sur ton front brûlant, puis suis parti noyer mon chagrin dans ma chambre. Six jours plus tard, rien que la vue de ta maman aux yeux défaits, sur le pas de notre porte, m’a annoncé ton décès. Ce ne sont pas mes parents qui m’ont consolé, mais ta maman qui m’a serré dans ses bras et remercié d’avoir permis à sa fille de se sentir comme tous les autres enfants.

Depuis, je pense aux bons moments qui nous ont réunis. Ta place sera toujours dans mon cœur. Impossible d’oublier la belle et gentille fille qui m’a souri, après m’avoir effrayé sous ses allures de fantôme.

J’espère que de là-haut, tu arriveras à lire ce message, lancé dans les airs une nuit de pleine lune.

Adieu, mon amour.


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