MDR

Thierry Mulot

Patrick Giraud, 34 ans, devint célèbre le 22 avril 2015. S’il avait eu le choix, peut-être eut-il préféré rester encore longtemps dans l’anonymat. Mais Monsieur Giraud avait un défaut : quand il était en famille, il ne pouvait s’empêcher de raconter des blagues idiotes qui ne faisaient rire que lui. La plupart étaient éculées et, de plus, il avait pour les raconter le même talent que l’animateur Arthur pour la mécanique quantique.

Ce soir-là, il avait invité à sa table ses parents, sa sœur, son mari et leurs deux enfants. En comptant son épouse et ses trois filles (on fêtait l’anniversaire de la deuxième), tout ceci ma foi faisait une belle tablée. Vint le moment critique où, vers le milieu du repas, les sujets de conversations s’étant un peu taris, Patrick Giraud se crut obliger de relancer l’ambiance avec un :

« Faut que j’vous en raconte une bien bonne… »

Sa femme leva discrètement les yeux au ciel, sa fille aînée soupira, et les invités eurent un sourire poli. Il en fallait plus pour le décourager et il se lança bravement dans la narration de l’histoire drôle, très peu connue, du fou qui repeint son plafond et à qui un autre fou déclare « accroche-toi au pinceau, je retire l’échelle ! »

À la fin de son histoire, Monsieur Giraud explosa d’un rire sonore devant une assemblée consternée. Il riait tellement que de grosses larmes coulaient sur ses joues. Et plus il riait, plus son rire s’intensifiait. Il toussa beaucoup, devint tout rouge, reprit sa respiration et rit de plus belle. Son rire ne fut même pas communicatif, tout au plus déclencha-t-il de brefs sourires. Au bout de quelques minutes, tous les invités le regardaient, interloqués, incapables de comprendre pourquoi le maître de maison se bidonnait autant. S’il avait pu parler, Patrick Giraud leur aurait répondu qu’il n’en avait aucune idée.

Vingt minutes après, la crise de fou rire durait toujours et son entourage s’agaça. Trente minutes plus tard, il riait encore et son entourage s’inquiéta. Une heure après, il s’esclaffait de plus en plus et son entourage paniqua. Ils téléphonèrent au SAMU, mais essayez donc de faire déranger un médecin sous le prétexte qu’une personne devant vous ne peut plus s’arrêter de rigoler ! Personne ne les prit au sérieux, et Monsieur Giraud continua de rire sous le regard affolé de tous. Il n’était plus rouge, il était violet. Incapable de reprendre sa respiration aussi souvent qu’il eût été nécessaire. On essaya de lui passer de l’eau fraîche sur le visage, sa femme le gifla pour la première fois en douze ans de mariage, on l’emmena sous la douche, rien n’y fit : il riait de plus belle.

Deux heures et demie plus tard, il était totalement épuisé, mais ne pouvait toujours arrêter les secousses qui l’assaillaient. On rappela le SAMU en hurlant que la situation était dramatique et qu’on allait porter plainte. Les pompiers, finalement, furent envoyés sur place pour constater effectivement que le patient était bien mal en point, même si ses rires intempestifs tentaient de démontrer le contraire. Sa tension était à 25, son pouls battait à 210, la saturation du sang en oxygène descendait en dessous de 85 %. Une équipe du SAMU fut demandée en renfort.

Quand elle arriva, Monsieur Giraud ne riait plus. Son cœur n’avait pas supporté le choc. Rien de ce que tentèrent les médecins ne put le faire repartir. Le médecin se gratta quelque peu le crâne quand il dut remplir la cause de la mort sur le certificat de décès. Il préféra demander une autopsie. Cet évènement singulier fit quelques bruits dans les journaux régionaux, et fut même signalé brièvement au journal de treize heures de Jean Pierre Pernaud.

Cette affaire aurait pu s’arrêter là.

Trois jours plus tard, une centaine de personnes s’entassait dans l’église pour écouter le sermon du prêtre qui devait accompagner Patrick Giraud à sa dernière demeure. Le saint homme était troublé par cette mort inhabituelle. Il avait travaillé toute la nuit sur les paroles de réconfort qu’il voulait prodiguer à ses proches, mais avait eu bien des difficultés à trouver les mots adéquats. Ce n’est qu’au petit matin qu’il termina son discours dans un état proche de l’épuisement. Il dormit une petite heure et se réveilla hébété pour se préparer à la messe funèbre. On pense que c’est cet état de fatigue qui lui fit commettre le pire que puisse commettre un prêtre rendant hommage au défunt.

D’un air contrit, il commença en ces termes un peu emphatiques :

« Oh ! Patrick, tu gis dans ton cerfeuil… »

Le lapsus déclencha quelques gloussements involontaires. L’un de ces rires étouffés venait du beau-frère de Monsieur Giraud. Le pauvre essaya quelques minutes de masquer son fou rire. Celui-ci, malgré lui, se mit à enfler démesurément jusqu’à l’explosion qui plia en deux le malheureux. Très vite le public, et surtout ceux qui avaient déjà assisté à la fin tragique du défunt, se rendit compte que ce rire n’avait rien de normal. Quand il s’écroula par terre secoué de spasmes d’hilarité en hurlant à tue-tête, la veuve s’était déjà précipitée sur le téléphone pour appeler les secours qui cette fois-ci ne firent aucune difficulté pour se déplacer. Malgré leur rapidité d’intervention, le pauvre bougre mourut encore plus vite que son beau frère.

Le surlendemain, le Docteur Mortifer, célibataire, médecin légiste de son état, et qui avait pratiqué l’autopsie de Monsieur Giraud était retrouvé mort dans son canapé. Sur l’écran de la télé on pouvait lire le menu d’un DVD sur un film de Max Pécas, « On s’éclate à Saint-Tropez », célèbre nanar des années soixante-dix. On peut dire que, malheureusement pour lui, le Docteur Mortifer était bon public pour avoir réussi à y trouver une scène suffisamment comique pour le faire rigoler.

Une semaine plus tard, les morts se comptaient par dizaines. La communauté médicale était autant étonnée qu’impuissante. Il s’agissait manifestement d’une toute nouvelle maladie particulièrement contagieuse et mortelle. Le schéma était toujours le même : une personne apparemment en parfaite santé se mettait subitement à rire pour un évènement ou une répartie plus ou moins drôle et ne s’arrêtait plus de rire jusqu’à son décès. Aucun traitement ne marchait. Dans l’urgence, on avait essayé d’endormir les victimes, mais celles-ci devenaient insensibles à tout sédatif sauf à délivrer une dose mortelle ce qui n’était pas une façon éthiquement correcte de régler le problème.

Un mois plus tard, la maladie touchait tous les continents et les morts se comptaient par dizaines de milliers. La panique s’empara des populations. Plus personne n’osait rire de peur de vivre son dernier jour. Quant à ceux dont le principal plaisir était de déclencher l’hilarité de leurs concitoyens, ils furent de plus en plus indésirables. Certains qui tentaient une boutade se firent agresser ce qui leur ôta rapidement l’envie de faire rire autrui.

Rapidement, on identifia un virus. Le Professeur Hillary, qui fit cette découverte, fut couvert de gloire. Malheureusement, il ne put bénéficier de cette célébrité bien longtemps. Le soir même de la publication médiatique de ses travaux, il fêta l’évènement en l’arrosant d’un nombre conséquent de verres de Saint-Émilion 1976, une bonne année. Il avait l’ivresse gaie, trop sans doute. Il fut terrassé par un calembour tout ce qu’il y a de plus banal.

Devant l’ampleur de la catastrophe, il fallut bien prendre des décisions radicales. On fit des réunions nationales et internationales auxquelles participèrent des scientifiques, des philosophes et des politiques. Finalement, on décida que l’urgence était à la protection de la population, et des lois furent éditées visant à abolir le rire de toute réaction humaine. Ce ne fut pas facile.

Toute personne surprise en train d’essayer de faire rire quelqu’un de quelque manière que ce soit était susceptible de poursuites pour tentative d’assassinat. On dressa une liste la plus exhaustive possible des actes interdits : histoires drôles, jeux de mots, grimaces, et même ironie furent prohibés.

Les métiers de clown et d’humoriste furent bien sûr déclarés illégaux. Certains réussirent à réorienter leur carrière dans les spectacles déprimants qui firent fureur à cette époque, d’autres par contre furent incapables de se recycler et continuèrent malgré tout à se produire dans des spectacles clandestins, le plus souvent pour des personnes aux tendances suicidaires. Ceux qui, comme monsieur Bigard, riaient à leurs propres blagues n’eurent pas à se soucier longtemps de leur reconversion.

Il fut non seulement interdit de produire des films comiques, mais de plus, ceux qui existaient déjà furent détruits et il devint illégal d’en détenir chez soi. Cette prohibition entraîna illico l’apparition d’un trafic qui fit le bonheur et la fortune de certains mafieux qui délaissèrent celui des substances stupéfiantes pour la production et la distribution de films aux qualités douteuses et à l’humour basique.

Toute forme de comédie fut bannie de la télévision. Chaque animateur veillait à apparaître à l’antenne avec une mine de dépressif très étudiée. La moindre mimique pouvait lui valoir un avertissement. Au premier sourire, il était renvoyé.

La société libérale trouvant matière à faire de l’argent avec n’importe quoi, certains organisèrent des séminaires aux tarifs monumentaux, mais au succès certain. « Vivre en dépression », « comment ne pas être drôle », « pleurer ou mourir » furent parmi ceux qui eurent le plus de succès.

Le plus compliqué, et le plus terrible dans cette affaire, fut sans nul doute l’hécatombe que causa ce terrible virus chez les enfants. Insouciants des dangers encourus, il était fréquent d’en voir certains s’effondrer dans la cour d’école. Des nourrissons furent atteints alors qu’ils riaient aux éclats aux mimiques amoureuses de leurs parents. La réactivité des autorités fut sans faille. On édita des plaquettes d’informations sur le moyen d’élever les enfants pour leur enlever toute envie de rire. Cela allait du regard détaché et sans aucun amour qu’on devait délivrer aux nouveaux nés, jusqu’à l’éducation extrêmement sévère, les brimades et dans certains cas les châtiments corporels. Ceux qui n’arrivaient pas à se plier à cette nouvelle forme d’éducation risquaient d’être déchus de leurs droits parentaux puisqu’ils mettaient sciemment en danger la vie de leur enfant.

Tout ceci prit plusieurs années et plusieurs millions de morts avant que les mesures portent leurs fruits. Mais avec de la méthode, on parvint à quasiment abolir le rire pour le bien de tous.

Petit à petit, une inversion des valeurs commença à s’installer dans la vie de chacun. Il devint naturel de ne plus se parler afin d’éviter une remarque malheureuse. La compagnie des grands dépressifs devint particulièrement recherchée en société. Quant à ceux qui pleuraient pour un oui ou pour un non, tout le monde se les arracha.

Il y eut au début quelques accidents : telle cette femme qui, glissant sur une crotte de chien au milieu de la foule, tua huit personnes, ou bien encore cet homme âgé dans un restaurant qui en éternuant cracha son dentier dans sa soupe et occit toute sa tablée ainsi que la moitié des clients qui avaient eu la mauvaise idée de sortir dîner ce soir-là. Tous ces évènements malheureux finirent par diminuer en nombre jusqu’à devenir rarissimes. Dans les tout premiers mois, certains profitèrent de l’aubaine pour assassiner discrètement leur conjoint ou un collègue de travail dont le poste était envié. Une blague glissée dans un email et l’on retrouvait son destinataire écroulé devant son ordinateur. Mais au fur et à mesure, tout le monde devenant méfiant, ces lamentables tentatives de meurtre devinrent de moins en moins efficaces pour la simple et bonne raison que tout le monde perdait le sens de l’humour. Il y eut bien un groupe terroriste qui réussit pendant quelques mois des attentats spectaculaires en diffusant sur une radio piratée des sketches de Coluche et qui fit ainsi plusieurs milliers de victimes, mais ces illuminés furent arrêtés en quelques mois et tout finit par s’arranger.

L’agent pathogène, officiellement nommé virus de la maladie du RSL (Rire Spasmodique Létal), mais que tout le monde appelle encore le virus MDR, résista à toute tentative de vaccination. Les recherches furent d’autant plus lentes qu’il n’existait aucun modèle animal connu puisque le rire est le propre de l’homme. À ce jour, il n’existe toujours aucun traitement.

Voilà plus de cinquante ans que cette maladie a fait sa première victime. La nouvelle génération ne rit plus et c’est tant mieux. J’avais vingt-cinq ans à l’époque. Tout le monde disait que j’étais un génie. Et tout le monde se foutait de moi parce que j’avais les dents en avant, des lunettes en cul-de-bouteille et la taille de Danny De Vito. J’en avais vraiment marre de tous ces gens qui riaient de moi. Ça me tuait. C’était eux ou moi. C’est pour ça que j’ai inventé ce virus. Je me suis dit qu’ainsi, plus personne ne pourrait se moquer de personne, ou en tout cas ne pourrait pas le faire deux fois. C’est une réussite au-delà de mes espérances.

Voilà cinquante ans que plus personne n’ose rire en regardant ma tête. Longtemps j’ai vu dans certains regards une ébauche de sourire bien vite réprimée par la peur qui leur dilatait les pupilles. La terreur de laisser échapper le premier gloussement qui risquait d’emballer définitivement la machine. Maintenant, je ne vois même plus cette étincelle dans leurs yeux. Je vais bien.

À part une chose. Il y a de plus en plus de gens qui fondent en larmes pour des broutilles. Tous ces pleurnichards : ça m’agace !

Je crois qu’il va falloir que je retourne dans mon labo…


Après le piratage de mon site, il m’a été impossible de remettre les anciens commentaires sous une forme « normale ». Je les recopie simplement ici :

Hélène Ourgant, le 03/03/2011

Bonjour,
Inattendue cette histoire ! Il fallait y penser !
Elle se laisse lire et elle est aussi surprenante que d’autres nouvelles de votre cru.
Merci


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