Martin

Vincent Jost

Apprentissage

Martin, comme tous les habitants de sa ville, aime la bicyclette depuis sa plus tendre enfance. On raconte même que sa mère, que pourtant personne ici ne connaît, aurait accouché de lui au‐dessus d’un vélo et qu’en conséquence, la première chose qui toucha le derrière de Martin fut le tendre cuir d’une selle.

En fait, les gens qui le fréquentent au travail ne savent de lui que ce qu’il leur a dit. Car cette fabrique située en cœur de ville a la particularité de ne pas employer les habitants du quartier ; enfin presque !

On savait donc de lui qu’il avait abandonné rapidement l’école pour devenir apprenti dans la boutique de réparation‐vente de bicycles la plus en vue de Saint Étienne. Dans ce commerce placé dans le quartier de la fabrique à vélo la plus réputée de France, il y apprit tout ce qu’il y avait à apprendre sur ce moyen de locomotion écologique et bien en avance sur son temps.

Le guidon, la fourche, le cadre, le dérailleur, les plateaux et pédales, les roues et leurs rayons, les freins, les tiges, les haubans, la base ou la selle, plus rien n’avait de secret pour lui. Mais non content d’être un excellent apprenti, il fit mieux qu’apprendre, il découvrit.

Il découvrit la meilleure façon de régler une selle pour une personne donnée. Il savait si bien dévoiler une roue qu’on dit même que des clients apportaient au réglage des roues neuves pour les faire travailler par ce jeune apprenti. Il savait la pression de la chambre à air la mieux adaptée au poids du cycliste et au parcours à faire.

Avec une personne de ce talent, vous vous doutez bien qu’à la veille des grandes compétitions, toutes les écuries s’accumulaient devant la boutique afin que Martin puisse s’occuper de leur stock d’objets de course tout droit sortis de la fabrique du coin.

L’optimisation pouvait durer jusqu’à trois heures par unité et, ces jours‐là, Martin ne s’arrêtait pas une minute et ne pouvait se reposer que très tard dans la nuit.

Vous comprendrez donc que ce fut vraiment une grande surprise lorsqu’un beau matin, après dix ans d’apprentissage, il se rendit à la fabrique pour officier en tant que contrôleur‐régleur en sortie de ligne de montage.

La fabrique

Mr Duthertre, qui avait proposé plusieurs fois, par courrier, de racheter la boutique de Mr Laisson où travaillait le petit Martin, en fut le premier surpris. Mr Duthertre était un homme passionné de vélo, il disait avoir cela dans le sang tandis que d’autres pensaient haut et fort qu’il tenait cela de la fortune que lui permettait d’engranger chaque année sa fabrique. Bien que surpris par la demande de Martin, ce sentiment fut bien vite éclipsé par un grand soulagement. À présent, il ne lui était plus nécessaire de racheter la boutique pour pouvoir récolter les fruits du savoir du petit Martin. Cette boutique ne lui ferait plus d’ombre et sa notoriété déjà grande allait resplendir.

Voilà déjà trente ans que Martin travaille à l’usine. Mais en trente ans, il n’a jamais dévoilé un seul de ses secrets. Il fut observé, espionné au travail, mais pas un chef de ligne, pas un contremaître ou un collègue ne put jamais rien découvrir d’exceptionnel sur l’art de Martin à régler un vélo. Très vite il fut officialisé que si ce personnage avait quitté la boutique où il brillait tant, c’était pour pouvoir être tranquille une fois le soir venu. Car s’il y a une chose qu’on ne pouvait pas attendre de Martin, c’était qu’il restât au‐delà du temps que marque la sirène. Ce n’est pas vraiment qu’il comptait ses heures, car, de mémoire d’employé, personne ne se souvient être une seule fois arrivé au travail avant lui, mais il se refusait de travailler après 18 heures.

C’était tous les soirs la même scène qui se déroulait, Martin laissait en plan ce qu’il faisait, il récupérait un sac qu’il remplissait des déchets et casses du jour. Il y incorporait des valves percées, des boulons dévrillés, des chaînes cassées, des pneus ou des chambres à air trouées… Une fois son sac plein, il enfourchait son vélo pour revenir très tôt le lendemain matin.

Si rien ne lui interdisait de récupérer ces ustensiles, cela agaçait depuis longtemps Mr Duthertre qui s’était imaginé qu’un sombre trafic se cachât derrière ce sac plein. Il ne savait pas ce qui se tramait à ses dépens, mais il se doutait que cela avait quelque chose à voir avec la boutique à vélo du coin.

Car cette boutique, malgré le départ de Martin, malgré ses ventes en chute libre (il le savait puisqu’il était l’unique fournisseur de la boutique), tenait bon au coin de la rue et semblait même prospère.

Mais qu’y avait–il réellement dans ce sac ?

Que faisait Martin de ses soirées pour partir toujours de la fabrique aussi ponctuellement ?

Ce sont deux questions auxquelles Mr Duthertre voulait connaître la réponse avant de mourir, c’était devenu son obsession et l’objet de l’enquête pour laquelle il m’avait engagé.

L’enquête

En bon professionnel, je commençai par le commencement et par ce qui était pourtant sous les yeux de Duthertre depuis fort longtemps, je cherchai le nom de Martin afin de savoir qui il était.

Martin était entré dans le commerce de son père il y a près de quarante ans comme apprenti. Il y a trente ans, à la mort du père, il hérita de la boutique mais en confia la gestion à son collègue qui commença avec lui en tant qu’apprenti vendeur. Dans le même temps, il se présenta à la fabrique pour y postuler au poste de contrôleur‐régleur qui venait de se libérer, ce qui eut pour effet de mettre la boutique à l’abri de la voracité de Duthertre.

Une fois faite cette découverte, je fus à mon tour persuadé que le sac que récupérait notre homme depuis plus de trente ans ne devait pas que contenir des déchets ou matériaux inutilisables.

En bon professionnel, je décidai donc de le filer à sa prochaine sortie de l’usine.

18 heures, la fin de la journée sonne et le numéro peut commencer. Le sac est bien rempli, Martin Laisson enfourche son vélo et je le suis.

Premier arrêt, il pose le vélo près de la grosse benne et y déverse le contenu du sac. Le doute me prend, pourquoi récupérer ce sac pour le déverser dans la première benne venue ?

Martin reprend sa route et se dirige sans surprise vers la boutique. Deuxième arrêt, il ne pose pas son vélo mais l’emporte avec lui dans la boutique. Il passe dans l’atelier et effectue quelques réglages à son vélo.

Je l’observai ainsi pendant plus d’une heure puis, par lassitude de ne rien découvrir ce jour‐là, je décide de recommencer ainsi pendant une semaine. Et chaque soir de la semaine, le même manège tourne et se reproduit.

En bon professionnel, je décidai alors de changer mon angle de vue, cette fois je n’allai plus m’occuper de ses fins de journées, mais de leurs débuts.

Conclusions de l’enquête

Ce matin, j’ai enfin tout compris.

Comme convenu, je n’ai pas suivi notre énergumène hier soir, je suis allé me coucher tôt afin d’arriver à la fabrique vers 4 heures et découvrir pourquoi Martin arrivait toujours si tôt au travail.

À l’heure qu’il est, je suis devant Mr Duthertre (étrange !) qui me dit être mort hier soir sans connaître le secret de Martin.

Ce même Martin qui m’a surpris devant son atelier au travail.

Pour une fois qu’une personne se trouvait là avant lui, il a su très rapidement l’objet de ma présence et m’a transpercé le ventre à coups de dizaines de rayons.

Il faut dire que j’avais enfin démasqué l’intrigue du bonhomme : cela faisait trente ans qu’il venait au travail à pied !


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