La grammaire

Alain Tchungui

Je suis très embêté, ce soir. Comment expliquer à Noémie, une enfant de 10 ans, que les difficultés qu’elle rencontre en orthographe, au fur et à mesure qu’elle passe d’une classe à l’autre, sont dues à des déductions… qui « marchent » pourtant parfaitement ? Nous ne nous comprenions pas depuis déjà des semaines : elle, la petite patiente, ne comprenait pas ce que je lui expliquais et moi, l’orthophoniste, je ne comprenais pas comment elle s’y prenait. Nous étions sourds l’un à l’autre, jusqu’à ce qu’elle m’explique. Car Noémie avait compris tant de choses… J’en fus admiratif… alors que je savais fausses toutes –ou presque– ces belles découvertes.

 

— Vois-tu, m’a-t-elle dit, la grammaire, c’est simple : quand tu écris une chose ou un « gens », eh bien, s’il y en a plusieurs, tu mets un « s ».  Après, il y a les verbes. Au premier, tu mets un « e » si c’est un verbe en « er »  et un « t » si c’est pas un verbe en « er ». Bien sûr, il faut savoir ce que c’est, un verbe en « er » et un verbe en « dre » ! C’est ça qu’on apprend en classe.

 

Elle réfléchit une seconde puis reprit :

— Enfin, c’est quand même plus dur que ça, parce que,  s’il y a « tu » avant le verbe, c’est un « s » qu’il faut mettre au bout du verbe et aussi, si, avant, il y a plusieurs gens ou plusieurs choses, c’est « ent ». C’est pour bien marquer le coup du pluriel.

 

Libérée de ce qu’elle devait considérer comme « le plus dur », elle sourit un instant puis poursuivit ses explications :

— Après, c’est plus facile. Au deuxième verbe, si le premier, c’était « être » ou « avoir » et qu’ils étaient pas trop loin avant, tu mets un « é ». Sinon, tu mets « er ». Sauf, bien sûr, si t’entends autre chose, comme –je sais pas–  un « i » ou un « u ». Là, tu mets « i » ou « u ». Et quand « être » ou « avoir » sont trop loin avant dans la phrase, alors il faut faire comme si le verbe était le premier.  Au troisième verbe et à tous les suivants jusqu’au point de la phrase, tu leur mets « er ». Si tu entends le son « é », bien sûr, parce que, sinon, tu mets ce que tu entends comme « ir » ou « dre ».

 

Noémie jubilait. Son regard brillant dévoilait tout le bonheur et la fierté qu’elle ressentait à m’avoir si clairement exposé les mécanismes d’une orthographe rébarbative et pénalisante. Elle conclut martelant les mots :

— Et– c’est–tout !

 

Son visage se rembrunit à peine. Ce n’était tout de même pas tout.

— Mais attention, hein ! Faut pas croire : faut quand même savoir par cœur les verbes « être » et « avoir », parce que, sinon, t’es embêté ! Ils sont jamais pareils dans la conjugaison. Et puis, ‘y a des exceptions comme les mots en « e-a-u » ou en « a-u » et les « veux », les « peux », les « cailloux », les « choux » ou les genoux » qui prennent un « x » au lieu d’un « s », on sait pas pourquoi. C’est apprendre toutes ces exceptions qui est long, à l’école, mais on s’y fait très vite, aux exceptions : c’est toujours les mêmes… À part ça, tu vois, la grammaire, tu vois, c’est pas compliqué…

 

Moi… je restais bouche bée. Personne ne pouvait lui avoir expliqué ça. Personne. Et elle était si sûre d’elle… Avant de donner mon avis d’adulte censé savoir, j’ai pris dans ma bibliothèque un livre des « tout débuts » de la lecture, un « Léo et Popi ». Je l’ai ouvert et j’ai appliqué la grammaire de Noémie. Page par page…

 

Ça « marche » à presque tous les coups.

 

Oui, je suis très embêté, ce soir. Comment expliquer à cette fillette qu’elle a tort d’être si intelligente ?


Après le piratage de mon site, il m’a été impossible de remettre les anciens commentaires sous une forme « normale ». Je les recopie simplement ici :

Ronchon, le 10/05/2011

Comme d’habitude avec Alain, un texte plein de tendresse. On s’éloigne des ses écrits toujours avec un baume sur le cœur


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