Dédouané

G@rp

A Caroline G. & Florence L. pour leur lecture attentive et leurs conseils loin d’être en toc

Et surtout à Julien, en guise de main sur l’épaule.

Dédouané

 

 

 

 

            Engoncée dans un tailleur rose cochon se voulant sexy, la Miss Piggy de l’agence de voyages m’a foudroyé d’un regard bovin, ce qui ne manquait pas de conférer à la scène un aspect surréaliste du plus bel effet. C’est ce que je me suis dit.

            J’ai esquissé un sourire.

            Miss Piggy a soupiré avec une telle force que j’ai craint que 1/ les boutons de sa veste ne me sautent au visage ; 2/ le tas de pièces que je venais de déposer en offrande sur son bureau n’explose en une myriade de fragments meurtriers.

            J’ai aussi pensé à ces poupées plastiques dont les seins se gonflent et jaillissent de leur robe dès qu’on appuie du pouce dans leur dos ? un de ces fameux gadgets qui avait enflammé ma puberté.

            Quoi qu’il en soit, Miss Piggy me tirait la gueule. Aucun doute.

            Une gueule majuscule accentuée par le comportement d’une Barbie™ – rose bonbon, celle-ci, comme il se doit – qui pouffait dans son dos : « Alors là, Martine, t’as gagné le gros lot ! Ah ah ah ! »

            J’ai décidé de balancer mon air le plus innocent, elle l’a manifestement mal reçu – ses sourcils se sont rejoints – et a commencé à compter les pièces, une pyramide de 1 et 2 centimes d’Euro. En grognant. Définitivement Miss Piggy. Elle allait en avoir pour des heures si elle n’était pas un minimum organisée. C’est aussi ce que je me suis dit.

            Je n’étais pas mal à l’aise, au contraire, je savais que le compte était bon.

            Je me suis calé dans le fauteuil, il ne me restait plus qu’à attendre sereinement qu’elle ait terminée pour obtenir mon billet destination mer et soleil.

            Et contrefaçons.

            Mais ça, je ne l’ai su qu’après.

            Je collectionne les objets en toc. C’est un TOC, à ce qu’il paraît. Selon le Doc.

            Ca ne me ruine pas, le toc est bon marché. Ce qui n’est pas fait pour arranger mon TOC, le Doc dixit. Bon, OK, mais bon marché ne signifie pas bon goût ? vous allez comprendre. Si je vous dit « Sept ans de réflexion », une bouche d’aération, une robe blanche qui se soulève, une moue surprise puis ravie… ?

            Bingo !

            Marilyne.

            Le mythe.

            Et bien la mythique trône, en toc, dans la même position, sur la plus haute étagère de mon salon. C’est un distributeur de papier toilettes. Kitch, non… ? C’est précisément ce que j’adore : impossible pour moi de résister à l’appel du kitch en toc de mauvais goût à deux centimes d’Euro. Les trucs en toc encombrent mes étagères en kit. Intoxiqué du toc, du kitch, du faux, de l’exagération dans le mauvais goût.

J’habite un T1 aux allures de caverne d’Ali Baba.

            De Foirfouille.

            Miss Piggy m’a tendu mon billet comme une aubergine remet un PV. Son tiroir caisse venait d’engloutir l’ultime piécette avec un * GLING !* repus.

            Mon sourire s’est élargi – ça y était –je voyais déjà le soleil et la mer partout autour de moi dans l’agence – jusque dans le regard de mon accorte Piggy. C’est dire combien je rayonnais, halluciné ! J’allais quitter pour quinze jours ma vie de toqué pour un paradis qui me ferait le plus grand bien – dixit Doc – mon avion décollait le lendemain. Le rêve.

            Le hic, c’est qu’à mon retour, la réalité n’allait pas me rater.

            ça, même le Doc n’aurait pu le prévoir.

            Outre le conseil du Doc, c’est la nouvelle annoncée au poste qui avait tout déclenché – un poste radio en forme de fusée Objectif Lune : les petites pièces, de 1 et 2 centimes d’Euro, étaient appelées à disparaître.

            Déclic.

            J’ai le fâcheux défaut de conserver la monnaie que l’on me rend, la petite monnaie, s’entend. Probablement un autre TOC. Ou un tic. Donc pas question de filer mes piécettes à la banque pour qu’elles se dissolvent dans le néant abstrait d’un relevé de compte, simple chiffre au bas d’une colonne au bout d’une ligne.  Quitte à disparaître, elles n’en méritaient pas moins un plus glorieux destin.

C’est ce que je me suis dit.

J’ai sauté sur l’occasion et sur mon marteau, décidé à sacrifier mes économies.

            J’ai foncé vers l’étagère du bas – la troisième.

            Puis euthanasié mes cochons-tirelires.

*

            Au retour, j’ai du payer un excédent de bagage, j’avais un peu forcé sur les souvenirs – toujours ce TOC du toc – mais je m’en foutais. Bourrer mes étagères de nouvelles babioles, qui plus est exotiques, intégrait le processus que j’avais imaginé là-bas – au soleil – au bord de la mer. Proust avait ses madeleines, j’aurai mes merdouilles marchandées ça et là. Sur la troisième étagère. À la place des cochons-tirelires. Un hommage, en somme.

            Puis j’ai retrouvé le territoire national.

            C’est là que ça a dérapé.

            C’est un fait, ma valise avait pris du ventre. Je ne l’ai vraiment réalisé que lors de son entrée en scène à l’aéroport où j’attendais pour la récupérer.

            J’ai arraché cette diva du tapis roulant sur lequel elle se pavanait avec  un « HAN ! » d’haltérophile – j’ai chancelé sous son poids – en ai bousculé deux autres qui ne lui rendaient rien question corpulence – elles ont émis un drôle de hoquet de bidules qui cassent – ai pris mon air le plus innocent et ahané vers la sortie en remorquant ma valise.

Je l’aurais parié, pas le moindre petit morceau de chariot à se mettre sous la dent à des kilomètres à la ronde – les us et coutumes aéroportuaires ne me sont pas familiers, je m’étais fait blouser par plus aguerri et plus rapide : une majorité de retraités, il y avait de quoi être vexé. Mais bon, ainsi va le monde…

            J’ai haussé les épaules et levé les yeux.

            Un autre problème – un choix à faire : au-dessus de ma tête, deux portiques. Un jeu sans frontières… ?

            J’ai finalement opté pour « Rien à déclarer » et c’est là qu’un mec haut comme un building et large comme un buffet Louis Philippe, l’air pas commode – ce qui, somme toute, peut se concevoir – m’a posé une patte épaisse sur l’épaule.

            Lui et moi avons soulevé ma valise – je n’y serais pas arrivé seul. Une fois alanguie sur le comptoir elle m’a paru monstrueusement disproportionnée. Donc suspecte. J’ai mieux compris pourquoi Louis Philippe m’avait stoppé net, il n’avait pas eu un trop gros effort intellectuel à fournir – ce que je me suis bien gardé de lui faire remarquer – Rien à déclarer… ? Ben voyons… ! qu’il avait du se dire.

            Derrière moi ça a commencé à grogner que ça y était, que j’allais avoir droit à une fouille en règle – de mes caleçons jusqu’à mon dentifrice – sans parler de mes revues de slip – et qu’on n’avait pas idée de passer sous « Rien à déclarer » alors que – bref, je passais pour un lourdaud ralentissant la marche du monde.

            J’ai ignoré tout cela.

            Surtout que dans l’intervalle ma valise s’était ouverte d’elle-même, offrant sans vergogne ses parties intimes à l’œil gourmand du Louis Philippe sanglé dans son uniforme de douanier. Qui n’en espérait pas tant.

            La garce !

            Les péquins dans mon dos ont aussitôt entamé une mélopée baroque d’exclamations outrées & surprises & sarcastiques – j’ai eu droit à toute la gamme. Le bahut Louis Philippe a coupé court d’un geste de maestro offusqué – cette cacophonie l’empêchait de se concentrer sur son coup de filet de la semaine. Moi, en l’occurrence.

            Il m’a regardé en plissant les yeux de plaisir anticipé. Un plaisir facile. Un cadeau.

            « Je suppose que vous allez me jurer vos grands dieux qu’il ne s’agit là que de simples souvenirs… ? » il a fait.

            Dans le mille.

            J’ai eu la sensation de m’enfoncer dans un sol boueux, avec un bruit de suçon glaireux.

            Dans mon dos quelqu’un a soufflé « contrefaçons ».

            C’est là que j’ai su.

            Le douanier et moi avons joué au ping-pong pendant une bonne demie heure – lui : contrefaçons – moi : souvenirs, du toc – on n’avançait pas d’un pouce.

            Derrière nous ça n’avançait pas non plus. Forcément. Ça bouchonnait pire qu’aux sorties des villes un vendredi soir de départs en congés – les passagers s’entassaient valises contre sacs contre valises – et ça râlait crescendo.

            On ne s’entendait plus. Au propre comme au figuré.

            C’est de ce vacarme désordonné qu’une petite voix posée a surgi tout à coup, parvenant je ne sais comment à se faire entendre. Elle a pris ma défense.

            Je me suis retourné pour voir qu’elle était celui ou celle qui s’improvisait commis d’office – toutes les têtes de la tribu des Rien à Déclarer ont fait de même. Quand j’ai enfin pu voir qui s’adressait au douanier, j’en suis resté médusé. Un gars bien mis sur lui m’a fait signe de laisser faire et laisser dire…

            Je n’oublierai jamais le moindre mot du plaidoyer en ma faveur – un plaidoyer poignant de simplicité mais aussi efficace qu’une arme. Manié de main de maître.

            Je me souviens d’avoir eu la gorge serrée par l’émotion, des larmes aux yeux, mais aussi des périodes de tremblements, des bouffées de chaleur et des sueurs froides. Une véritable carte météorologique à moi tout seul, avec toutes les options. De l’anticyclone à la dépression.

            Mais avec un indice de confiance qui grimpait en flèche.

            La petite voix posée en imposait.

            Son plaidoyer ne sombrait pas dans le Dickens, il penchait plutôt vers une symphonie assenée avec une virtuosité imparable. 100 % d’efficacité pure : staccato sur corde sensible suivi dans la foulée et sans filet d’un vibrato du plus bel effet dramatique. J’ai commencé à entendre renifler dans l’arrière garde, j’étais loin d’être le seul à être ému.

            Le douanier a jeté un œil a demi-étonné par dessus mon épaule, je me suis retourné – ce qui aurait pu lui paraître grossier mais les réflexes, on ne peut pas les contrôler.

            Derrière, ça ne râlait plus crescendo, ça dealait les Kleenex™.

            J’ai refait face au building Louis Philippe estampillé Douane Française en me composant la mine de circonstance : on en arrivait à l’instant fatidique de la longue et lente montée en puissance précédent le piqué final – je sais de quoi je parle, ma sœur est avocate, j’ai assisté à nombre de ses plaidoiries : elles obéissent toutes à la même stratégie, suivent le même plan.

            Louis Philippe n’y a pas résisté et a écrasé une bonne grosse larme – ça, c’était bon pour moi. Si ça continuait à fonctionner, je pourrais me vanter d’avoir eu sacrément chaud aux fesses…

            Puis la petite voix posée a conclu magistralement avec le savant dosage de tremolo et d’emphase qui fait mouche.

            Rien à dire.

            Sacrément douée.

            J’ai serré les fesses et les mâchoires en priant pour que personne n’ait le mauvais goût d’applaudir – ça aurait tout fichu en l’air – mais ça devait être mon jour de chance.

            Un long silence s’est installé.

            Dans l’attente du verdict.

            Le douanier est resté un bon moment immobile – il me semblait pourtant qu’il vacillait sur sa base – une très légère oscillation – d’avant en arrière – je ne l’aurais pas juré.

            Il n’a pas dit un mot.

            A reniflé deux ou trois fois puis, à l’instant où je commençais à penser que c’était foutu, que mon compte était bon, a refermé ma valise avec une douceur respectueuse – j’ai trouvé ce geste surréaliste.

            Il m’a fait signe de passer.

            Il m’a fallu un temps pour réagir.

            Acquitté.

            Je venais d’être acquitté.

            Là, je n’ai pas demandé mon reste, j’ai attrapé ma valise rebondie avec toute la force dont j’étais capable et filé vers la sortie, l’air libre, la liberté.

            Il n’avait même pas saisi les contrefaçons.

             Au-dehors, j’ai repris mon souffle, inspiré/expiré profondément – Dieu que l’air saturé de kérosène était suave ! – et je me suis retourné.

            Le gars bien mis sur lui se tenait à moins d’un mètre, il souriait, sa valise à la main. Une petite valise qui ne payait pas de mine.

            J’ai souri à mon tour.

            « Je peux ? » j’ai dit.

            Il a hoché la tête et tendu sa valise vers moi.

            Elle ne pesait rien du tout en comparaison de celle qui m’avait valu tant de problèmes. Je l’ai soulevée d’une main puis je l’ai embrassée.

            Un bon gros poutou qui claque.

            Le sourire du gars bien mis sur lui s’est élargi.

            « Elle est toujours aussi douée ? j’ai fait.

            – C’est une valise diplomatique », il a dit.

            J’ai mieux compris.


Après le piratage de mon site, il m’a été impossible de remettre les anciens commentaires sous une forme « normale ». Je les recopie simplement ici :

G@rp, le 11/03/2011

Très touché par cette attention, Claude. Et ravi que ce texte — un de mes préférés — revive chez toi.
Bises !

Claude, le 12/03/2011

Je ne pouvais pas laisser mon site sans texte de toi, mon G@rp !
Bises à toi. °(^_^)°

 Ronchon, le 10/05/2011

Oui Claude, chaudement merci pour ce texte de g@rp. Je me suis régalée. Une vraie perle ce texte.


Commentaire

Dédouané – G@rp — Pas de commentaire

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