C R I Q U E T

Michèle Nosbaum

Il était en train de regar­der les fenêtres d’en face, à la fois intri­gué et atti­ré par les grillages de petit bois peint en blanc qui sépa­raient les plus grandes vitres en un damier aus­tère. Curieu­se­ment, elles res­sem­blaient à celles de la pri­son qu’il visi­tait par­fois en rêve. Cette pen­sée ne fit que l’effleurer, car il por­tait déjà plus haut le regard : il ren­con­tra un œil car­ré au milieu des écailles sombres du toit. Cette lucarne for­mée d’un seul car­reau lui don­nait le ciel entier, avec ses nuages et ses oiseaux. « Cette fenêtre, se dit Cri­quet, cette fenêtre-ci sera ma porte d’entrée… »

Cri­quet rai­son­nait ain­si parce qu’il n’était d’aucune mai­son. C’était un enfant farouche, étrange. Léger comme quelques plumes, il était né par une nuit d’hiver dans le velours d’un champ de vio­lettes. Il avait gran­di en un jour et, bien qu’il fût déjà adulte, il avait gar­dé sa taille de lutin.

 

Le jour bais­sait. Comme de cou­tume, Cri­quet atten­dit patiem­ment que le soleil enfi­lât son pyja­ma afin de pou­voir, lui, quit­ter le sien. L’enfant ne sor­tait que le soir venu, lorsque le ciel glis­sait der­rière les man­sardes, à l’heure où l’ombre empié­tait sur les choses et leur don­nait un autre nom. Plume dans le vent, Cri­quet deve­nait ce lutin sau­tillant d’un toit à l’autre avec des pas de petit Pou­cet. Dans le noir il était si léger ! Et dans le noir il riait, quand quelque lueur au bord des étoiles lui rap­pe­lait le pays de son enfance, dont il ne  connais­sait que les nuits claires, son odeur de cris­tal… Mais tout était si sombre cette nuit-là que Cri­quet eut bien du mal à retrou­ver la fenêtre, Sa fenêtre, qu’aucun signe de vie ne tra­his­sait.

 

Il se mit alors à ques­tion­ner les minces filets de fumée qu’il croi­sait sur son che­min.

- Moi, dit la pre­mière, je n’ai pas ce que tu cherches. Je sors tout droit des four­neaux du rez-de-chaus­sée, où la patronne vient de cuire des cra­pauds au vin de man­da­rine.

- Déso­lée, lui répon­dit la deuxième fumée d’une voix presque inau­dible. Après mes accès de toux, les pou­mons de ma chau­dière ont été si bien soi­gnés qu’il ne me reste pas assez de force pour te gui­der.

Cri­quet ren­con­tra une troi­sième fumée, toute empreinte de bon­ho­mie. Epaisse et ronde, on eût dit une pelote de laine soyeuse. Elle était si volu­mi­neuse qu’elle bar­rait le che­min du lutin ;

- Si j’avais le temps, je t’aiderais volon­tiers, sou­pi­ra la fumée. Mais vois toutes ces haleines tres­sées en nuages opaques : ce sont les rêves d’une rue entière qu’il faut démê­ler avant l’arrivée du matin.

La fumée avait l’air si déso­lé que l’enfant-lutin oublia qu’il était à la recherche d’une fenêtre.

- Je pour­rais peut-être t’aider, moi, dit-il tout bas.

La grosse pelote eut une hési­ta­tion, puis :

- Pour­quoi pas ? dit-elle en se déta­chant tout à fait de la che­mi­née sur laquelle elle se dan­di­nait. Mais atten­tion ! Il ne faut pas confondre les fumées qui me res­semblent toutes plus ou moins, avec les nuages. C’est la sai­son où ils sont trop bas, trop gris, et ils se traînent mal­adroi­te­ment au ras des toits. Ce sont, pour la plu­part, des rêves tristes. A toi

 

le pou­voir de les rendre plus légers, à toi aus­si d’en décou­per des formes amu­santes et bonnes, qui seront des­ti­nées à la Bou­tique aux Rêves.

 

Cri­quet écou­tait de toutes ses petites oreilles. Il sui­vait scru­pu­leu­se­ment les conseils de mère Fumée .Fas­ci­né, il s’attachait à cet être insai­sis­sable, à cette chose mou­vante, fra­gile et forte qui allait et venait, comme un voile léger ondu­lant entre les nuages.

Ce n’était pas chose aisée que de démê­ler, trier, dérou­ler chaque rêve, les clas­ser sans les vexer pour les réunir tous à nou­veau par leurs res­sem­blances et leurs pen­chants natu­rels, en refaire enfin des boules, les pétrir, les éta­ler, encore et encore, cares­ser les ombres de plus en plus fines… Cri­quet s’appliquait, mais quelques fois ses mor­ceaux de rêves n’étaient pas très réus­sis ; les bords fran­gés des nuages des­si­naient d’étranges conti­nents.

- Sois atten­tif aux contours, dit gen­ti­ment mère Fumée. Fais-les bien nets comme des sou­rires. Il faut décou­per de jolies formes si tu veux les livrer à la Bou­tique aux Rêves. Là, c’est mieux, c’est bien… c’est même très bien mon petit nuage blanc.

La fumée avait don­né à Cri­quet ce joli nom à cause de la ten­dresse qu’elle éprou­vait pour cet enfant-lutin venu de nulle part.

 

Sou­dain, Cri­quet arrê­ta net son tra­vail. Il regar­da droit devant lui et aper­çut un point clair qui sem­blait venir à sa ren­contre. Plus il gros­sis­sait, et plus il deve­nait lumi­neux. Sa fenêtre, enfin ! Sa porte dans le noir ! Elle était là, toute proche, comme une plage de sable chaud dans la nuit. La lune rousse était dans la chambre et res­sem­blait à un grand chau­dron d’où sor­taient quelques bulles qui écla­taient dans l’air cris­tal­lin. D’un bond léger et joyeux, Cri­quet sau­ta dedans et dis­pa­rut ins­tan­ta­né­ment.

 

Dans la Bou­tique aux Rêves, der­rière le grillage des petits bois en sucre glace, au milieu des galettes aux grê­lons, des rochers de neige souf­flés, des éclairs merin­gués, des flo­cons d’étoiles au cara­mel, il y avait, entre deux pots de confi­ture aux pétales de pluie, un petit bou­quet de vio­lettes confites…


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