Foire du livre de Brive 2019

Pour rien au monde je ne raterais, début novembre, la Foire du livre de Brive. J’y ai passé la journée d’hier en compagnie de ma femme. C’est un bain de foule, une bousculade qui dure des heures, qui peut en rebuter certains, mais qui ne me dérange pas. Pour moi, la multitude, c’est la vie.

Comme chaque année, les auteurs étaient là pour présenter leur dernière œuvre, sortie en général à l’occasion de la rentrée littéraire. Cette foire a lieu le week-end qui suit la remise des principaux prix, et cela n’est pas par hasard. Cette année, elle s’est déroulée quelques mois avant les élections municipales, et il y avait encore plus d’individus politiques que d’habitude, de tous les bords. Je ne citerai aucun nom pour ne pas faire une pub dont aucune de ces personnes n’est digne.

Cette manifestation attire aussi beaucoup de figures publiques : télé, ciné, chanson et autres. J’ai eu l’occasion d’apercevoir le célèbre Jammy, de C’est pas sorcier, Fabienne Thibeault, Nelson Monfort, Anny Duperey, Jacques Pradel, Jean-Michel Jarre, Christian Rauth… Je n’ai pas manqué de faire un détour par le stand de Chloé Nabédian, la ravissante demoiselle météo.

Toutefois, le plus important était le monde littéraire, c’est pour lui que j’étais venu, surtout pour croiser les auteurs, car pour ce qui est des livres… j’ai une librairie à 300 mètres de chez moi !

Isabelle Duquesnoy

J’ai fait la connaissance d’Isabelle Duquesnoy, avec qui j’ai échangé plusieurs messages au cours des deux ou trois dernières années, sans l’avoir jamais rencontrée. Je vous reparlerai prochainement de son dernier livre, La redoutable Veuve Mozart, et elle m’a appris qu’une suite de L’Embaumeur allait paraître dans quelques mois.

Michaël Launay

J’ai également échangé quelques mots avec le sympathique Mickaël Launay. Il n’écrit pas de fiction, mais des livres fascinants sur les mathématiques, mettant à la portée de tous l’extraordinaire poésie contenue dans cette discipline où beaucoup ne voient qu’une science aride. Pour preuve, son dernier livre, Le théorème du parapluie. Mickaël s’occupe aussi d’une chaîne YouTube, Micmaths, où il effectue le même magnifique travail de vulgarisation avec humour. Il est dans la vie comme dans ses vidéos : décontracté, souriant, léger.

J’ai discuté avec l’auteur portugais José Rodriguès dos Santos, qui parle très bien notre langue, et qui m’a confié que dans son dernier roman, L’homme de Constantinople, il n’a pas mis en scène Tomás Noronha, le personnage principal de TOUS ses précédents bouquins, que j’ai tous lus.

Jean-Claude Lalumière

Quelle n’a pas été ma surprise d’être abordé par un auteur qui m’a reconnu ! Il s’agit de Jean-Claude Lalumière, qui écrit des livres pleins d’humour avec qui j’avais échangé plusieurs messages il y a neuf ans. Quelle mémoire ! Nous reparlerons bientôt de son dernier livre, Reprise des activités de plein air.

Deux Sylvain ont brillé pendant cette rentrée littéraire. Tesson a eu le Renaudot avec La panthère des neiges et Prudhomme le Femina avec Par les routes. Tous deux étaient présents dans les allées de cette foire.

Victoria Mas

Je tenais à me procurer le livre de Victoria Mas, dont j’ai entendu dire beaucoup de bien. C’est Le bal des folles, dont l’action se passe à la Salpêtrière à Paris, un quartier que j’ai beaucoup fréquenté lors de ma jeunesse parisienne. Plaisir de découvrir une auteure charmante et passionnée par son sujet, avide à l’évidence d’aller à la rencontre des lecteurs.

Après bien des hésitations (car mon budget déjà mis à mal n’est pas extensible à l’infini), je me suis dirigé vers Laurent Binet qui vient d’obtenir le Grand prix du roman de l’Académie française pour son uchronie Civilization, qui est, paraît-il, à la fois captivante, drôle et érudite.

Laurent Binet

Et tous ceux que je n’ai fait que croiser : Franck Bouysse, Sorj Chalandon, Jérôme Loubry, Érik L’Homme, Marc Levy, Jean Teulé, Emmanuelle Favier, Emmanuelle Urien, Sébastien Spitzer, Jim Fergus, Amélie Nothomb, Alexis Michalik, Bernard Werber, Franck Pavloff, Yasmina Khadra, Irène Frain, Aurélie Valogne, Jean D’Aillon, Jean-Guy Soumy, Virginie Grimaldi, Romain Puertolas, Katherine Pancol, Lætitia Colombani, Mazarine Pingeot, Yann Queffélec.

Vivement l’année prochaine que j’y retourne…

Khalil

Le tristement célèbre vendredi 13 novembre 2015 avait lieu à Paris une vague d’attentats simultanés au Bataclan, aux terrasses des cafés alentour et au Stade de France pendant un match.

Khalil est le narrateur. Magrébin vivant en Belgique, dans le quartier sensible de Molenbeek, il était l’un des kamikazes, il devait se faire sauter dans le RER qui ramenait les supporters du stade vers la capitale. Mais pour une raison qui lui échappe, quand il a déclenché l’explosion, rien ne s’est produit. Tous ses frères sont morts en martyrs, sauf lui.

Alors commence pour lui une double cavale. D’une part, il doit fuir les nombreux contrôles de police qui ont lieu depuis les attentats, mais en plus il se méfie des membres de sa communauté, car ne vont-ils pas penser qu’il s’est dégonflé et qu’au dernier moment, il n’a pas pressé le bouton fatal ? Sera-t-il considéré comme un traître, lui qui rêve de se sacrifier pour la cause ?

En donnant la parole à l’un des terroristes, Yasmina Khadra nous montre les événements de l’intérieur. Lui qui est algérien, musulman et ancien gradé dans l’armée de son pays, il comprend parfaitement ce qui peut se passer dans la tête d’un jeune Arabe rejeté de toutes parts. Car Khalil vit également une situation tendue avec sa famille. Il est en grand conflit avec son père et sa sœur aînée, ne trouve de complicité qu’auprès de sa jumelle.

Au moyen de retours en arrière, le lecteur découvre comment Khalil s’est radicalisé petit à petit, comment il s’est retrouvé dans un engrenage où il ne pouvait qu’aller dans une direction qui le menait tout droit à l’acte terroriste. Dans ses nombreuses réflexions, Khalil ne remet jamais en question son engagement, même lorsqu’il y a des victimes, même lorsqu’il est personnellement touché, même lorsque ces actes sont condamnés par ses amis proches. De même qu’il a été rejeté par tous, il a tout rejeté, même le sexe, afin de ne remplir sa vie que de son objectif.

Bien sûr, l’auteur ne mélange jamais islamistes et croyants. À Molenbeek, tout le monde craint le terrorisme, tout le monde réprouve les kamikazes.

Pourtant, Khalil persiste, réintègre le réseau intégriste et souhaite par-dessus tout accomplir la mission que le sort lui a refusée une fois.

Il n’y a aucun jugement de la part de l’auteur ni aucune explication. On dirait qu’il se contente de rapporter des faits, laissant au lecteur le soin d’en tirer les conclusions. Il est certain que le personnage de Khalil, bien qu’imaginaire, est parfaitement représentatif. Bien sûr, ce roman n’apporte aucune solution au terrible problème du terrorisme (qui le pourrait ?), mais par les connaissances et l’art de son auteur, il contribue à mieux comprendre. Ce qui permettra peut-être un jour de traiter le mal…

Dieu n’habite pas La Havane

À Cuba, Castro est toujours là, mais son régime prend l’eau de toutes parts. À cinquante-neuf ans, Juan croit pourtant que cela va encore durer. Pendant toute sa vie, il a chanté avec succès dans les cabarets de La Havane. Un jour, il apprend sans ménagements que l’établissement où il se produit a été vendu à des intérêts privés. Tout le personnel est licencié. Celui qu’on appelait Don Fuego se retrouve à la rue.

Par hasard, il rencontre Mayensi, une jeune femme de vingt ans d’une grande beauté, mais farouche et blessée par la vie. Contre tout bon sens, Juan tombe éperdument amoureux de cette gamine qui pourrait être sa fille. Même s’il sait, au fond de lui, que tout cela finira mal pour lui, il ne peut s’empêcher de croire à une seconde chance.

Rêver, ce n’est pas attendre, mais chercher à atteindre son but contre vents et marées.

L’histoire est un peu trop naïve pour que le lecteur y croie vraiment. Le décor ressemble à une carte postale, les gens sont exactement comme on imagine qu’étaient les habitants de La Havane à cette époque récente. Presque tout est prévisible, les clichés sont trop présents, l’ensemble manque cruellement de crédibilité, cependant les phrases de Yasmina Khadra font leur effet et elles nous entraînent malgré tout.

Ce livre ne marquera pas le monde de son empreinte, mais il est agréable.

L’olympe des infortunes

OlympeInfortunesÇa se passe dans un terrain vague, en bord de mer et non loin d’une ville. Dans ce lieu vit un petit peuple de clodos, d’exclus, d’épaves, de rejetés, d’exilés… Ils sont les Horr.

Il y a Ach le Borgne, le Pacha qui est le chef, Junior le Simplet, Aït Cétéra, surnommé le Levier car il n’a qu’un bras, Haroun le Sourd, qui n’écoute jamais ce qu’on lui dit, Bliss et sa chienne, Mama, Pipo, Dib, Négus qui se prend pour un grand guerrier… Tous ont échoué dans cette décharge et refusent de retourner à la ville, à la civilisation, car ils sont bien, désormais, ou du moins le prétendent-ils.

Bien sûr, tout n’est pas si simple ni si facile. Cette existence est très rude et très dangereuse, et s’ils en sont venus là, c’est que quelque chose s’est cassé dans leur vie.

Un jour, un drôle de bonhomme, une sorte de prédicateur dingue, arrive chez eux et tient d’étranges propos. Va-t-il améliorer la situation des Horr, dans cette cour des miracles sans miracles ?

Une fois n’est pas coutume, j’ai été déçu par un roman de Yasmina Khadra. Les personnages sont certes sympathiques, toutefois on ne sent pas de réel fil conducteur entre ces anecdotes. Il n’y a pas vraiment d’histoire, cette affaire de terrain vague est surtout un prétexte, un décor, mais l’auteur est, me semble-t-il, passé à côté du sujet. Même la fin n’a guère de sens. J’en suis venu à me demander s’il faut considérer que la vie est meilleure dans la décharge ou en ville. Pas très clair, tout ça…

La dernière nuit du Raïs

DernièreNuitRaïsLe Raïs, c’est Mouammar Kadhafi, tyran et dictateur libyen pour certains, guide et libérateur pour d’autres, reçu par les grands de ce monde avant d’être traîné dans la boue par les mêmes lorsque le vent a tourné. Né dans une tribu de Bédouins, charismatique, froid jusqu’à la cruauté, il a indubitablement marqué l’Histoire de son empreinte, puis a été lynché par son propre peuple le 20 octobre 2011.

Yasmina Khadra retrace dans ce bouquin, de manière romancée, les dernières heures de cet homme d’exception.

Je ne me suis jamais beaucoup intéressé au personnage de Kadhafi. Si j’ai acheté ce livre sans hésiter, c’est à cause de l’auteur, qui est un de mes préférés. Quand un écrivain de cette envergure se lance dans une tâche de cette ampleur, cela vaut la peine de s’y pencher.

Toutefois, j’ai été désarçonné dès les premières pages. Alors que, quand je lis, je garde toujours présent à l’esprit l’auteur et son éloquence propre, que l’on retrouve dans toutes les phrases, j’ai dans ce cas très vite oublié qui était derrière la plume pour ne retenir que Kadhafi.

Car on a vraiment l’impression que c’est lui qui s’exprime dans ces pages.

Bien sûr, l’écriture est bien celle de Khadra. Bien sûr, le style est fluide. Bien sûr, les mots sont choisis avec soin. Mais c’est bien Kadhafi qui raconte, qui SE raconte (la narration est à la première personne), et qui fait face à la rébellion qui va l’abattre.

Il n’y a aucun jugement ni aucune condamnation dans le bouquin. Évidemment, Kadhafi tente par moments de justifier ses actes et ses décisions, mais visiblement, il ne regrette rien. Ni les meurtres, ni les viols, ni les souffrances infligées, ni les injustices commises en son nom et sous ses ordres.

Il reste jusqu’à l’ultime minute persuadé d’avoir été une lumière guidant son peuple et sa patrie hors du chaos, vers plus d’égalité et de progrès.

Il y a deux sortes de peuples. Le peuple qui fonctionne avec sa tête et le peuple qui marche à la trique.

On peut regretter que dans le bilan que le dictateur dresse de ses années au pouvoir, il soit fait très peu de place à son action et son influence sur le plan international. Cela se justifie par le fait que tout ce qu’il a fait, il l’a fait pour les Libyens, même lorsqu’il était loin de son pays. (Du moins le prétend-il.)

L’homme qui se présente aux yeux du lecteur est fantasque, ne supportant aucun semblant de contradiction, d’une humeur qui change dangereusement d’une minute à l’autre, accompagnée de crises de colère pouvant le pousser à tuer.

Le ton reste neutre. Lorsqu’il est fait mention des violences ordonnées par Kadhafi, il s’agit d’un inventaire, pas d’un verdict. L’auteur s’est glissé dans la peau de son personnage, s’est laissé imbiber par son âme perturbée, et entraîne le lecteur à sa suite.

Yasmina Khadra a déclaré dans une interview, en parlant de Kadhafi :

Il était son rêve et son délire, son miracle et son propre otage, la générosité et la cruauté la plus expéditive.

Plus loin, il ajoute, à propos du travail d’écriture de ce bouquin :

Je ressentais ses peurs, ses doutes, ses colères et comme lui, malgré l’issue que tout le monde connaît, je pensais qu’il allait s’en sortir. Bizarrement, je me croyais en mesure de changer le cours de l’histoire comme s’il s’agissait d’une fiction. J’ai vécu des moments étranges en écrivant ce roman.

Ce livre est un remarquable travail, qui rend hommage, non à l’homme qu’a été Kadhafi, et qui était haïssable, mais au personnage qui restera dans l’Histoire.

Les anges meurent de nos blessures

AngesMeurentBlessuresSurnommé Turambo, du nom de son village natal, le narrateur nous fait découvrir la rude existence des Nord-Africains dans les années 30 et 40. Réduit à une extrême misère, surtout depuis que le père n’est pas revenu de la Grande Guerre, Turambo, encore adolescent, se trouve soumis à l’autorité écrasante d’un oncle à peine plus âgé que lui. Travaux éreintants et humiliants, petites combines, tout est bon pour rapporter un peu d’argent.

Turambo est souvent confronté à la violence et il se bat fréquemment, avec succès. Il finit par être remarqué par un entraîneur de boxe qui lui propose de tenter sa chance dans cette activité. Après hésitation, Turambo se lance dans ce sport, et la réussite est rapide, ses gains augmentent très vite. Il grimpe dans la hiérarchie de la boxe, ce qui n’est guère aisé dans un monde dominé par l’emprise du colon.

Mais Turambo, imbattable sur un ring, a un point faible : son cœur. Il tombe vite amoureux, et il est dans ce domaine d’une naïveté sans fond. Son parcours sentimental (Nora, Aïda, Irène…), plus encore que celui de ses origines, l’entraîne vers de grands espoirs et d’immenses désillusions. Jusqu’à la chute totale.

Comme toujours, Yasmina Khadra présente un héros partagé entre deux mondes et incapable de faire le grand écart. Le personnage de Turambo est profondément humain et tendre. Le lecteur a envie de le pousser de l’avant, tandis que lui, souvent pour des raisons romantiques, hésite et prend des coups, qu’il encaisse plus difficilement que ceux reçus sur le ring.

Construit comme un long retour en arrière, ce roman saisit vite l’intérêt du lecteur et ne le lâche pas avant que la dernière page soit tournée. Réflexions sur ce qui est important, sur l’amour, sur la violence, le racisme et l’amitié.

L’équation africaine

EquationAfricaineQue d’humanité et même d’humanisme dans ce livre ! Cette déclaration n’étonnera pas ceux qui connaissent déjà Yasmina Khadra, qui est coutumier des grandes descentes exploratrices dans les tréfonds de l’âme. Il nous entraîne cette fois dans les souffrances supportées par les peuples d’Afrique noire.

Le docteur Kurt Krausmann plonge dans la dépression après le suicide de sa femme. Pour l’aider à remonter la pente, son ami Hans, qui fait de l’humanitaire, lui propose de l’accompagner aux Comores. Leur bateau est arraisonné par des pirates somaliens, et ils sont pris en otage.

Ils subissent des mauvais traitements, des privations, des humiliations et sont emmenés dans le désert, négociés comme du bétail entre différents groupes de rebelles. Ils rencontrent un autre prisonnier, Bruno, un Français établi en Afrique depuis très longtemps. Il se dit Africain d’adoption malgré, ou à cause, des épreuves qu’il a traversées.

Le docteur Krausmann subit alors, à son insu, une lente et extraordinaire transformation en découvrant cette Afrique sauvage, blessée, un monde où les dieux sans miséricorde n’ont plus de peau aux doigts à force de s’en laver les mains. Lui, l’Européen nanti, se retrouve forcé de voir la réalité de cette misère et de subir l’attitude vengeresse et extrêmement violente des hommes de ces contrées.

Parmi ses tortionnaires se cache même un poète qui n’a malheureusement pas compris qu’aucun fusil ne porte plus loin qu’une bonne parole.

Ce n’est qu’après bien des épreuves physiques et des souffrances mentales que le docteur parviendra à se réconcilier avec la disparition de sa femme, avec ses ravisseurs, avec toutes les horreurs qu’il a découvertes durant sa détention, et avec son passé. Alors seulement, il pourra se tourner vers le futur.

Pour qu’un cœur continue de battre la mesure des défis, il lui faut pomper dans l’échec la sève de sa survivance.

Avec son personnage, l’auteur entraîne le lecteur à la rencontre d’une Afrique terrible, mais sincère, dont l’âme s’exprime par les hommes qui la peuplent. J’ai beaucoup aimé ce livre au rythme aussi lent que la prise de conscience du docteur Krausmann, mais aussi émouvant que ces atroces images de gosses efflanqués qui nous ont tous choqués.


En marge de l’action principale, j’ai été arrêté par un passage très fort, dans un dialogue :

Mon grand-père m’avait montré une ruine et m’avait dit : « Tu vois cette dalle ? Elle doit peser combien, d’après toi ? Au moins une tonne, n’est-ce pas ? Eh bien, c’est un nain qui l’a transportée sur son dos de la carrière, là-bas, jusqu’ici. » Je lui avais dit que c’était impossible, qu’il faudrait au moins une vingtaine d’hercules forains pour déplacer la dalle d’un centimètre. Et mon grand-père de me dire : « La littérature, c’est à peu près ça. Trouver une histoire à chaque chose et faire en sorte qu’elle suscite de l’intérêt… »

Voilà qui résume parfaitement ma conception de la littérature : de la créativité, de l’imagination et de l’invention. De la magie, quoi !

L’attentat

AttentatLe docteur Amine Jaafari est Palestinien, naturalisé Israëlien. Parfaitement intégré, il est installé à Tel Aviv, marié à Sihem, avec qui il forme un couple uni. Il est devenu un chirurgien de renom, ses revenus lui permettent de vivre dans le luxe et de n’avoir aucune inquiétude pour l’avenir. Un jour, un attentat-suicide est perpétré dans un restaurant. C’est effroyable. Il y a des dizaines de victimes, dont plusieurs enfants qui célébraient un anniversaire dans cet établissement. Amine opère durant plusieurs heures pour parvenir à sauver des existences.

Puis tout bascule, pour lui. Parmi les corps sans vie se trouve celui de sa femme. Ses blessures sont caractéristiques et ne laissent aucun doute aux enquêteurs : c’était elle, le kamikaze.

Bien sûr, Amine refuse de le croire. C’est impossible. Sihem et lui vivaient dans l’opulence, ils étaient très amoureux, ils avaient des projets… pour quelle raison se serait-elle fait sauter avec une bombe dans un lieu public ? Ni lui ni elle n’ont jamais fréquenté les milieux intégristes ! Puis il reçoit une lettre de Sihem, postée avant l’attentat… C’était bien elle.

Commence alors pour Amine un long chemin. Non seulement il doit accepter le décès de son épouse par suicide, mais il doit aussi admettre la nature de son geste. Il veut évidemment comprendre ce qui s’est passé. Pourquoi a‑t-elle basculé dans l’islamisme ? De quelle façon ? Quelle est sa part de responsabilité, à lui ? Comment a‑t-il pu ne rien voir venir ? Qui a manipulé Sihem ? Où sont les coupables ? Les raisons ?

La quête d’Amine va le plonger dans une profonde dépression puis le guider face à ces intégristes qu’il déteste tant. Elle va le ramener sur les terres de ses ancêtres, en présence de sa famille, qu’il ne va pas reconnaître.

S’il n’a rien sur la conscience, s’il ne se reproche aucunement d’avoir initié Sihem au sacrifice suprême, si la guerre est devenue son unique chance d’accéder à l’estime de soi, c’est qu’il est mort lui-même et qu’il n’attend que sa mise en terre pour reposer en paix.

Mais rien, jusqu’au bout, ne viendra ébranler les certitudes du docteur.

Car l’unique combat en quoi je crois et qui mériterait vraiment que l’on saigne pour lui est celui du chirurgien que je suis et qui consiste à réinventer la vie là où la mort a choisi d’opérer.

Écrit à la première personne dans un langage parfois très poétique, ce roman de Yasmina Khadra fouille profondément dans les motivations humaines pour tenter de déterminer ce qui peut pousser quelqu’un sans histoires à devenir l’auteur d’un attentat-suicide. Il parvient à nous présenter avec une parfaite neutralité des points de vue opposés : celui des victimes nanties et celui des opprimés révoltés. Le docteur Jaafari a cru qu’il pouvait ne pas choisir entre sa patrie d’origine et celle qui l’a adopté, mais il s’est trompé. Il ne peut fermer les yeux sur ce qui se passe de part et d’autre de la frontière. Il a refusé de prendre parti dans le conflit, mais le conflit est venu frapper à sa porte. Sihem, elle, a fait un choix.

Partir où l’on veut n’est pas la liberté. Manger à sa faim n’est pas la réussite. La liberté est une conviction profonde.

Il est difficile de rester insensible à ce drame. Même si la plupart d’entre nous n’ont (heureusement) jamais été directement concernés par un attentat de ce type, il nous est impossible de demeurer sans réaction et sans émotion devant de tels événements. Mais qu’en penser ? Il est trop facile de conclure qu’il s’agit juste de fous fanatiques. Ils sont trop nombreux pour qu’on ne puisse deviner qu’il y a une autre cause.

Et bien sûr, loin de toute considération politique, il y a le drame vécu par les familles des victimes. Dans ce roman, Amine incarne à la fois le privilégié, l’Arabe, le veuf, et la personne la plus proche — en principe — du kamikaze. Il est aussi le médecin qui sauve des vies, et celui dont la femme est une kamikaze.

Un livre qui ne laisse pas indifférent, et qui permet peut-être de mieux comprendre le passage à l’implication extrême. Par coïncidence, ces derniers jours ont vu une énième explosion de violence dans cette région du monde. Grâce à ce bouquin, je porte désormais un regard différent sur ces informations.

Ce que le jour doit à la nuit

JourDoitNuitVoilà un livre extrêmement fort et émouvant. Les descriptions des scènes, des situations et des personnages sont si précises et si crédibles que j’ai pensé au début qu’il s’agissait d’une autobiographie. L’histoire s’étend sur plusieurs décennies, sur toute l’existence de Younes, le narrateur.  Alors qu’il est âgé de neuf ans dans l’Algérie des années 1930, sa famille, ruinée, est contrainte de quitter les terres ancestrales pour chercher des jours meilleurs à Oran, la grande ville. Mais en vain. Au contraire, ils y rencontrent la misère. À la suite d’une série de revers, Younes est confié à son oncle, pharmacien fortuné marié avec une française.

Younes grandit alors entre deux mondes, entre deux cultures, l’arabe et la française. Enfant, cela ne lui pose aucun problème, il a des amis français et il est parfaitement intégré au milieu dans lequel il évolue. Mais à mesure qu’il prend de l’âge, il est de plus en plus fréquemment confronté à sa différence. Il découvre l’amour et la passion, mais il est rattrapé par la guerre d’indépendance. Pour les Français, il est arabe et suspect. Pour ses compatriotes, il est le traitre qui refuse de prendre position et d’aider les siens. Younes pour les uns, Jonas pour les autres, même son nom est ambivalent.

Sans cesse poursuivi par ses propres démons, Younes ne peut choisir, ni en amour ni en amitié. Il se retrouve de plus en plus isolé, mais n’est-ce pas lui-même qui choisit la solitude ? Un malheureux concours de circonstances lui fait perdre la femme de sa vie avant même de l’avoir connue !

Ce roman magnifique touche de nombreux domaines. Yasmina Khadra nous présente des points de vue très intéressants et très enrichissants sur la misère, sur l’humanité, sur les différences et le destin. La guerre d’Algérie et ce qui l’a suscitée occupent une place importante, et l’auteur, sans parti pris, propose les arguments de chacun des camps avec une impartialité et un équilibre parfaits. Bien sûr, ces interrogations dépassent la simple question historique de ce qui s’est produit à cette époque en ce lieu, et peuvent être extrapolées vers les nombreux conflits similaires qui ont éclaté depuis.

Le descendant de colonisateur défend le travail accompli par ses ancêtres :

Ce pays nous doit tout… Nous avons tracé des routes, posé les rails de chemin de fer jusqu’aux portes du Sahara, jeté des ponts par-dessus les cours d’eau, construit des villes plus belles les unes que les autres, et des villages de rêve au détour des maquis… nous avons fait d’une désolation millénaire un pays magnifique, prospère et ambitieux, et d’un misérable caillou un fabuleux jardin d’Éden… Et vous voulez nous faire croire que nous nous sommes tués à la tâche pour des prunes ?

Et Younes défend sa culture et son patrimoine :

Il y a très longtemps, (…) un homme se tenait à l’endroit où vous êtes. Lorsqu’il levait les yeux sur cette plaine, il ne pouvait s’empêcher de s’identifier à elle. Il n’y avait pas de routes ni de rails, et les lentisques et les ronces ne le dérangeaient pas. Chaque rivière, morte ou vivante, chaque bout d’ombre, chaque caillou lui renvoyaient l’image de son humilité. Cet homme était confiant parce qu’il était libre. (…) C’est parce qu’il ne voulait de mal à personne qu’il se croyait à l’abri des agressions jusqu’au jour où, à l’horizon qu’il meublait de ses songes, il vit arriver le tourment. (…) Et aujourd’hui, on veut lui faire croire qu’il était dans les parages par hasard, et l’on s’étonne et s’insurge lorsqu’il réclame un soupçon d’égards… Je ne suis pas d’accord avec vous, monsieur. Cette terre ne vous appartient pas. (…) Puisque vous ne savez pas partager, prenez vos vergers et vos ponts, vos asphaltes et vos rails, vos villes et vos jardins, et restituez le reste à qui de droit.

L’écriture de l’auteur est extrêmement forte. Elle possède une rare puissance d’évocation. En quelques mots, un sentiment est décrit et transmis au lecteur par l’intermédiaire de phrases qui suscitent des images précises.

J’ai eu énormément de plaisir à me plonger dans ces pages. En plus de ce plaisir, j’ai appris beaucoup de choses, sur ce pan de l’Histoire, mais aussi sur la manière dont ces événements ont été vécus par les différents protagonistes.