Point final

Voilà un livre particulier. Comme dans de nombreux bouquins, l’auteur met en place une situation singulière, et « la lâche » afin de la laisser évoluer, de voir comment agissent les personnages, ce qui se produit à partir de ces conditions de départ. La particularité de celui-ci est qu’il le fait sur deux niveaux, l’un fictionnel et l’autre réel. Je m’explique…

Le contexte imaginé par William Lafleur ne manque pas de sel : un père de famille (le narrateur) se fait passer pour mort, mais il se porte bien, il est juste planqué, et il observe les réactions de sa femme et de ses enfants au moyen de caméras qu’il a dissimulées dans le logement avant de disparaître.

Ce matin, je suis mort. J’ai mis un point final à cette vie. […] En réalité, je suis seul, bien vivant, devant mon ordinateur, à écrire ce message. Chaque lettre tapée est une larme qui coule sur la joue de ma femme. Rien n’est vrai.

Bien sûr, c’est extrêmement méchant et cynique. C’est du moins la première pensée qui m’est venue. Le type justifie son acte par le besoin d’observer et d’étudier les réactions des siens devant son trépas, qu’il nous raconte sous forme d’un journal.

Je suis désormais spectateur de ma propre absence.

Voilà le premier niveau, fictionnel. On voit effectivement les trois membres de la famille réagir à la mort du père, chacun se coupant des autres dans sa douleur privée, comme si elle n’existait pas en commun. Car ce qui ressort, c’est essentiellement un terrible manque de communication entre eux.

Le second niveau n’est pas de la fiction, car au départ, l’auteur a posté ce pseudo-journal sous forme de blog à partir de janvier 2010, comme si tout cela était bien réel. Voilà une autre situation de départ, cependant cette fois, l’intérêt n’est pas dans les personnages qui évoluent « par eux-mêmes », mais dans les réactions des internautes exprimées par des commentaires, dont certains sont présentés à la fin du livre.

Dès le début, beaucoup doutent de la véracité des circonstances, et ils n’ont évidemment pas tort. Toutefois, même ceux qui n’y croient pas sont agressifs envers celui qui est censé avoir fait une telle chose à ceux qu’il aime et qui l’aiment.

Petit à petit, l’attitude des visiteurs change. Le débat du début, sur l’authenticité de ce qui est raconté, passe au second plan pour laisser le pas à des commentaires sur les réflexions du narrateur à propos du manque de communication, notamment. Que ce qui est décrit dans les articles du blog soit vrai ou non, les points de vue exprimés suscitent des réactions, et l’auteur en tient compte pour la suite de son journal, laissant place à de l’interactivité, et voir les échos de l’histoire dans le comportement des internautes est passionnant.

Si ce petit bouquin n’est pas extraordinaire par son style, il est très original par sa forme et il incite le lecteur à se livrer à un débat intérieur